LATOUR Bruno, 2006, "Changer la société, refaire de la sociologie", La Découverte, Paris

Publié le par anthropohumanisticienne critique

 

Introduction : comment recommencer à suivre les associations?

 

L'adjectif "social" désigne : un assemblage stable, et un type de matériau. Le problème = le mot désigne deux choses différentes : un mouvement (processus d'assemblage) et un matériau spécifique (au même titre que le métallique, le biologique, le mental,...). Or, le social ne peut être ni un matériau, ni un domaine particulier. Il s'agit donc de redéfinir la notion de social pour la rendre capable d'enregistrer des connexions inattendues, ce qui implique de modifier l'objet et la méthode des sciences sociales.

Société : qu'est-ce qu'une société? Une première solution : société = phénomène spécifique, domaine défini pouvant rendre compte d'autres phénomènes (le social explique le social) pour les expliquer. Cette version de la théorie sociale (sociologie du social) est "la configuration par défaut de notre logiciel mental" (les inévitables commentaires sur la dimension sociale des évènements/choses) : les activités sociales s'inscrivent dans un contexte social, ce contexte est un domaine particulier de la réalité qui fournit une type de causalité (explication) spécifique, ce domaine est étudié par des spécialistes, les agents ordinaires étant situés dans le monde social ne sont qu'au mieux des informateurs (aveuglés par les détermination sociales), les spécialistes déploient des méthodes qui prennent en compte les aspects humains et développent des études pertinentes politiquement autorisant les spécialistes à donner un avis d'expert. Toute activité (la science, la religion, la technique,...) est rapportée à des agrégats sociaux qui opèrent derrière elle. Une autre solution : aucun domaine de la réalité ne peut être qualifié de social, aucune force sociale ne permet d'expliquer certains phénomènes, les agents sociaux savent très bien ce qu'ils font (sont plus que de simples informateurs), la pertinence politique d'une science de la société n'est pas toujours désirable. La société n'est pas un contexte mais un connecteur parmi d'autres circulant dans d'étroits conduits. Le social n'est pas une colle qui attache tout mais ce qui est assemblé par d'autres connecteurs. La sociologie n'est pas la science du social, mais le suivit des associations (le social est un type de connexion de choses qui ne sont pas sociales : réactions chimiques, liens juridiques, firmes commerciales,...). Ces éléments hétérogènes peuvent se combiner pour donner lieu à des assemblages inédits. Le social n'est pas un domaine spécifique, mais un mouvement de réassemblage, de réassociation : être social n'est pas une propriété assurée, mais un mouvement visant à produire un assemblage, mouvement pouvant échouer. Le social ne peut être saisi que par les traces qu'il laisse au cours d'épreuves, quand une nouvelle association d'acteurs (entre éléments qui ne sont pas sociaux) se crée. Les acteurs ne sont plus de simples informateurs, mais sont capables de produire leurs propres théories du social. Il faut donc suivre les acteurs, et remplacer la société par le collectif.

Querelle de Tarde et Durkheim : selon Tarde, Durkheim a confondu la cause et l'effet, a remplacé son projet de compréhension du social par un projet d'ingénierie sociale. Pour Tarde, le social n'est pas un organisme, mais un fluide en circulation à étudier selon des méthodes épidémiologiques.

Ce livre vise à répondre à trois questions négligées par la sociologie du social : comment déployer les controverses portant sur les associations? Comment documenter les moyens qui permettent de stabiliser ces controverses? Par quelles procédures réassembler le social sous la forme d'un collectif?

 

  1. Comment déployer les controverses sur le monde social?

 

A. Introduction : du bon usage des controverses

 

La sociologie commence par l'étonnement, mais les solutions offertes par les explications toutes faites par le social altèrent la fertilité des intuitions.

Types de controverses : nature des regroupements (assigner une identité aux acteurs), nature des actions (transformation des objectifs initiaux), nature des objets (entités participant aux interactions sociales), nature des faits établis, type d'études conduites. Avant toute chose, il faut additionner ces cinq incertitudes. Il ne faut pas vouloir faire accélérer la description (faire un bond en avant) en utilisant les notions de société, pouvoir, contexte, structure,... Pour découvrir des acteurs inattendus, il faut procéder différemment : le praticien de l'acteur-réseau avance lentement.

