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Méditations tournieriennes

Publié le par anthropohumanisticienne critique

 "Les oeuvres littéraires les plus importantes selon moi sont celles qui ont suscité après elles une postérité renouvelée à chaque génération" Ces propos sont de Michel Tournier dans Journal extime. Mais c'est de Vendredi ou les limbes du Pacifiquedont il s'agit ici. Alors, une simple redite du Robinson Crusoé de Defoe? Pas tant. Un roman d'action et d'aventure alors? Non plus, l'aventure seul, sur une île, se résume à bien peu de choses. Bon, un roman comique? Si l'on veut oui, mais pas essentiellement : on rit de Robinson pour ne pas rire de soi. Roman psychologique? Oui, mais plutôt non, le lecteur n'étant pas plongé dans l'intériorité de Robinson. Un roman à thèse alors? Non, non plus. En fait, un peu de tout ces genres, mais surtout un roman humain (dans le sens sur l'humanité), un roman initiatique (dans le sens d'initiation à la vie, au vécu) et un roman cosmique comme le dit si bien Deleuze.

 

Pour ceux qui n'auraient pas lu le livre et désirent le lire, cette partie n'est pas pour vous : je la consacre (et sacrer n'est pas peu dire) à une synthèse de l'oeuvre. J'y ai volontairement inséré de nombreux extraits du livre, où, cela dit en passant, ne figure pas un seul dialogue, car rien mieux que l'écriture de Tournier ne peut faire passer, ou à défaut faire (pré)sentir, son message tant les mots sont savamment choisis. Aussi, les chapitres constituent autant d'étapes dans le cheminement de Robinson, cheminement qui le mène de l'humanité à la grâce en passant par la déshumanisation et le désespoir.

Suite au naufrage de la Virginie, à bord de laquelle le capitaine lui avait prédit qu'une Vénus viendrait le sauver d'un état d'ermite avant qu'il ne rencontre le Dieu Soleil, Robinson se retrouve seul sur une île qu'il a tôt fait de baptiser l'île de la Désolation. Après une brève exploration des lieux, il met en place des dispositifs lui permettant d'être repéré par des navires passant au large (notamment un feu allumé jour et nuit), et entreprend la construction d'un navire, baptisé quant à lui l'Evasion, devant lui permettre de rejoindre la côté chilienne. Le tout sans un clou, sans une scie, et sans se construire un abri. Il n'a durant cette période pour compagnons que des morts, qu'il oublie d'enterrer, des vautours dont la présence lui semble de mauvaise augure, et une bible, dont il lit quotidiennement quelques pages à haute voix. Le début du séjour est donc marqué par un certain espoir, celui de l'évasion et du retour à l'humanité. Et lui qualifie ses expériences de manque (manque de relations humaines, manque de vivres, manque de vêtements,...) comme un "instructive défaillance". "Il s'attarda un moment à regarder l'eau tiède ruisseler sur son corps couvert de croutes de terre et de crasses qui fondaient en petites rigoles boueuses. Ses toisons rousses, collées en plaques luisantes, s'orientaient selon des lignes de force qui accentuaient leur animalité. 'Un phoque d'or', pensa-t-il avec un vague sourire. Puis il urina, trouvant plaisant d'ajouter sa modeste part au déluge qui noyait tout autour de lui. Il se sentait soudain en vacances, et un accès de gaieté lui fit esquiver un pas de danse lorsqu'il courut, aveuglé par les gouttes et cinglé par les rafales, se réfugier sous le couvert des arbres".

Mais bientôt, au plaisir des vacances succède un désespoir, dû à l'absence d'autrui, qui le plonge dans un état de souille. "Il savait maintenant que l'homme est semblable à ces blessés au cours d'un tumulte ou d'une émeute qui demeurent debout aussi longtemps que la foule les soutient en les pressant, mais qui glissent à terre dès qu'elle se disperse. La foule de ses frères qui l'avait entretenu dans l'humain sans qu'il ne s'en rendît compte, s'était brusquement écartée de lui, et il éprouvait qu'il n'avait pas la force de tenir seul sur ses jambes. Il mangeait, le nez au sol, des choses innommables. Il faisait sous lui et manquait rarement de se rouler dans la mole tiédeur de ses propres déjections". L'homme s'est fait animal.

