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Le temps des cerises : une rentrée académique à l'Université Libre de Bruxelles

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Je n'ai pas pour habitude d'assister aux évènements officiels dans le monde académique qui est le mien. La première (et jusqu'à vendredi passé dernière) rentrée académique à laquelle j'avais assisté était celle de septembre 2004, année de mon arrivée à l'université. Assiduité du débutant. Pourtant, ce vendredi 21 septembre, emportée par le flot des évènements (sur une vague à faible allure mais tout de même), j'ai assisté à une seconde rentrée académique, et je n'en suis pas mécontente. Non seulement j'ai enfin vu à quoi ressemblait le recteur de l'université (j'ai mentionné que je n'étais pas une assidue du monde académique) et ai entendu le discours de notre Premier Ministre, Elio Di Rupo, invité d'honneur de la rentrée, mais... mais n'anticipons pas.

Tout a commencé avec une autre formalité, celle de la réunion de rentrée du laboratoire dans lequel je travaille, le LAMC (Laboratoire d'Anthropologie des Mondes Contemporains). Cette réunion se déroulait au 13ème étage de l'Institut de Sociologie, également nommé bâtiment S, dans une salle donnant sur le bâtiment K. Sans importance me diriez-vous, excepté que la rentrée académique avait lieu au bâtiment K (l'auditoire Paul Janson a de fait été délaissé au profit d'une salle plus réduite certes, mais plus moderne). Fin de la réunion, un verre à la main, les collègues et moi-même formons une ligne devant la baie vitrée donnant sur l'entrée du bâtiment K. Au vu de la sécurité mise en place (qui modestement en fait, se réduit à trois gorilles), l'arrivée du Premier Ministre est imminente. Un des membres du COMAC (COMmunistes ACtifs) se rassemblent, bandeaux et drapeaux en main. Ils scandent des chants et slogans. Leur cible : les mesures d'austérité prises par le Gouvernement. Nous rigolons d'eux au départ : notre position surplombante nous permet de voir qu'ils sont en face de la mauvaise entrée. Des invités arrivent de fait de l'autre côté du bâtiment. Mais pas encore de premier ministre. Des commentaires fusent parmi nous : "à mon époque, on aurait été plus nombreux", "j'irais bien avec eux". L'un d'eux justement se rend compte de leur mauvais positionnement s'ils veulent "atteindre" le Premier Ministre. Ils bougent au bon moment : le corps "svelte pour quelqu'un de 62 ans" entend-on parmi nous, sort d'une voiture. Pantalon noir, chemise blanche et noeud papillon. En deux mots : Di Rupo. Il s'avance, entouré de quelques personnes et ralentit face aux bandeaux tendus devant lui. Un individus en profite pour s'avancer vers lui et l'entarter. Non, ce n'est pas Noël Godin, mais selon la presse, un étudiant de gauche. L'individu prend la fuite en courant, mais personne ne le suit. Il remet sa veste sur le trottoir un peu plus loin et part en marchant (et en sifflant peut être). Du côté de Di Rupo, rassemblement autour de lui, palabre de ce dernier avec les étudiants de gauche, puis entrée dans le bâtiment. Une fois n'est pas coutume, l'entartage, mon envie de ne pas travailler (et de trouver une excuse valable de ne pas travailler) et le fait qu'un collègue aille à la séance de rentrée, me convainquent: moi aussi j'irai. De plus, cela me permettra de visiter le nouveau bâtiment K.

La salle dans laquelle se déroule la séance de rentrée est déjà assez bondée. Je l'ai dit, l'auditoire principal du bâtiment K est plus petit que l'habituel auditoire Paul Janson. Mais la rediffusion en direct de la séance sur grand écran dans d'autres salle du même bâtiment ne délogera pas les spectateurs assis sur les marches ou debout au fond de la salle. Cette salle est configurée comme suit: une estrade en contre bas, avec sur la gauche un synthétiseur et deux chaises, et la tribune avec micro sur la droite. En position centrale, un grand écran sur lequel sera retransmis le discours des intervenants ainsi que des précisions sur leur identité (nom, fonction, photo). Des haut-parleurs sont dispersés dans la salle pour assurer la retransmission sonore. Des plantes vertes, sans fleur, agrémentent l'estrade ainsi que les entrées situées à gauche et à droite de l'estrade. Ces portes d'entrée sont également ornées de journalistes et gardiens de sécurité. Non loin de ces plantes, des drapeaux et étendards aux couleurs de l'ULB. Les gradins, faisant face à l'estrade (c'est souvent mieux de cette manière), sont placés de manière ascendante depuis l'estrade vers le fond, et donc haut, de la salle (et c'est mieux comme ça aussi).