Changement de tempo : la sociologie de l'acteur réseau retrouve l'ordre après avoir laissé les acteurs déployer les controverses qui les concernent (leur laisser déployer leurs mondes, puis leur demander comment ils les ont établis). La définition et mise en ordre doit être laissée aux acteurs (et non pas le travail de l'enquêteur). La solution est alors de suivre les connexions entre les controverses. En décalant cette recherche de l'ordre, on peut faire un pas de plus vers l'abstraction : la théorie sera d'autant plus scientifique que le flot de controverses n'a pas été interrompu. Les controverses ne sont pas des nuisances à écarter, mais ce qui permet de construire la sociologie. Les sociologues du social se déplacent rapidement, car ils emmènent avec eux le pouvoir, le contexte,... Mais les sociologues de l'acteur réseau se déplacent lentement, et sont myopes : c'est cela leur méthode.

 

B. Première source d'incertitude : pas de groupes, mais des regroupements

 

Multitude de groupes : appartenir à un groupe, c'est être mobilisé par des liens incertains, fluctuants, fragiles, controversés. Si les sociologues devraient considérer qu'à chaque moment les individus se voient proposer l'affiliation à un groupe (l'expérience courante est la sollicitation multiple et simultanée à plusieurs regroupements), ils se demandent plutôt quelle est l'unité originaire fournissant le meilleur point de départ à un enquête sociologique (individus, classe, réseau social,... = entités sociales solides, éprouvées, réelles; déterminer les ingrédients déjà présents dans la société). Si le point de départ des sociologues du social est de déterminer le regroupement privilégié, mieux vaut s'intéresser aux processus de formation et démantèlement des groupes.

Terminologie : "groupe", "regroupement", "acteur" = termes privés de signification. Les sociologues du social emploient des termes précis, sophistiqués, pour désigner ce que les acteurs expriment (avec l'utilisation d'un jargon, c'est l'analyste qui fait tout le travail). Mais mieux vaut utiliser un répertoire sémantique banal, vague, pour éviter de le confondre avec les langues parlées par les acteurs. Cet infralangage, s'il est vide de sens, permet de passer d'un cadre de référence à un autre et de mieux faire résonner le vocabulaire des acteurs.

Liste des traces laissées par la formation de groupes : les controverses permettent de tracer les connexions sociales (une connexion relativiste entre des cadres de référence vaut mieux que des coordonnées absolues), de laisser les acteurs faire le travail de composition du social à la place du sociologue (ce n'est pas son travail de stabiliser le social à la place des acteurs). S'il y a une liste à dresser, ce n'est pas celle des groupements de base (il n'y a aucun accord sur ce que sont les vrais agrégats sociaux), mais des éléments toujours présents dans les controverses portant sur les groupes (il est évident que certains éléments sont toujours présents) :

  • Porte-parole qui parlent au nom du groupe et de son existence, invoquent des règles et des précédents.

  • Anti-groupes : les acteurs effectuent un travail de cartographie du contexte social où ils évoluent (désigner les autres). Alors que pour les sociologues critiques, ce contexte social ne peut être connu des agents, qui sont réduits à de simples informateurs, et seul l'analyste, en ayant une vue globale, est en mesure de leur dévoiler ce contexte.

  • Frontières : la formation d'un groupe s'accompagne de la mise à jour de ressources mobilisables pour renforcer sa frontière contre la menace des anti-groupes.

  • Sociologue : inclure les sociologues, journalistes, statistiques, sciences sociales, dans les porte-parole. Si pour les sociologues du social le sociologue porte un regard objectif et désintéressé sur le monde extérieur, pour les sociologues de l'acteur-réseau, le sociologue fait partie de ce qui fait durer (ou disparaître) un groupe.