Avant de sombrer dans la démence, il décide de s'arracher de cet état, et de prendre pour épouse la solitude qui lui est imposée. Solitude qui l'a mené à la déshumanisation et la conscience que l'homme n'est rien sans autrui. D'un côté, c'est la fin d'un espoir, celui du retour à la civilisation. De l'autre, c'est l'acceptation de la situation. Il commence par explorer méthodiquement l'île, qu'il rebaptise Speranza, par récupérer tous les objets (pipe, vêtements, poudre, coffres,...) à bord de l'épave pour les stocker dans une grotte. Puis, il se met à cultiver (il sème le blé trouvé dans l'épave), et domestiquer des chèvres. "Comme l'humanité de jadis, il était passé du stade de la cueillette et de la chasse à celui de l'agriculture et de l'élevage". Il décide également de se revêtir et de se construire un abri, voire mieux, une maison, qu'il n'habite qu'un seul jour par semaine, se contentant d'une grotte la plupart du temps. Et comme pour compléter le tableau, le chien du capitaine, Tenn, ayant survécu au naufrage, devient son animal de compagnie. Mais le retour s'effectue surtout par l'écrit : "Il lui semblait soudain s'être à demi arraché à l'abîme de bestialité où il avait sombré et faire sa rentrée dans le monde de l'esprit en accomplissant cet acte sacré : écrire". Il décide en effet de tenir un journal de bord où consigner ses idées et état d'âme, puis établit une charte et un code pénal. En effet, "Contre les effets dissolvants de l'absence d'autrui, construire, organiser et légiférer étaient les remèdes souverains". Il organise alors "une vie parfaite, où chaque geste serait commandé par une loi d'économie et d'harmonie". Il décide de faire siens la morale de l'accumulation et le travail de thésaurisation, dans ce cas des denrées : la production est bonne, la consommation est mauvaise. L'objectif est alors de cultiver et de stocker (blé, maïs, riz,...), sans même profiter du blé pour la panification qu'il avait pourtant si fortement désirée. Tout autour de lui doit être "mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel". Une fois la maitrise de l'espace assurée vient celle du temps par la mise au point d'un calendrier et la construction d'une clepsydre : "il avait le sentiment orgueilleux que le temps ne glissait plus malgré lui dans un abîme obscur, mais qu'il se trouvait désormais régularisé, maitrisé, bref domestiqué lui aussi, comme toute l'île allait le devenir, peu à peu, par la force d'âme d'un seul homme". L'homme quitte la souille pour entrer dans un état d'administration de l'environnement, de la production, du temps, et de lui-même. Ainsi, toute cette organisation ne se maintient que par l'observation de la charte et du code, un emploi du temps rigoureux, des peines auto-infligées, et des cérémonials et prescriptions. Mais l'absence d'autrui persiste et se marque tant dans le mental que dans le physique. "Tout mon édifice cérébral chancelle. Et le délabrement du langage est l'effet le plus évident de cette érosion.(...). Je vois de jour en jour s'effondrer des pans entiers de la citadelle verbale dans laquelle notre pensée s'abrite et se meut familièrement". Aussi Robinson s'oblige-t-il à parler à voix haute pour toute déclaration à lui-même, à Tenn, aux chèvres,... A cela s'ajoute qu'il se sent "défiguré", n'ayant cet autrui miroir qui lui renvoie une image. "Il comprit que notre visage est cette partie de notre chair que modèle et remodèle, réchauffe et anime sans cesse la présence de nos semblables".

Mais autrui revient, d'abord sous la forme de l'île, dont la découverte de l'île, de ses secrets et de son intimité obsède de plus en plus Robinson. "Spéranza n'était plus un domaine à gérer, mais une personne, de nature indiscutablement féminine". L'île comme être féminin par excellence, dont l'exil dans une grotte, persuadé qu'elle est le coeur de Spéranza, lui apporte tout le réconfort qu'une femme pourrait lui donner. Il demeure seul et sans nourriture dans cette alcôve obscure, pour un temps indéterminé (il a auparavant arrêté la clepsydre), dans un état d'inexistence. Il y ressent toute la nature féminine de l'île, s'y sentant comme dans le ventre de sa mère, pris dans ce charme de la chair maternelle et de l'innocence de l'enfance, qu'il décide néanmoins de délaisser pour continuer à vivre. Mais au sortir de la grotte, "l'île administrée lui apparaissait de plus en plus comme une entreprise vaine et folle". Cette expérience a été pour lui révélatrice "Je sais maintenant que si la présence d'autrui est un élément fondamental de l'individu humain, il n'en est pas pour autant irremplaçable". L'autre est nécessaire, mais pas indispensable. "Il y a en moi un cosmos en gestation. Mais un cosmos en gestation, cela s'appelle un chaos. Contre ce chaos, l'île administrée – de plus en plus administrée, car en cette matière, on ne reste debout qu'en avançant – est mon seul refuge, ma seule sauvegarde. Elle m'a sauvé. Elle me sauve encore chaque jour. Cependant, le cosmos peut se chercher. Telle ou telle partie du chaos s'ordonne provisoirement". Robinson passe de l'organisation de l'île à l'ordonnancement de lui, et débute sa renaissance. Ce n'est pas à lui de changer l'île, mais à lui de changer. "Une lueur de sagesse lui revint. Il comprit que l'île administrée demeurait son seul salut aussi longtemps qu'une autre forme de vie - qu'il n'imaginait même pas, mais qui se cherchait vaguement en lui – ne serait pas prête à se substituer au comportement tout humain auquel il était resté fidèle depuis le naufrage. Il fallait continuer à travailler patiemment, tout en guettant en lui-même les symptômes de sa métamorphose".

Un de ces symptômes, c'est le doute de l'Existence : "Exister, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire être dehors, sistere ex. Ce qui est à l'extérieur existe. Ce qui est à l'intérieur n'existe pas. Mes idées, mes images, mes rêves n'existent pas.(...). Ce qui complique tout, c'est que ce qui n'existe pas s'acharne à faire croire le contraire. (…). Ce qui n'existe pas in-siste. Insiste pour exister". Un autre symptôme est la conviction de sa demi-mort : il vit désormais dans les limbes, comme tous ceux qui l'ont connu sont persuadés de sa mort. Cet état lui fait prendre conscience de la "relation profonde, substantielle et comme fatale qui existe entre le sexe et la mort. Plus près de la mort qu'aucun homme, je suis du même coup au plus près des sources de la sexualité", car "procréer, c'est susciter la génération suivante qui innocemment mais inexorablement, repousse la précédente vers le néant. (…). Dès lors, il est bien vrai que l'instinct qui incline les sexes l'un vers l'autre est un instinct de mort". L'individu comme force de vie, le sexe comme force de mort. Sexe dont il est privé en l'absence de partenaire féminine, mais dont il satisfait le désir avec l'île, constituée je le rappelle en corps féminin : en un endroit, un sol de nature meuble lui permet des accouplements qui donnent naissance à des mandragores.

