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Thèse : l'introspection

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Doctorant ou thésard, deux mots pour un même statut d'apprenti chercheur. Apprenti chercheur, un monde en soi : une formation, un mode de vie, des sujets de discussion, une expérience,... Un passage le plus souvent marquant et/ou important dans la vie du thésard/doctorant. Mais cette expérience, pourquoi ne pas la partager? Après tout, les premiers à subir/soutenir/aider/pâtir de cette expérience sont les proches (famille et amis), qui ne comprennent pas toujours le sujet de thèse, la motivation pour en faire une et le mal que le thésard/doctorant se donne, la discipline dans laquelle le thésard/doctorant est inscrit. J'ai donc décidé de partager mon statut de doctorante en anthropologie, non point principalement pour étaler mes états d'âme et montagnes russes psychologiques, mais dans un but plus scientifique de diffusion des connaissances produites : il n'y a aucune raison que les connaissances et réflexions produites restent dans le domaine de l'anthropologie et tournent dans le vase clos anthropocentré. Cette section de blog sera donc consacrée à mon avancement dans le processus de la thèse, pas à pas (en avant, en arrière et de côté), aux articles publiés dans des revues scientifiques et aux conférences données (le contenu sera pourtant modifié, à la fois pour des raisons de vulgarisation, et par respect du droit de propriété relatif au contenu de l'article revenant à la revue). Après avoir fait preuve d'empathie sur le terrain, le chercheur anthropologue peut aussi faire preuve de partage à un cercle plus large que ses collègues.

Pour autant, ce premier article est consacré à mes ressentis, à chaud, juste après mon retour de terrain. Vivre durant un an et demi dans la vieille ville de Fès au Maroc, à des fins de recherche (dans ce cas) ou non, n'est pas sans laisser de traces, sans poser de questions. Retour de terrain, introspection nécessaire, profitez-en chers lecteurs. Un an et demi à Fès, c'est tout d'abord un logement. Trois mois (d'hiver) passés dans une famille marocaine, une bonne entrée en matière, une plongée dans la vie et la langue locales, une nécessaire remontée. Non pas que la vie soit impossible, mais la différence (appelez-là culturelle si bon vous semble) n'est pas toujours évidente à gérer au quotidien, d'autant moins facile que le désir et la nécessité de s'isoler ne sont pas compris (au Maroc, être seul, c'est être fou ou marginal), que le désir et la nécessité de rentrer tard le soir (pour des dîners, des sorties,...) ne sont pas toujours acceptés (la peur de l'insécurité est grande, d'autant plus grande quand il s'agit d'une femme étrangère seule), que le désir (et la nécessité?) de prendre une douche chaude quotidienne n'est pas toujours rencontré (l'entreprise allumer la bonbonne de gaz pour allumer le chauffe-eau pour prendre une douche dans une pièce non chauffée et dont la fenêtre est ouverte alors que le froid règne, l'entreprise est parfois décourageante). Me plaindre moi? Pas tant. Les bons souvenirs font plus que le poids face à ces "caprices" non satisfaits : fête du mouton, soirées devant la télé sous trois couvertures (au Maroc, les familles modestes et pauvres ne chauffent pas leur maison en hiver, la température intérieure pouvant ne pas dépasser les 10 degrés celsius. Ce n'est pas tant le froid qui donne froid, que la difficulté de se réchauffer : il devient normal, et même conseillé, de porter le manteau dans les maisons et de dormir avec une bouillotte et des chaussettes) ou soirées passées à chanter et danser, sourire et compréhension entre individus qui ne parlent que peu de mots de la même langue (français ou arabe marocain), après midi à discuter sur la terrasse, passage progressif (mais jamais complet) du statut de l'invité (au Maroc, un invité l'est normalement pendant trois jours : il ne doit alors fournir aucun effort. Ni faire à manger, ni mettre ou débarrasser la table,... La prise en charge est totale, l'invité est roi) à celui de membre de la famille (idéal anthropologique rarement atteint, mais des responsabilités sont petit à petit données, comme aller faire les courses, nettoyer, faire la vaisselle,...). Mais, grand mais, la tentation de posséder une sorte de chez moi où je puisse fermer la porte et être seule, me faire à manger et manger quand je désire, avoir internet, rentrer à pas d'heure,... cette tentation fut grande, et surtout possible à satisfaire, et ce aisément. "Caprices" de Belge (pour ne pas dire Occidentale)? Certainement, on n'oublie pas d'où l'on vient à moins de le vouloir par dessus tout, on ne fait pas une croix sur son mode de vie à moins d'y être contraint. Ce qui n'était pas le cas. J'ai donc loué un appartement, tout équipé, tout confortable, dans un quartier assez calme, et ce pour une durée d'un an et deux mois. Un type de logement (dans son aménagement), et de pratique du logement (avoir les clés, pouvoir mettre tout sans dessus dessous,....) plus habituels, et je ne vais pas le cacher, plus appréciables. Moins de choses marquantes donc, si ce ne sont les relations avec les voisins : à défaut d'être considérée comme une anthropologue (le mot ne fait pas sens pour les gens) ou comme une étudiante (je n'en avais pas les horaire), j'étais au mieux une espionne, au pire une prostituée. Au moins, la couleur était donnée, je savais comment (ré)agir. Femme seule étrangère non mariée possède donc deux synonymes : des péripéties pas toujours agréables sur le moment, mais enrichissante et humorisées par la suite.