Pas de travail, pas de groupe : les regroupements sont constamment faits et refaits, ne font pas l'objet d'une définition ostensive (on peut pointer du doigt) mais d'une définition performative (ils existent parce qu'on affirme qu'ils existent). Performatif indique que la cohésion du groupe doit être maintenue par des efforts constants de mobilisation. Si pour les sociologues du social l'ordre est la règle et le déclin/changement/création sont l'exception, pour le sociologue de l'acteur réseau, l'innovation est la règle, et ce qu'il faut expliquer, ce sont les formes de stabilité à long terme et à grande échelle. Suite à cette inversion, il s'agit de rechercher les véhicules/moyens/matériaux capables de produire la stabilité, qui doivent être autres que sociaux puisqu'ils vont augmenter l'extension dans l'espace et la durée dans le temps du regroupement. La procédure est donc différente : laisser les acteurs faire le travail à la place de l'analyste, ne pas définir pour les acteurs ce qu'est le social. La société et le social ne sont pas donnés a priori : il faut les saisir à travers les changements dans la manière de connecter des ressources qui ne sont pas encore sociales. Les liens sociaux sont tracés par la circulation de véhicule dont aucun ne peut remplacer l'autre. Pour les sociologues du social, le social est un troisième terme stable et absolu permettant de traduire le vocabulaire des acteurs. Or, le terme social ne peut rien remplacer, n'est pas la commune mesure de toute chose. Ce n'est qu'un mouvement pouvant être saisi indirectement (quand se produit un changement). Il faut donc prendre en compte les moindres nuances entre les façons dont les gens font le social.

Médiateurs et intermédiaires : pour parler de la fabrication des groupes, les sociologues du social utilisent des expressions qui sont des avatars du même ordre social ou des outils par lesquels il se reproduit. Pour les sociologues de l'acteur-réseau, il n'y a pas de société donnée au commencement, pas de réservoir de liens. Le groupe n'est pas une construction en attente d'être restaurée, mais un mouvement qui a besoin d'être continué (l'objet d'une définition performative disparait dès qu'il cesse d'être performé). Un intermédiaire est ce qui véhicule un sens, une force, sans transformation : connaitre les inputs permet de définir les outputs. Un intermédiaire est compliqué. Un médiateur transforme, traduit, le sens ou la force qu'il transporte : l'input ne permet pas de prédire l'output. Un médiateur est complexe. L'incertitude concerne donc la nature des entités : sont-elles des intermédiaires ou des médiateurs? Il ne suffit donc pas de reconnaitre qu'un groupe est construit et exprimé à travers divers moyens : les moyens ne sont pas des intermédiaires, mais des médiateurs. La sociologie du social crée un seul type d'agrégat social, peu de médiateurs et beaucoup d'intermédiaires. Pour la sociologie de l'acteur réseau, il n'y a pas d'agrégat privilégié, il y a une multitude de médiateurs dont la transformation en intermédiaire est une exception. En fait, la sociologie s'est trop tôt engagée dans une entreprise d'ingénierie sociale au 19ème siècle, faisant que les sociologues ont repris la tâche des politiciens, réduisant les acteurs à des informateurs répondant aux questions du sociologue juge censé produire une discipline scientifique. Or, il est fondamental que les chercheurs ne définissent pas en avance et à la place des acteurs les composantes du monde social. D'où la pertinence de la formule de Marx : "Jusqu'ici, les sociologues ont transformé le monde plusieurs façons; le temps est venu de l'interpréter".

Il n'y a donc pas de groupes, mais des regroupements continuels.

 

C. Deuxième source d'incertitude : débordés par l'action

 

Trop souvent, "social" désigne ce qui est déjà assemblé et fonctionne comme un tout, sans s'interroger sur la nature de ce qui a été rassemblé. Cet usage est correct tant que le social n'est pas considéré comme un matériau particulier. Ici, approche des ingrédients qui entrent dans la composition des liens sociaux : une action n'est jamais transparente et sous le contrôle de la conscience pleine, mais mêle des sources inattendues qu'il faut démêler. Pour rendre compte de cette hétérogénéité de l'action, les sociologues ont multiplié les formes d'existence (agency). La sociologie de l'acteur réseau veut comprendre cette intuition d'une action qui est débordée, reprise par d'autre et distribuée dans des formes d'existence sans visage qui lui donnent un aspect mystérieux (nous ne sommes pas seuls au monde). Mais l'abîme entre le prémisse (action débordée) et la conclusion ("Je" est un Autre), il ne faut pas le combler : ne pas assimiler les formes d'existence qui débordent l'action à une seule d'entre elles qui serait faite en social (la structure, la société, la culture, les champs). L'action doit rester une médiation, un évènement, et il ne faut pas commencer par son caractère déterminé par le social, mais par son caractère d'indétermination (qui agit quand nous agissons?).