Mais l'autre réapparait surtout avec Vendredi, que Robinson sauve d'une mort certaine par sacrifice. Tout de suite, Vendredi lui apparaît différent des autres Araucans (Indiens qui peuplent les îles de cette région) : "Pas plus grand que les autres, il était beaucoup plus svelte, et comme taillé pour la course. Il apparaissait de peau plus sombre, de type un peu négroïde, sensiblement différent de ses congénères". Très vite, entre Vendredi et Robinson s'installent des relations d'esclave et de maitre. "Vendredi est d'une docilité parfaite. En vérité, il est mort depuis que la sorcière a dardé son index noueux sur lui. Ce qui a fui, c'était un corps sans âme, un corps aveugle, comme ces canards qui se sauvent en battant des ailes après qu'on leur a tranché la tête. Mais ce corps inanimé n'a pas fui au hasard. Il a couru rejoindre son âme, et son âme se trouvait entre les mains de l'homme blanc. Depuis, Vendredi appartient corps et âme à l'homme blanc". Mais cet esclave s'attire toutes les foudres de son maitre : il se promène nu, est incapable de prévoir, vit au jour le jour, fornique avec Speranza... Bref "L'ordre était une conquête fragile, durement gagnée sur la vie sauvage de l'île. Les coups que lui portait l'Araucan l'ébranlaient gravement. Robinson ne pouvait s'offrir le luxe d'un élément perturbateur menaçant de détruire ce qu'il avait mis des années à édifier. Mais alors, que faire?" La réponse viendra de Vendredi lui même, un jour où il jette une pipe allumée dans la réserve de poudre, de peur de se faire prendre en flagrant délit par Robinson. Cette catastrophe, déclenchée par la nature de Vendredi, signe la fin de l'île administrée et l'instauration d'une ère nouvelle, dans laquelle Robinson a perdu tous les objets qui le rattachaient encore à l'humanité. "Vendredi, après l'avoir libéré malgré lui de ses racines terriennes, allait l'entraîner vers autre chose. A ce règne tellurique qui lui était odieux, il allait substituer un ordre qui lui était propre, et que Robinson brulait de découvrir. Un nouveau Robinson se débattait dans sa vielle peau et acceptait à l'avance de laisser crouler l'île administrée pour s'enfoncer à la suite d'un initiateur irresponsable dans une voie inconnue".

Par exemple, son rapport au corps change : il se rase la barbe, mais laisse pousser ses cheveux. "Un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d'insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnons fidèle et fort". Aussi, "Converti aux jeux musculaires qui portent le corps à son épanouissement heureux, il ressentait comme l'une de ses dernières tares d'autrefois le vertige intense auquel il était sujet, fût-ce à trois pieds du sol. Il ne doutait pas qu'en affrontant et en surmontant cette faiblesse maladive, il accomplirait un progrès notable dans sa nouvelle voie. Vendredi l'y aidera. Ce dernier s'est quant à lui se prit de passion pour le combat avec les boucs revenus à l'état sauvage. L'un d'entre eux, Andoar, devient un partenaire de jeu brutal, voir mortel, que Vendredi se promet de faire voler et chanter. Andoar qui bascule du haut d'une falaise, Vendredi accroché à sa toison. Basculement qui oblige Robinson à escalader la falaise. Et toison salvatrice qui amorti le choc et permet à Vendredi de survivre. De sa peau, il fera un cerf volant, de son crâne et ses intestins un instrument de musique élémentaire dont les cordes vibrent grâce au vent. Andoar chante et vole, Andoar, animal terrestre, est maintenant éolien.

Mais encore, son rapport au temps change : "Toujours attentif aux changements qu'il observait en lui-même, Robinson avait noté depuis plusieurs semaines qu'il attendait désormais chaque matin le lever du soleil avec une impatience anxieuse, et que le déploiement de ses premiers rayons revêtait pour lui la solennité d'une fête qui, pour être quotidienne, n'en gardait pas moins chaque fois une intense nouveauté". Il en arrive au constat que "Seul le sommeil permet d'endurer le long exil de la nuit, et sans doute est-ce là sa raison d'être". Le temps a changé, dans son appréciation : "Ce qui a le plus changé dans ma vie, c'est l'écoulement du temps, sa vitesse, et même son orientation. Jadis, chaque journée, chaque heure, chaque minute était inclinée en quelque sorte vers la journée, l'heure ou la minute suivante, et toutes ensemble étaient aspirées par le dessein du moment dont l'inexistence provisoire créait comme un vacuum. Ainsi le temps passait vite et utilement, d'autant plus vite qu'il était utilement employé, et il laissait derrière lui un amas de monuments et de détritus qui s'appelait mon histoire". Mais "On dirait que mes journées se sont redressées. Elles ne basculent plus les unes sur les autres. Elles se tiennent debout, verticales, et s'affirment dans leur valeur intrinsèque". Apprécier le moment pour ce qu'il est, le moment présent dans son éternité, pour atteindre un état de grâce.