Le recteur de l'Université, Didier Viviers, commence son discours. Ou plutôt tente de commencer : dès son arrivée sur l'estrade, les étudiants de gauche lisent le manifeste qu'ils ont fait circuler via mail aux autorités présentes. Le recteur, mentionnant que ni lui ni ses collègues n'étaient analphabètes et qu'ils avaient donc lu le texte, leur a demandé de stopper leur discours qui, long de deux pages, n'était pas le bienvenu pour des raisons de temps. Les étudiants, sourds à cette demande, ont continué et brandit un bandeau bien haut. La salle a quant à elle commencé à applaudir afin de couvrir leur discours. La disposition spatiale est ici intéressante. Si les deux groupes (recteur et étudiants) étaient debout, ils étaient face à face, en bas et seul pour le recteur, en haut et en groupe pour les étudiants. Ces derniers ont fini leur discours, la salle a été soulagée, et le recteur a commencé son discours, interrompu quelques vingt minutes plus tard par ce même groupe dont les membres s'étaient mis à applaudir et à scander "Tous sans papiers, papiers pour tous". Des gardiens leur ont fait évacuer la salle, sous la remarque du recteur disant que sur le fond "mais nous somme tous d'accord!".

Après avoir mentionné la mort de deux collègues juristes (mais pas trace de Luc de Heusch, pourtant décédé en août 2012), le discours du recteur concernait la construction de l'Europe et du rôle que pouvait y jouer l'université, celle de Bruxelles en particulier. Face à la diversité des conceptions des citoyennetés (modèles grec de la polis et romain de la civitas) et des Etats (Cités de la Renaissance et monarchie, nation civique et nation ethnique); aux grignotages de la capacité de l'Etat d'assurer la sécurité des citoyens, que ce grignotage vienne du haut via la globalisation et les crises mondiales ou du bas via les revendications des communautés; et au multiculturalisme croissant, le rôle de l'université est de produire un discours scientifique éclairant le phénomène via une approche pluridisciplinaire; de favoriser une "citoyenneté par le savoir", "condition pour une cohabitation pacifique", que la localisation de l'université dans la ville cosmopolite de Bruxelles favoriserait; et d'offrir un outil de communication efficace via son enseignement (échanges universitaires, apprentissage des langues). Le recteur saisit ce dernier point pour affirmer la différence entre ULB (Université Libre de Bruxelles) et UCL (Université Catholique de Louvain) : l'ULB tient à la distinction de son B, et remet en doute le C de sa partenaire. Autrement dit, mieux vaut spécialiser les offres et ne pas se faire concurrence sur le même territoire. Le recteur en a également appelé à un refinancement urgent des université, s'adressant cette fois au Premier Ministre, et a mentionné le soutien que l'ULB offre aux université tunisiennes "au nom de nos valeurs et du monde scientifique qui nous unit". Et de conclure que l'université tient une place essentielle dans le rassemblement des nations par la science et dans la création d'un monde solidaire.

Vient ensuite le tour du Premier Ministre qui ne rate pas l'occasion de souligner la qualité de l'accueil à l'ULB en débutant son discours par l'entartage, raté apprenons-nous. Si les médias, et notamment Twitter, se sont affolé suite à l'évènement, il assure que le rouge sur sa chemise était non du sang mais des cerises qui l'avaient néanmoins atteintes dans le jet de tarte. Il précisa aussi venir parler en toute liberté académique, et non politique, même si tout son discours était construit autour du fonctionnement de l'Union Européenne et de la situation en Belgique : le blocage des politiques européennes par le fait que chaque pays prêche pour sa chapelle, la nécessité de couper le lien entre santé des banques internes (nationales) et santé économique d'un pays, ne pas croire que l'austérité est le moyen de relance économique par excellence, ne pas laisser aux machines et robot le soin d'assurer les transactions financières (qui devenant de plus en plus rapides échappent au contrôle humain) mais humaniser les échanges financiers malgré l'engouement des scientifiques à produire des algorithmes toujours plus performants.