Un acteur n'agit pas, on le fait agir. Une métaphore liée au terme d'acteur est celle de la scène (Goffman) : l'acteur sur scène (au théâtre ou dans la société) n'est jamais seul à agir (la performance théâtrale place devant un imbroglio) : quelle est la part de la réaction du public, qu'en est-il de l'éclairage, que fait l'équipe en coulisses, quel est le message du dramaturge, quelle est la qualité du jeu,...?). Le terme d'acteur attire l'attention vers la distribution de l'action, rappelle qu'elle n'est jamais cohérente et contrôlée. L'action n'est jamais localisable, mais est dislocale, ce qui amène au terme de réseau. L'incertitude concernant l'action consiste à ne pas conclure que les acteurs ne peuvent pas savoir ce qu'ils font, mais que le sociologue sait qu'il existe une forme sociale qui les fait agir : tous deux doivent rester surpris par l'identité des participants au déroulement de l'action. Il faut donc suivre les traces des hésitations que les acteurs ont sur ce qui les fait agir, les compte rendus des acteurs sur le pourquoi et le comment d'une action donnée. Il faut écouter attentivement les productions des acteurs : pas seulement les termes qui ont cours dans l'arrière-monde du social, mais aussi les termes étranges, tortueux, inhabituels (ne pas remplacer une expression inconnue par une expression déjà répertoriée). L'explication sociale n'est souvent qu'un ajout superflu qui ne fait que dissimuler les forces qui se tiennent derrière ce qui est dit, suivant l'idée que les acteurs ont un langage enchâssé dans le métalangage des sociologues. Mais c'est là une confusion de devoir du sociologue : pourchasser les forces qui maintiennent les individus dans un état d'aliénation, au lieu de faire l'inventaire des modes d'existence à l'oeuvre dans le monde. En recourant trop vite aux forces dissimulées pour expliquer le social, le risque est de tomber dans la sociologie critique : remplacer les données par des forces sociales déjà assemblées que la routine fait oublier et prendre la réaction indignée de ceux qui font l'objet de l'explication comme la preuve de vérité de l'interprétation proposée. Ce n'est pas une sociologie empirique, mais vampirique. Il ne faut pas pour autant refuser de faire référence à des variables cachées : l'individu est amené à faire des choses par des entités sur lesquelles il n'a aucun contrôle, car l'action se distribue parmi des participants dont un petit nombre est humain. Un participant peut être caché autrement qu'en agissant par derrière ou de l'extérieur (c'est la formule vu "vu mais pas remarqué").

Métaphysique appliquée : la métaphysique = définition de l'équipement de base du monde commun. La métaphysique appliquée = ce sur quoi débouchent les controverses sur les entités qui nous font agir. Concernant la métaphysique des acteurs, les sociologues du social prétendent couper les ponts avec toute forme de métaphysique pour ne retenir que les entités réellement agissantes dans le monde. Mais les acteurs eux se livrent à des constructions métaphysiques en redéfinissant les entités qui peuplent le monde. C'est pourquoi seul un chercheur formé à la philosophie (Dewey, Hegel, Whitehead, Aristote, Nietzche,...) peut mieux comprendre ce que les acteurs ont à dire (en séparant la sociologie de la philosophie, on s'interdit de comprendre les innovations métaphysiques des acteurs). La méthode consiste à repérer les controverses : si les formes d'existence sont innombrables, les controverses mènent à une mise en ordre. Il s'agit alors de suivre la manière dont les acteurs accréditent ou discréditent une entité dans le compte rendu qu'ils font de ce qui les pousse à agir. S'appuyer sur les controverses est une méthode plus sûre que d'établir a priori et à la place des acteurs les groupes et formes d'existence remplissant le monde social.