Enfin, son rapport à l'autre change. Grâce à Vendredi, il comprend l'importance du rire. "Enseigne moi l'ironie. Apprends moi la légèreté, l'acceptation riante des dons immédiats de ce jour, sans calcul, sans gratitude, sans peur". Il se rend compte que "Ce qui est incroyable, c'est que j'aie pu vivre si longtemps avec lui, pour ainsi dire sans le voir. Comment concevoir cette indifférence, cette cécité, alors qu'il est pour moi toute l'humanité rassemblée dans en seul individu". Mais c'est surtout l'arrivée d'un navire marchand au large de l'île, qui lui fera prendre conscience de ce qu'est autrui : "Chacun de ces hommes était un monde possible, assez cohérent, avec ses valeurs, ses foyers d'attraction et de répulsion, son centre de gravité. (…). Et chacun de ces mondes possibles proclamait naïvement sa réalité. C'était cela autrui : un possible qui s'acharne à passer pour réel". "Ce qui le rebutait principalement, ce n'était point tant la brutalité, la haine et la rapacité que ces hommes civilisés et hautement honorables étalaient avec une naïve tranquillité. Il restait toujours facile d'imaginer – et sans doute serait-ce possible de trouver – d'autres hommes à la place de ceux-ci qui fussent, eux, doux, bienveillants, et généreux. Pour Robinson, le mal était bien plus profond. Il le dénonçait lui-même dans l'irrémédiable relativité des fins qu'il les voyait tous poursuivre sérieusement. Car ce qu'ils avaient tous en but, c'était telle acquisition, telle richesse, telle satisfaction". Ces comportements, et la tendance du commandant qui "Après quelques phrases rapides où perçait une véhémence contenue, le commandant s'enfermait régulièrement dans un silence qui semblait hostile ou méprisant – et Robinson songeait à un assiégé qui, après avoir longtemps enduré sans réagir le harcèlement de l'ennemi, se décide enfin à effectuer une sortie et court aussitôt s'enfermer à nouveau dans sa forteresse après lui avoir infligé des pertes sévères". Ces contacts le poussent à se poser la question "Pourquoi vis-tu?" et à la conviction que la plupart de ces hommes seraient incapables d'y répondre. Il failli lui-même y répondre par la mort après le départ de Vendredi avec l'équipage du navire. Resté seul sur Spéranza, ayant perdu la grâce avec laquelle il vivait dans une éternité, il prend conscience de sa vieillesse. Vieillesse dont il est persuadé que la faiblesse ne lui permettra pas de retrouver par lui-même cet état de grâce si durement conquis avec Vendredi. L'éternité semble pour Robinson devoir prendre la forme de la mort pour pouvoir être supportable dans sa solitude. Mais au moment de passer à l'acte, la présence du mousse, qui lui s'est échappé du navire, le fait revenir à la vie, à la jeunesse, à la lumière, à la grâce.

 

Vendredi ou les limbes du Pacifique. Deleuze a, dans Logique du sens, rendu compte avec brio (que l'on soit d'accord ou non avec ses propos, le brio du penseur philosophe y est) des différences des Robinsons defoéen et tournierien. Si Defoe construit l'histoire de son personnage autour de la recherche des origines, Tounier met en scène un Robinson tourné vers un but final de déshumanisation. Si Defoe élimine toute référence au sexe, Tournier en fait un élément central dans la vie solitaire de Robinson. Robinson n'est pas un être asexué qui reproduit la société civilisée qui l'a vu grandir, mais un être sexué tourné vers des fins totalement autres. D'autres, d'autrui justement il en est question. Avec peu de personnages, deux hommes seuls sur une île, Michel Tournier écrit un roman sur autrui : que se passe-t-il une fois privé d'autrui? Etre privé d'autrui, c'est vivre sans structure. Autrui n'est pas tant l'être humain ou l'être vivant, mais une structure qui permet d'organiser la vie, par l'écrit, par les relations,... "Chaque homme porte en lui - et au dessus de lui – un fragile et complexe échafaudage d'habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implication qui s'est formé et continue à se transformer par les attouchement perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s'étiole et se désagrège. Autrui, pièce maitresse de mon univers...". Pièce maitresse, structure que Robinson va dans un premier temps tenter de reproduire, obéissant à une sorte d'éthique protestante du capitalisme décrite par Weber : accumuler les biens sans les dépenser, les thésauriser sans en profiter. Autrement dit, administrer, contrôler le matériel en vue d'une ouverture spirituelle ultérieure. Mais ces comportements n'ont de sens qu'en présence des autres. La perte d'autrui est donc vécue, à juste titre comme un trouble. Mais Deleuze fait moins d'autrui que de son absence un trouble. En effet, cette structure d'autrui est celle qui rend la perception possible, déplaçant le dualisme de l'autrui sujet ou objet à l'autrui présent ou absent. C'est autrui qui permet l'organisation du monde et des objets. Autrui, est une structure transcendante, est l'existence du possible. Et par la même occasion est un enfermement : "Autrui structure" enferme "Soi conscience". Autrui perdu mène à la névrose (désespoir), puis à la psychose (recherche d'un substitut), symptômes de la perte de structure. L'arrivée de Vendredi n'est pas le retour d'autrui, car cette structure a déjà disparu chez Robinson, remplacée par une autre : la perversion. C'est parce que la structure autrui manque que la structure perverse peut s'épanouir. La perversion est donc un altruicide, un meurtre des autres et des possibles. De fait, les comportements du pervers impliquent l'absence d'autrui : ces comportements pervers (exhibitionnisme, voyeurisme, homicide,...) est supposé par la structure perverse. Pour Deleuze donc, les humains sont régis par des structures qui conditionnent les comportements (l'habitus de Bourdieu n'est pas loin). Plutôt qu'un retour à la nature, Robinson effectue le passage d'une structure à une autre. Robinson pervers.

