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Quand la thèse prend le dessus

Publié le par anthropohumanisticienne critique

 Toute une matinée, je me suis battue avec des lignes, des réseaux, des pelotes de fil, des rhizomes. J'ai essayé de les démêler, de les mettre à plat. En vain. Ils m'ont poursuivi jusque dans mon jogging de l'après-midi, bien décidés à ne me laisser aucun répit de toute la journée. Si la position assise devant mon bureau ne m'avait pas permis d'en venir à bout, le mouvement de la course a suffisamment agité le shaker qui me sert de tête que pour en sortir le cocktail gagnant, du moins le cocktail qui me permettrait de passer une bonne fin de journée, jusqu'au lendemain.

Ce premier paragraphe est symptomatique du thésard, et peut-être de tout chercheur passionné : ses questions (théoriques, méthodologiques, philosophiques,....) ne le quittent jamais. Ni son sommeil, ni ses repas, ni ses moments de détente ne sont à l'abri d'une attaque soudaine et acharnée. Il s'agit alors de trouver la bonne stratégie de combat. La mienne passe par le sport (marche, jogging et piscine), et par les bons concerts de musique. Au plus je cours, au plus j'essaie de mettre de l'ordre dans ma tête. Au plus j'écoute de la musique, au plus je me booste. C'est juste une question d'équilibre entre cette triade composant l'être humain: corps, esprit, affects. Aucun ne va sans l'autre, et un changement (ou un entrainement) de l'un provoque des modifications (ou des renforcements) des autres. Soit. Le but de ce blog n'étant pas de m'étendre sur mes états d'âme, ni d'écrire des propos obscures à qui ne serait pas familier à l'anthropologie ou à la secte des penseurs conceptualiseurs de la vie humaine, je vais dans les lignes qui suivent vous déchiffrer le premier paragraphe.

J'ai, d'une certaine manière, commencé à écrire ma thèse. Profitant d'un séjour au Max Planck Institute de Halle, et d'une session de séminaire (conférence) pour présenter mon travail de thèse, il m'a fallu commencer par mettre mes idées par écrit. Si tout était plus ou moins clair dans ma tête, que mon plan de thèse semblait pouvoir résister aux premiers moments de l'écriture, il n'en était rien. Ou du moins, le passage de la tête aux mains (si je n'écris pas au stylo, j'utilise encore mes doigts, et ceux des deux mains, pour taper sur le clavier). Et tout s'est corsé lorsque j'ai voulu dessiner ce que j'avais écrit. Je m'explique. Dans le début de ma thèse figurent des indications quant à la méthode que j'ai utilisée sur le terrain (à Fès donc) pour rassembler des informations, et à l'épistémologie qui va me guider pour rendre compte de ces informations, et donc des actions que j'ai observées. Au coeur de cette épistémologie réside une certaine vision du monde. Il en existe diverses en anthropologie. Pour certains, des réifications, des abstractions, permettent de rendre compte des actions, dans le cadre d'une vision critique du monde (critique car seul l'observateur attentif peut dévoiler ce troisième terme abstrait comme étant le moteur des actions). Ainsi, la culture, ou la société ou l'inconscient, explique le comportement de telle personne. Pour d'autres, tout est une question de pouvoir entre dominants et dominés, selon une vision pyramidale des relations entre être humains: le haut s'impose au bas de la pyramide qui fait tout pour résister. Cette pyramide peut être projetée dans un espace à plus de 3 dimensions, pour devenir un réseau. Au sein d'un réseau, les éléments circulent entre des points des lignes connectrices. C'est donc la rencontre de ces éléments en un point qui explique ce qui s'y passe. Cette image du monde comme un réseau a été largement utilisée pour rendre compte de la globalisation du monde. Dans un pays (point) arrivent une multitude d'éléments (migrants, politiques internationales, argent, marchandises,...) qui circulent dans le monde via les médias, les transports,... (les connecteurs). Mais j'ai choisi (et ce n'est pas encore le moment pour moi de m'étendre sur les raisons de ce choix) une autre vision du monde, celle d'un monde plat. Un des tenants, et fervent défenseur, de cette vision est Bruno Latour (un sociologue ayant fait ses débuts dans l'étude de la vie dans les laboratoires scientifiques et donc la fabrication de la science). Mais d'autres auteurs ont également proposé des variantes, parfois en des termes différents. Et c'est deux d'entre eux, à savoir Tim Ingold et Gilles Deleuze, qui associés à Bruno Latour, ont semé la pagaille dans ma tête, dans mon texte et dans mes dessins. Il me faut donc préciser, avant de décrire comment mon jogging en est venu à bout, certaines de leurs idées, celles-là mêmes qui me posaient problème.

Selon Tim Ingold, le monde est une pelote de fils emmêlés. Les fils représentent des trajectoires, des vies. Chaque individu, comme chaque objet, chaque idée, chaque arbre,... serait un fil, qui se mêlerait à d'autres. Ces entremêlements sont les situations d'interaction entre humains, mais aussi donc avec les objets, les idées, les arbres,... Par exemple, prenons le cas de l'entremêlement des fils d'un concert de musique. Non seulement chaque spectateur et organisateur est un fil, mais aussi tous les objets (instruments, baffles, lampes, scène), les chansons, les effets de lumière, et j'en passe. Vous imaginez la taille de la pelote. Et c'est à l'anthropologue de défaire cette pelote, de la démêler, pour voir d'où viennent les fils, qui sont-ils, où vont-ils. Ingold mobilise la métaphore du promeneur pour caractériser tous les êtres et objets qui circulent en suivant leur fil, se mêlent de temps à autre à d'autres dans des interactions qui sont autant de lieu de repos du voyageur. Dans ce cadre, il n'est nullement question d'expliquer ce qui se passe dans l'interaction par le recours à des abstractions, ni par l'arrivée en un point d'éléments venus d'autres points via des connecteurs. Les boules de fils entremêlés ne sont pas des points que des lignes (les fils) connecteraient, car les fils ne forment pas des noeuds centraux, où le fil est bloqué dans sa trajectoire, mais entrent en contact avant de poursuivre leur route. L'accent est donc mis sur le mouvement, sur le suivi du fil dans sa trajectoire et sa rencontre avec d'autres fils. L'aspect "pelote" vient de ce que la mise en contact est complexe, mais il n'est jamais impossible de la démêler, et donc à mettre à plat. L'anthropologue comme détricoteur.