 

Outre cette description non exhaustive peut être instructive pour ceux qui n'étaient pas là, à quoi peut servir ce rapport écrit de l'évènement, éminemment subjectif dans le choix des évènements et paroles relatés, tout comme dans son écriture. Cet écrit me permet tout d'abord de préciser que j'ai passé un bon moment, si si, franchement. Mais au delà, anthropologue un jour, anthropologue toujours, on ne se refait pas. Je pourrais m'intéresser à la sémantique des discours et aux jeux de langage (au sens de Wittgenstein : paroles, mais aussi actes, gestes, émotions). Mais non, je ne reviendrai pas sur les nombreux "J'y reviendrai plus tard", et "Je ne porte pas de jugement" ponctuant le discours de Monsieur Di Rupo, les allusions à "Monsieur Untel" pour interpeller un individu absent mais manifestement important à souligner dans le discours, les nombreux clins d'oeil d'opposition et de gueguerre entre individus qui se connaissent bien et aiment donc bien, aussi, se taquiner (surtout en public et de manière humoristique).

Plutôt, j'aimerais tout d'abord focaliser sur la place de ce qui est trop souvent oublié du fait de ses caractéristiques d'ubiquité et d'invisibilité, à savoir les objets et les techniques. Les orateurs ont de fait mentionné l'économique (avec les mesures d'austérité par exemple), le politique (avec la citoyenneté), l'académique (Di Rupo tenait à préciser qu'il faisait un discours académique et non politique), le religieux (avec le rappel du fameux C), le scientifique (la place de l'université et de la recherche). Mais outre une allusion à son accueil spécifique avec une tarte aux cerises, Di Rupo, ni Viviers d'ailleurs, n'a mentionné le cadre matériel et technique dans lequel il évoluait. Comme s'il allait de soi : si les autres modes d'existence posent question et problème, la technique et le matériel, "ubiques", ne sont pas problématiques tant qu'une panne ou un problème de fonctionnement ne surgit pas. J'ai sommairement décrit la disposition de la salle (plantes, drapeaux, chaises, gradins, escaliers) et les techniques (écran, projecteur, haut-parleurs) qui participaient à l'évènement non seulement en le rendant possible (imaginez le même événement sans micro), mais aussi en le localisant, en le rendant spécifique. Le contexte, ou le cadre, salle du bâtiment K, avec ses dispositifs matériels et techniques, permet à l'évènement "rentrée académique" de se dérouler d'une certaine manière. Sans cette rencontre, cet assemblage, cette concaténation d'humains et de non humains, l'évènement ne se serait pas produit, ou à tout le moins pas de la même manière : un podium monté sur l'avenue Héger, un discours prononcé avant un repas ou un gala dinatoire dans un des restaurants universitaires, auraient donné une autre tournure à l'évènement. Non pas que je veuille insister sur l'unicité de l'évènement et m'émerveiller du fait qu'il a eu lieu, mais j'aimerais juste rendre hommage à des actants de la situation trop souvent oubliés.

Si je tiens à leur rendre hommage et à souligner leur rôle, je n'en fais certes pas les actants nécessaires et inévitables de la localisation de l'évènement et de son déroulement. D'autres actants participent de manière si pas similaire, à tout le moins nécessaire. A commencer par les humains présents : le recteur, les invités de marque, les orateurs, les spectateurs, les photographes, les gardiens de sécurité, les traiteurs et serveurs s'occupant de la réception suivant les discours, ou encore les étudiants de gauche dans ou hors de la salle. Pour ne pas mentionner les chauffeurs de voitures ministérielles et les secrétaires ayant envoyé mails et courriers pour organiser l'évènement. Les humains n'ont donc pas besoin d'être présent. Tout comme d'autres actants proviennent d'autres lieux, d'autres temps, et d'autres modes d'existence. Ainsi, Elio Di Rupo a mentionné l'emballement sur Twitter de son agression et de ses possibles (en fait avérées sur Twitter) blessures. Un autre mode d'existence, virtuel, d'un actant ayant fait une apparition dans la séance: l'information des média. En même temps, cette invocation de Twitter faisait intervenir un autre lieu dans la salle, celui du réseau de gens connectés à Twitter et dispersés dans la Belgique, voire le monde (oui oui, o n peut rêver). Des actants d'autres lieux étaient également présents, comme les pays et membres des gouvernement des pays qui forment l'Union Européenne. Qu'en est-il des actants d'autres temps? Le clin d'oeil d'opposition au recteur de l'UCL (présent dans la salle) fait part de la longue opposition entre les deux universités, de son institutionnalisation, et des spécialisations de chacune afin de se distinguer. Il serait bien évidemment trop long de citer tous les actants et acteurs, présents ou non mais participant à la situation : le réseau est trop étendu, sinon infini si aucune limite méthodologique ou épistémologique ni n'est instaurée.