Exemple d'absence de structure : le vestimentaire. Suite au premier orage, Robinson ôte ses vêtements, pour ne les remettre qu'après son état de souille passé. "Il ne devait comprendre que plus tard la portée de cette expérience de la nudité qu'il faisait pour la première fois. Certes, ni la température ni un sentiment de quelconque pudeur ne l'obligeaient à porter des vêtements de civilisé. Mais si c'était pour la routine qu'il les avait conservés jusqu'alors, il éprouvait par son désespoir la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l'enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l'homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s'offrir sans danger. Pour Robinson, aussi longtemps qu'il n'aurait pas changé d'âme, c'était une épreuve d'une meurtrière témérité. Dépouillée de ces pauvres hardes – usées, lacérées, maculées, mais issues de plusieurs millénaires de civilisation et imprégnées d'humanité - sa chair était offerte vulnérable et blanche au rayonnement des éléments bruts". Thoreau, dans Walden ou la vie dans les bois, présente le vêtement dans une double fonction utilitariste et moraliste : le vêtement retient la chaleur et couvre la nudité, le vêtement est une matérialité extérieure qui cache une spiritualité intérieure. Sans vêtement, l'homme est nu : c'est pour cette raison que Robinson garde ses vêtements au départ, pour ne pas se faire brûler par les rayons du soleil auxquels sa peau de roux n'est pas accoutumée. Sans vêtement, l'homme est un animal sans âme. C'est dans la souille, le désespoir et l'animalité que Robinson décide de quitter ses vêtements. On retrouve donc à la fois chez Thoreau et chez Tournier une référence au vêtement comme intermédiaire dans la relation qu'ont les humains entre eux. Mais Thoreau, dénonce le vêtement comme un moyen de soumission aux autres et à leur autorité, faisant ainsi des relations sociales une menace pour l'authenticité de la personne, et du vêtement un moyen de changer l'humain et ses habitudes. Par exemple, l'action missionnaire de couvrir la nudité des sauvages était menée dans l'espoir de leur faire adopter la religion catholique, ou à tout le moins de transformer leurs moeurs. Ainsi, un objet matériel, le vêtement, est réduit à un signe, à l'expression de quelque chose d'autre qui le dépasse, à savoir l'identité, l'autorité,.... et est tourné vers l'avenir : il rend possible un changement de l'être humain dans le futur, par le biais des relations qu'il entretient avec les autres. Ainsi se retrouve l'idée de la structure de l'autre comme un possible qui se donne une existence. Aussi, au début de son récit, Tournier s'inscrit dans ce point de vue : le vêtement rapproche Robinson de la civilisation qu'il a quittée, est le signe de sa soumission à l'autorité sociale. Il en était imprégné au point de ne pas les enlever, par routine. La nudité quant à elle n'est sans danger qu'en société : hors société, elle devient un signe d'animalité, dans laquelle Robinson ne tarde pas à tomber une fois ses hardes quittées. Pourtant, Robinson revient au vêtement, sans que Tournier n'en fasse un élément central des changements qui animent son personnage. Il revient au vêtement lors de son passage à l'état d'administrateur de l'île : l'organisation de l'île le rapprochant des structures qu'il a connues en société, il est amené à se vêtir à nouveau. Le spectre de l'autre n'est pas loin. Ce n'est qu'à l'arrivée de Vendredi que la nudité, et par la même occasion le vêtement, cesse d'être centrale. D'ailleurs, la nudité de Vendredi est à peine mentionnée. Plus que le vêtement, c'est le corps qui est important dans la constitution du nouvel humain que devient Robinson. Le vêtement n'est plus un signe parmi d'autre, il est un simple objet inscrit dans un présent qu'il n'influence en rien.