Un an et demi à Fès, c'est aussi un mode de vie, ou plutôt une vie : des amis, des sorties, des emmerdes. Le quotidien est partout pareil, il n'y rien d'exotique là-dedans. Il est juste moins pénible par endroits, et selon les individus (bénis soient les optimistes éternels). Des amis (ou à tout le moins des connaissances) : des diners à la maison ou au restaurant, des après-midi et des dimanches de relâche (sur la terrasse, autour d'une salade de fruit, au Café Clock...), des arrivées et des départs (il y a à Fès de nombreux étudiants et chercheurs étrangers, qui passent quelques mois en ville avant de repartir chez eux), de l'alcool et de l'herbe, une multitude de langues parlées (français, espagnol, anglais, arabe marocain,...). Des loisirs : je dois bien avouer que j'ai peu bougé de Fès, et que les activités de loisir n'y sont pas légion. Pas de cinéma digne de ce nom, pas de théâtre, quelques clubs pour danser, des activités sportives le plus souvent hors de prix. Des loisirs... différents donc. Car loisirs il y a : les centres culturels français et espagnol organisent des activités (pièces de théâtre, concerts, films,...) de manière assez régulière (maintenant, que peu d'habitants prennent le temps d'y aller est une autre affaire), boire un verre de thé avec les commerçants dans les rues est un loisir facilement (trop peut être) transformable en mode de vie, réunions entre amis, célébrations marocaines (mariages, fêtes religieuses,...), films projetés sur un écran improvisé sur les terrasses les soirs d'été, boowling, fêtes privées,... La forme est différente, mais le loisir existe. Tant et si bien, que cumulé au travail, ils ne m'ont pas autorisé à habiter mon appartement : je ne faisais qu'y dormir. Toujours en vadrouille, toujours à manger à gauche à droite, mon statut d'anthropologue se doublait de celui de parasite professionnel (que je peux me vanter de bien maitriser). Du travail tout de même : des discussions (entretiens ou simples discussions) avec les gens (habitants, touristes, commerçants, architectes, membres des autorités,...), observations dans les maisons, travail aux archives de la commune,.. et apprentissage du dialecte arabe marocain (dans la rue, avec les familles, et à l'école). Mais difficile de planifier ce travail : pas d'horaire, des rendez-vous qui tombent, d'autres qui s'improvisent,... Une adaptation nécessaire aux rythmes et faire locaux, ne pas avoir peur de "perdre son temps", de "trainer avec les gens", de passer du temps "à ne rien faire". Au Maroc, rien n'arrive par hasard, tout est insh allah. Cette pensée est tellement forte qu'elle imprègne l'atmosphère, et qu'il est facile de l'adopter à force de la respirer. D'où vers la fin de mon travail de terrain, une certaine lassitude. J'avais l'impression que j'avais passé assez, ou trop, de temps sur place. J'en avais assez des rendez-vous qui s'annulaient et ne courraient plus après les gens (si les activités sportives sont chères, les avatars gratuits ne font pas défaut : le maintien de la forme physique est aisé, quoique pas toujours conscient), énervement à écouter des interlocuteurs insupportables (étrangers racistes, comportements grossiers,....). Bref, un saturation qui, si elle est la bienvenue en méthodologie scientifique (le retour des mêmes informations recueillies signifie que l'on a fait le tour de la question), est plutôt embarrassante au niveau personnel : plus envie de rien faire, alors qu'il y a toujours à faire. Je n'en suis pas fière, je l'assume, nul n'est parfait en ce monde (ça aussi c'est dans l'atmosphère locale).

Un an et demi à Fès, c'est surtout une évolution personnelle. Des rencontres enrichissantes : outre les nombreux entretiens "pour la recherche" (variante de "pour la science"), où aurais-je pu rencontrer et côtoyer (parfois de manière très proche) un pilote de chasse, des pilotes de ligne, un consul, des membres de ministères, un grand couturier,.... que jamais je n'aurais pu rencontrer autrement? Des apprentissages pratiques : langue arabe marocaine, gestion de maison d'hôtes, "guide" touristique occasionnelle,.... Un travail sur soi : comprendre sa place dans la société, gérer seul son travail et ses horaires, vaincre ses démons, comprendre pourquoi on est là à ce moment là, tirer leçon de ce qui arrive. Tout cela peut se faire "chez soi", mais est exacerbé en contexte inconnu. Il y est indispensable de sortir de sa carapace. Mais point d'apitoiement sur mon sort, je suis seule à pouvoir mesurer le changement opérer, les autres ne peuvent qu'apprécier, ou pas.

Au prochain épisode, plus de science : quel est mon sujet de thèse?

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omar 19/08/2012 02:54

Purée de patate, il était comment le pilote de chasse ?
je t' aime chaque seconde et te demande de ne pas en tenir compte