Pour Latour, le monde est plutôt une chemise froissée qu'il faudrait repasser, faisant de l'anthropologue un professionnel du fer à repasser (qui heureusement sont de plus en plus performants) pour mettre à plat. Une interaction est alors formée par des éléments, humains, matériels (objets) ou mentaux (idées) qui viennent d'autres temps et d'autres espaces. On retrouve cette idée de fils qui circulent, excepté que l'accent est ici mis sur la trame de la rencontre de ces fils (la chemise) plutôt que sur le mouvement des fils, sur leur fixation. C'est une approche plus synchronique (et donc moins diachronique) de l'interaction. Il s'agit alors d'observer quels sont ces éléments qui entrent en interaction. L'étude portera alors non sur la trajectoire des fils qui s'entremêlent, mais sur leur nature (matériel, humain, idéel), sur ce qui émerge de la rencontre, et dans une moindre mesure sur leur lieu et leur temps de provenance (autrement dit leur histoire). Reprenant cet exemple du concert, il s'agira d'étudier les dispositifs matériels et techniques qui permettent au concert d'avoir lieu (systèmes de son, expertise des ingénieurs, performance et entrainement des musiciens, CD que les fans ont écoutés et qui leur permet de chanter les chansons), les humains en présence (spectateurs, musiciens, ingénieurs) et leur regroupement, les émotions créées,...

Dernier combattant en présence, Deleuze, qui quant à lui fait de l'anthropologue un jardinier mettant de l'ordre dans ses fraisiers, et plus précisément les rhizomes qu'ils forment. Le monde est alors comparé à des assemblages de rhizomes (des plateaux selon ses termes) qui peuvent être coupés mais repoussent toujours, qui sont plats une fois déterrés et mis en ordre (cartographiés toujours selon ses termes). L'étude porte alors sur la rencontre de ces rhizomes, et sur leur composition. Toujours suivant l'exemple du concert, le concert serait un rhizome (composé d'humains, d'objets, de sons,...) à la rencontre d'autres rhizomes (l'ingénierie du son, le monde du spectacle,...) dont il est difficile de les différencier. L'intérêt va donc à la fixation du mouvement, au mouvement fixé.

Jardinier, repasseur et détricoteur s'affrontaient donc dans ma tête. Comment les mettre ensemble et non en opposition, comment les calmer? Si l'idée de mise à plat du monde et le refus du recours à des explications abstraites sont communs à ces auteurs, leurs accents sur le mouvement et la fixation menaient un combat sans merci. Si la fixité devant mon bureau ne m'a pas aidée, le mouvement de la course fut salutaire. Mouvement et fixation, à mixer plutôt qu'à opposer. Voilà l'anthropologue devenu cuisinier spécialisé en soupes. Mais comment ma propre pratique du mouvement et de la fixation m'a-t-elle éclairé? Partie pour un jogging, j'en détermine l'itinéraire à l'avance. Je le fixe dans ma tête. Pourtant, en courant, cet itinéraire dévie : un chien ou un enfant à éviter, un sentier barré,... Le fil se construit donc à mesure qu'il avance. Et c'est en courant que l'itinéraire est fixé sur une carte permettant de le retracer ensuite, comme quand à l'école on nous demandait de calculer une distance sur carte en utilisant un bout de ficelle. Et si divers coureurs se rencontrent, leurs fils se mêleront pour former une pelote. Poursuivant cette idée de fixation et de mouvement, c'est en courant que mes idées se fixent, avant d'être encore plus fixée par écrit grâce au mouvement de mes mains. Dernier exemple: ma pratique de la délocalisation d'un pays à l'autre dans le cadre de ma recherche doctorale. Ce mouvement spatial me permet de fixer des idées (par la rencontre de gens, la lecture de livres,....) qui figureront dans ma thèse. Mouvement et fixation ne s'opposent donc pas. Ils ne sont pas en relation dichotomique sur une ligne, mais sont des principes complémentaires qui entrent dans la composition des interactions. La solution était donc là, dans l'étude des mixtes de mouvement et de fixation. Tout comme Latour parle des mixtes de nature et de culture, les mix de mouvement et de fixation sont des hybrides, que les besoins de simplification et d'objectivation en science ont dichotomisé et ont transformé en principes explicatifs, et non en principes composants. Le patrimoine mondial, objet au coeur de ma recherche, n'est donc pas une fixité qui s'impose dans un contexte et est accepté ou non par les individus. Pas plus qu'il n'est un mouvement permanent entre points d'un réseau. Le patrimoine mondial circule, en tant que catégorie (ou référent circulant) et se fixe dans des situations sous une forme ou une autre (Convention du Patrimoine Mondial, site spécifique du Patrimoine Mondial, argument dans la promotion touristique d'un site,...). Ni fixe, ni mouvementé, il est un hybride, un mixte. Alors, en cuisine!

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