Vivre sans autrui, c'est donc vivre sans structure, sans possible. La première tendance de Robinson est de sombrer dans l'obscurité, le désespoir, le tellurique. "Les autres sont comme autant de phares créant autour d'eux un îlot lumineux à l'intérieur duquel tout est – sinon connu – du moins connaissable. Les phares ont disparu de mon champ. Nourrie par ma fantaisie, leur lumière est encore parvenue jusqu'à moi. Maintenant, c'est en fait les ténèbres qui m'environnent". Ainsi, "Flottant sans une solitude intolérable qui ne me donnait le choix qu'entre la folie et le suicide, j'ai cherché instinctivement le point d'appui que me fournissait le plus le corps social". En effet, la reproduction appliquée des structures, ou au contraire leur abandon total et soudain, mène à la folie ou à la mort : "le pire danger eût été que le premier – l'administrateur – disparût pour toujours avant que l'homme nouveau fut viable". La reproduction des structures fut donc salutaire pour Robinson dans un premier temps. "Ainsi, pour Robinson, l'organisation frénétique de l'île allait de paire avec le libre, et d'abord timide épanouissement de tendances à demi-conscientes. Et il semblait en effet que tout cet échafaudage artificiel et extérieur – branlant mais sans cesse fiévreusement perfectionné – n'avait pour raison d'être que de protéger la formation d'un homme nouveau qui serait viable plus tard. Mais cela, Robinson ne le reconnaissait pas encore pleinement, et il se désolait des imperfections de son système". La solitude forcée implique le passage, petit à petit, de la structure à l'élémentaire, du corps organisé au corps sans organe, l'humain devant parvenir à ce second selon Artaud. Dans Pour en finir avec le jugement de Dieu, Artaud critique ses contemporains pour avoir choisi l'être pour exister, plutôt que de renier l'être pour vivre. Si pour vivre il faut "perdre la viande" et ne pas avoir peur de "mourir vivant, pour exister, il suffit de percer la poche anale et de se complaire dans le caca". L'humain a choisi l'infime dedans à l'infini dehors, aidé en cela par Dieu. L'autre, dans ce cas, est Dieu, et la structure le caca, le caca qui enferme l'humain dans une existence et l'empêche de vivre. Pour vivre donc, il ne faut pas avoir peur de perdre de la chair, de délaisser ses organes pour devenir un corps sans organe : "L'homme est malade, parce qu'il est mal construit. Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement, Dieu, et avec dieu, ses organes. Car liez-moi si vous voulez, mais il n'y a rien de plus inutile qu'un organe. Lorsque vous aurez fait de lui un corps sans organes, alors vous l'aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté". Un corps sans organe n'est donc pas un corps mort, mais un corps plus que vivant, libéré de toutes les emprises que la société peut avoir sur lui, un corps vidé de la matière et rempli d'intensités et de vibrations. L'essence de l'homme en quelque sorte, son Moi. Robinson s'enfonce dans la souille : en l'absence de l'autrui (Dieu), il ne lui reste que le caca dans lequel il se complait. Sorti de cet état, et comprenant que Dieu ne lui est pas utile (son abandon de l'état d'administrateur correspond également à son abandon de la lecture de la Bible), il se met en quête de l'homme nouveau qu'il est en passe de devenir : un corps sans organe. Etre un corps sans organe n'est pourtant pas facile : cela demande de l'auto-contrôle, de l'auto-répression, de l'auto-destruction. Il s'agit en effet de ne pas y aller trop rapidement, trop radicalement : la perte soudaine et simultanée de tous les organes mène à la mort (Artaud se suicide...). La mort de Robinson, ou plutôt de ses organes, est donc lente : vécue comme un rêve d'espoir au départ, comme un cauchemar de désespoir ensuite, comme une acception d'un état limbique (et par la même occasion libidinal : Robinson n'associe-t-il pas la mort et le sexe?). La catastrophe déclenchée par Vendredi finira de tuer ses organes pour laisser place à un homme qui n'est pas matière, mais énergie, énergie nourrie par la lumière et le soleil.

De fait, privé d'autrui, il ne reste que les éléments, bruts, d'une violence qui n'est pas humaine. L'élémentaire requiert le passage par les éléments, ou plutôt d'un élément à l'autre, du terrestre au céleste, de la terre à l'air. "Il ne s'agissait pas de me faire régresser vers des amours humaines, mais sans sortir de l'élémentaire, de me faire changer d'élément. C'est chose faite aujourd'hui". Mais sans se confondre avec cet élément : "L'homme de la terre arraché à son trou par le génie éolien n'est pas devenu lui-même génie éolien". Robinson terrestre devient Robinson solaire : vivre dans la Cité du Soleil sans être le Soleil. Saint Augustin opposait déjà la cité terrestre, celle des homme, à la cité céleste, celle de Dieu. Dans la cité terrestre, les hommes vivent dans l'amour d'eux-mêmes, jusqu'à en oublier les autres et Dieu. Robinson, par la morale d'accumulation et la pratique de thésaurisation qu'il reproduit exemplifie cet individualisme, poussé à l'extrême, où Dieu n'est présent que comme justification. La Cité de Dieu par contre est caractérisée par un état de grâce, atteint par le détachement envers toute chose et l'oubli de soi, pour s'adonner à l'amour des autres et de Dieu, sans devenir Dieu. Robinson ne devient pas le Soleil, mais il ne s'oublie pas non plus. Au contraire, il se découvre, et se défait de la religion. Le Soleil n'est pas le Dieu païen contre lequel Saint Augustin se battait, un sujet de vénération et de crainte, mais un élément nécessaire à la vie. D'un point de vue politique, les Cités sont pour Saint Augustin des modèles d'organisation extérieur. D'un point de psychologique, ce sont des dispositions intérieures. Dans les deux cas, elles ne peuvent coexister en même temps : les structures et lois de la cité terrestre annulent et empêchent la Cité de Dieu de s'instaurer. Robinson reste terrestre aussi longtemps qu'il ne se défait pas de l'autrui, ne devient céleste qu'une fois poussé par le vent apporté par Vendredi. Au delà de l'opposition entre le céleste et le terrestre, deux thèmes sont communs à Saint Augustin et Tournier : l'éternité et la mort. Si l'éternité est ce que préparent par leurs actions les humains sur terre, espérant la trouver dans l'au-delà chez Saint Augustin, elle est atteinte dans cette vie par Robinson, une fois libéré des structures/autrui/corps organique et entré dans un état de grâce. La grâce n'est pas divine, elle est vitale. Mais face à la mort qui mène à l'éternité paradisiaque, il y a la damnation, conséquence du jugement de Dieu. C'est dans cet état de damnation, dans les limbes, que Robinson passe une partie de son séjour, avant de se défaire du jugement de Dieu.