Cette localisation de la situation me permet d'en venir à un second point, hautement discuté en anthropologie mais que je ne fais ici qu'effleurer, à savoir le local et le global. Le local et le global peuvent être relatifs au positionnement du chercheur, à sa vision de l'évènement. Ainsi, perchés dans notre tour du bâtiment S, nous avions une vision globale de l'évènement (l'arrivée des gens, l'entartage et la fuite de l'entarteur, le bâtiment dans son ensemble). Tandis que dans la salle, la vision était locale, réduite, focalisée sur la salle justement, sans aucun aperçu de l'environnement plus général (à moins de se déplacer, mais mettant alors temporairement en pause la vision de l'intérieur de la salle). Le local et le global peuvent également êtres vus comme des réalités spatiales. Le local est alors la localité (la salle du bâtiment K) et le global l'englobant, ce qui tend vers le mondial (la globalisation comme mouvement touchant le monde, l'université comme accueillant l'évènement en son sein, la Belgique comme active et impliqué dans les problématiques de son temps via son monde académique). Les études du système-monde et des relations entre centre et périphérie s'inscrivent dans cette tendance. Mais le local et le global en tant que des réalités spatiales ont été critiqués en sciences sociales et plutôt définis comme des échelles construites par le chercheur, autrement dit des constructions analytiques, pour mieux définir les réalités étudiées. Le local devient alors la manifestation spécifique d'un événement ou mouvement global. Par exemple, les discours de rentrée à l'ULB dans la salle du bâtiment K comme manifestation spécifique des séances de rentrée dans le monde académique belge. Une des dérives du local et du global comme échelle est de faire de l'un, souvent le global, l'explication causale, ou une catégorie explicative de l'autre, souvent le local. La manifestation du local est alors expliquée par le mouvement global qui la détermine (la séance dans la salle du bâtiment K à l'ULB ne s'explique que par le fait que toutes les universités en Belgique font une telle rentrée), et cette manifestation locale n'a de choix que d'accepter le mouvement global (la séance se déroule correctement) ou d'y résister (la séance se déroule mal). Un degré supérieur dans cette critique et réflexion du local et du global en tant qu'échelles fait de ces derniers des propriétés d'échelles des phénomènes observés : plutôt que d'être définis a priori par le chercheur, le local et le global sont des propriétés scalaires qui sont découvertes au fil de la recherche. La séance dans la salle du bâtiment K de l'ULB n'est pas a priori plus local que d'autres séances de rentrée académique ou de leur rassemblement sous la catégorie "discours de rentrée académique", mais ses spécificités locales et globales sont découvertes par le chercheur à mesure de son investigation (ce que le modeste exercice auquel je me livre ne prétend pas pouvoir faire). Cette dernière critique est proche d'une dernière vision du local et du global qui sont alors des qualités de la situation étudiée. Un phénomène global (et non plus le global) est alors ce qui est hautement mobile, ce qui peut s'extraire d'une situation et se relocaliser dans une autre : ce qui circule et se répète beaucoup dans le temps et l'espace, comme la séance de rentrée académique qui a lieu depuis 179 ans à l'ULB mais aussi dans d'autres universités selon un format plus ou moins similaire. Est global aussi ce qui fait intervenir de nombreux actants et acteurs de lieux, temps et modes d'existence divers, comme décrit plus haut. Est local ce qui est localisé, situé dans une situation spécifique par des actants et acteurs humains et non humains identifiés, à l'instar de la description de la salle du bâtiment K et des discours qui s'y sont tenus. Ainsi, le local et le global comme qualités ne s'excluent pas mais se complètent afin d'avoir une description, explicitation et compréhension la plus complète du phénomène. Si le local et le global sont des qualités qui ne s'excluent pas me direz vous, le problème est qu'un objet ne peut à la fois être chaud et froid, un phénomène abstrait et concret, une personne présente et absente. Cette dualité est de fait problématique, mais non ontologique : un X n'est pas a ou b, mais peut être a et b en fonction de la relation entretenue avec ce X. Ainsi, la relation d'un chercheur à son objet de recherche, à la situation ou au phénomène qu'il étudie est de laisser cet objet, situation, phénomène, exprimer ses qualités globales et locales.

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