 

Nous voilà au terme de cet écrit à propos de l'oeuvre de Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique. Oeuvre dont la lecture a éveillé en moi des sensibilités et des questionnements rencontrés dans d'autres textes. En effet, les thématiques de la mort et de la vie, des relations sociale, de la sexualité,... et le détour par l'être dit sauvage et la vie dans la nature sont communes à bon nombre d'oeuvres tant cinématographique (Into the Wild, Seul au monde,...) que littéraires, et dans différents domaines de cette littérature : Deleuze philosophie, Saint Augustin théologien et politicien, Thoreau essayiste, Tournier romancier. L'objectif n'était donc pas un passage en revue exhaustif de ces oeuvres, mais simplement une mise en relation de diverses de mes lectures du moment ou de mon bagage.

L'histoire de Robinson, si éloignée géographiquement et temporelle puisse-t-elle être, ne nous est pas étrangère : nous y avons été préparés par Defoe, mais surtout, nous la vivons au quotidien, sous une autre forme certes. N'hésitez donc pas à vous y reconnaître : le changement passe par l'acceptation de soi. Alors vous, pourquoi vivez-vous?  

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tonin 19/08/2012 01:38

L' important c' est la grotte... l' argile humide et chaude, la terre qui permet de survivre, le choc de cette découverte lui permet de rester en vie...

omar 05/09/2011 01:49


ma peau est un langage que je vous communi_queue sans bruit


alan 03/09/2011 01:39


Fragments d'un discours amoureux




baladeur

Je-t-aime est sans emplois. Ce mot, pas plus que celui d’un enfant, n’est pris sous aucune contrainte sociale ; ce peut être un mot sublime, solennel, léger, ce peut être un mot érotique,
pornographique. C’est un mot socialement baladeur.
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, p. 176. +
É.M., 19/12/09.Commenter.

bruire

Une fois, l’autre m’a dit, parlant de nous : « une relation de qualité » ; ce mot m’a été déplaisant : il venait brusquement du dehors, aplatissant la spécialité du rapport sous une forme
conformiste.
Bien souvent, c’est par le langage que l’autre s’altère ; il dit un mot différent, et j’entends bruire d’une façon menaçante tout un autre monde, qui est le monde de l’autre. [...] Le mot est une
substance chimique ténue qui opère les plus violentes altérations : l’autre, maintenu longtemps dans le cocon de mon propre discours, fait entendre, par un mot qui lui échappe, les langages qu’il
peut emprunter, et que par conséquent d’autres lui prêtent.
Roland Barthes, « Altération », Fragments d’un discours amoureux, Seuil, pp. 34-35. +
É.M., 07/12/09.Commenter.

comblements

Comblements : on ne les dit pas — en sorte que, faussement, la relation amoureuse paraît se réduire à une longue plainte. C’est que, s’il est inconséquent de mal dire le malheur, en revanche, pour
le bonheur, il paraîtrait coupable d’en abîmer l’expression : le moi ne discourt que blessé ; lorsque je suis comblé ou me souviens de l’avoir été, le langage me paraît pusillanime : je suis
transporté, hors du langage, c’est-à-dire hors du médiocre, hors du général : « Il se fait une rencontre qui est intolérable, à cause de la joie, et quelquefois l’homme en est réduit à rien ; c’est
ce que j’appelle le transport. Le transport est la joie de laquelle on ne peut pas parler. »
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, p. 66. +
É.M., 08/12/09.Commenter.

dialogue

Lorsque deux sujets se disputent selon un échange réglé de répliques et en vue d’avoir le « dernier mot », ces deux sujets sont déjà mariés : la scène est pour eux l’exercice d’un droit, la
pratique d’un langage dont ils sont copropriétaires ; chacun son tour, dit la scène, ce qui veut dire : jamais toi sans moi, et réciproquement. Tel est le sens de ce qu’on appelle euphémiquement le
dialogue : ne pas s’écouter l’un l’autre, mais s’asservir en commun à un principe égalitaire de répartition des biens de parole. Les partenaires savent que l’affrontement auquel ils se livrent et
qui ne les séparera pas est aussi inconséquent qu’une jouissance perverse (la scène serait une manière de se donner plaisir sans le risque de faire des enfants).
Roland Barthes, « Faire une scène », Fragments d’un discours amoureux, Seuil, p. 243. +
→ conversation, insaisissables
É.M., 25/01/10.Commenter.

dyade

Je-t-aime est sans ailleurs. C’est le mot de la dyade (maternelle, amoureuse) ; en lui, nulle distance, nulle difformité ne vient cliver le signe ; il n’est métaphore de rien.
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, p. 176. +
É.M., 19/12/09.Commenter.

exquis

La résistance du bois n’est pas la même selon l’endroit où l’on enfonce le clou : le bois n’est pas isotrope. Moi non plus ; j’ai mes « points exquis ». La carte de ces points, moi seul la connais,
et c’est d’après elle que je me guide, évitant, recherchant ceci ou cela, selon des conduites extérieurement énigmatiques ; j’aimerais qu’on distribuât préventivement cette carte d’acupuncture
morale à mes nouvelles connaissances (qui, au reste, pourraient l’utiliser aussi pour me faire souffrir davantage).
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, p. 111. +
É.M., 10/12/09.Commenter.

holophrase

Je-t-aime n’est pas une phrase : il ne transmet pas un sens, mais s’accroche à une situation limite : « celle où le sujet est suspendu dans un rapport spéculaire à l’autre ». C’est une
holophrase.

(Quoique dit des milliards de fois, je-t-aime est hors-dictionnaire ; c’est une figure dont la définition ne peut excéder l’intitulé.)
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, pp. 176-177.

+





Roland BARTHES

Comment est fait ce livre.

Fragments d'un discours amoureux, Ed du Seuil,1977




Tout est parti de ce principe : qu'il ne fallait pas réduire l'amoureux à un simple sujet symptomal, mais plutôt faire entendre ce qu'il y a dans sa voix d'inactuel, c'est-à-dire d'intraitable. De
là le choix d'une méthode " dramatique ", qui renonce aux exemples et repose sur la seule action d'un langage premier (pas de métalangage). On a donc substitué à la description du discours amoureux
sa simulation, et l'on a rendu à ce discours sa personne, fondamentale, qui est le je, de façon à mettre en scène une énonciation, non une analyse. C'est un portrait, si l'on veut, qui est proposé;
mais ce portrait n'est pas psychologique; il est structural : il donne à lire une place de parole : la place de quelqu'un qui parle en lui-même, amoureusement, face à l'autre (l'objet aimé ), qui
ne parle pas.

l. Figures
Dis-cursus, c'est, originellement, l'action de courir çà et là, ce sont des allées et venues, des " démarches ", des" intrigues ". L'amoureux ne cesse en effet de courir dans sa tête,
d'entreprendre de nouvelles démarches et d'intriguer contre lui-même. Son discours n'existe jamais que par bouffées de langage, qui lui viennent au gré de circonstances infimes, aléatoires.
On peut appeler ces bris de discours des figures. Le mot ne doit pas s'entendre au sens rhétorique, mais plutôt au sens gymnastique ou chorégraphique; bref, au sens grec : ", ce n'est pas le "
schéma "; c'est, d'une façon bien plus vivante, le geste du corps saisi en action, et non pas contemplé au repos : le corps des athlètes, des orateurs, des statues : ce qu'il est possible
d'immobiliser du corps tendu. Ainsi de l'amoureux en proie à ses figures : il se démène dans un sport un peu fou, il se dépense, comme l'athlète; il phrase, comme l'orateur; il est saisi, sidéré
dans un rôle, comme une statue. La figure, c'est l'amoureux au travail.
Les figures se découpent selon qu'on peut reconnaître, dans le discours qui passe, quelque chose qui a été lu, entendu, éprouvé. La figure est centrée (comme un signe) et mémorable (comme une image
ou un conte). Une figure est fondée si au moins quelqu'un peut dire : " Comme c'est vrai, ça ! Je reconnais cette scène de langage. " Pour certaines opérations de leur art, les linguistes s'aident
d'une chose vague : le sentiment linguistique; pour constituer les figures, il ne faut ni plus ni moins que ce guide : le sentiment amoureux.
Peu importe, au fond, que la dispersion du texte soit riche ici et pauvre là; il y a des temps morts, bien des figures tournent court; certaines, étant des hypostases de tout le discours amoureux,
ont la rareté même - la pauvreté - des essences : que dire de la Langueur, de l'Image, de la Lettre d'amour, puisque c'est tout le discours amoureux qui est tissé de désir, d'imaginaire et de
déclarations? Mais celui qui tient ce discours et en découpe les épisodes ne sait pas qu'on en fera un livre; il ne sait pas encore qu'en bon sujet culturel il ne doit ni se répéter, ni se
contredire, ni prendre le tout pour la partie; il sait seulement que ce qui lui passe dans la tête à tel moment est marqué, comme l'empreinte d'un code (autrefois, c'eût été le code d'amour
courtois, ou la carte du Tendre ).
Ce code, chacun peut le remplir au gré de sa propre histoire; maigre ou pas, il faut donc que la figure soit là, que la place (la case ) en soit réservée. C'est comme s'il y avait une Topique
amoureuse, dont la figure fût un lieu (topos). Or, le propre
d'une Topique, c'est d'être un peu vide : une Topique est par statut à moitié codée, à moitié prqjective (ou projective, parce que codée ). Ce qu'on a pu dire ici de l'attente, de l'angoisse, du
souvenir, n'est jamais qu'un supplément modeste, offert au lecteur pour qu'il s'en saisisse, y ajoute, en retranche et le passe à d'autres : autour de la figure, les joueurs font courir le furet;
parfois, par une dernière parenthèse, on retient l'anneau une seconde encore avant de le transmettre. (Le livre, idéalement, serait une coopérative : " Aux Lecteurs aux Amoureux - Réunis. ") Ce qui
est lu en tête de chaque figure n'est pas sa définition, c'est son argument. Argumentum : " exposition, récit, sommaire, petit drame, histoire inventée "; j'ajoute : instrument de distanciation,
pancarte, à la Brecht. Cet argument ne réfère pas à ce qu'est le sujet amoureux (personne d'extérieur à ce sujet, pas de discours sur l'amour), mais à ce qu'il dit. S'il y a une figure " Angoisse
", c'est parce que le sujet s'écrie parfois (sans se soucier du sens clinique du mot) : " Je suis angoissé! " " Angoscia! ", chante quelque part la Callas. La figure est en quelque sorte un air
d'opéra; de même que cet air est identifié, remémoré et manié à travers son incipit (" Je veux vivre ce rêve ", " Pleurez, mes yeux ", " Lucevan le stelle >), " Piangerô la mia sorte "), de même
la figure part d'un pli de langage (sorte de verset, de refrain, de cantilation) qui l'articule dans l'ombre.
On dit que seuls les mots ont des emplo