Enregistrer les controverses sur les sources de l'action : il est impossible de savoir avec certitude ce qui fait agir les individus, mais il est possible de faire une liste des attributs toujours présents dans le compte-rendu d'une action :

  • compte rendu définissant les formes d'existence : dans les comptes rendus, les entités sont toujours présentées comme faisant ou faisant faire quelque chose (introduisent une différence entre deux situation à travers des épreuves). Il s'agit alors de spécifier la nature des épreuves et des traces observables (langage, comportement,..). En effet, si une force sociale n'a pas de véhicule pour se déplacer, elle ne bougera pas, ne laissera pas de trace.

  • Figuration des entités : une force cachée reçoit toujours une consistance, une apparence (forme et contour) dans les comptes rendus (donner une figure à une entité qui interdit de ou pousse à agir). Dans ce cadre, utiliser le terme technique d'actant (pour rompre avec la sociologie figurative). Un même actant peut prendre des figurations différentes (une caractéristique structurelle, une entité institutionnelle, un individu,...), la difficulté étant de ne pas se laisser intimider par le type de figuration : les idéo-, techno-, bio- morphismes sont des morphismes. La théorie littéraire s'avère utile : en écrivant sur le papier les différents mondes fictifs, le sociologue peut étudier le monde réel. Ce n'est qu'en comparant des répertoires d'actions complexes que les sociologues pourront enregistrer des données.

  • Autres formes d'existence : les acteurs critiquent d'autres formes d'existences, à leurs yeux fausses, archaïques,absurdes, irrationnelles,....Mais trop souvent, les sociologues sont comme s'ils étaient des observateurs réflexifs et distanciés d'acteurs naïfs, non réflexifs.

  • Théories de l'action : les acteurs formulent leurs propres théories de l'action pour expliquer comment les forces manifestent leurs effets. Et le choix de considérer la force comme un médiateur ou un intermédiaire conduit à des théories de l'action différentes. Ce n'est pas le type de figuration qui compte dans la théorie de l'action évoquée, mais la gamme de médiateurs pouvant y être déployés (figuration et théorie de l'action sont bien distinctes).

Comment faire faire quelque chose à quelqu'un : faire faire quelque chose à quelqu'un = processus de dislocation dont il faut tenir compte. En opérant avec des intermédiaires, il est facile de prévoir l'effet de la cause (l'input détermine l'output). Le monde est cartographié comme composé d'agences dont les conséquences ne sont que le reflet, l'expression, de quelque chose d'autre. Mais avec les médiateurs, les causes ne permettent pas d'induire l'effet : elles ne font qu'offrir des occasions, définir des circonstances, établir des précédents. Les médiateurs sont des vecteurs qui mettent d'autres médiateurs en mouvement, produisant des situations imprévisibles, faisant faire d'autres choses que celles attendues. Le monde est alors fait de concaténations de médiateurs, dont chaque point est agissant. Les causes sont remplacées par des associations d'actants. C'est l'exemple du marionnettiste : quand une force (marionnettiste) en manipule une autre (marionnette), ce n'est pas une cause (la volonté du marionnettiste) qui fournit des effets (la marionnette bouge), mais l'occasion que d'autres choses se mettent à agir. La manipulation indique autant un contrôle absolu qu'un manque total de contrôle. Qui tire les ficelles? Le marionnettiste autant que la marionnette. En fait, la question n'est pas de savoir qui agit et comment, mais de passer de la certitude à l'incertitude quant aux sources d'action. Les gens ne sont traités comme des marionnettes que quand la prolifération de médiateurs est remplacée par une seule force. La distinction entre intermédiaire et médiateur permet aussi d'éviter le préjugé selon lequel il existe un secteur du social où l'action est plus concrète (la parole plus que la langue, l'interaction plus que la société, la pratique plus que la théorie) : si l'action est dislocale, elle n'appartient à aucun secteur. Cela aide à ne pas confondre la sociologie de l'acteur réseau avec le courant qui invoque la concrétude de l'acteur et de son action porteuse de sens, intentionnelle, contre le courant de la détermination de l'acteur par les structures sociales. Ces courants, issus de la phénoménologie, opposent l'action humaine aux effets matériels des objets naturels (les objets matériels peuvent avoir un comportement, mais ne peuvent pas agir, car sont dépourvus d'intention). Cette croyance dans les vertus du monde vécu est ce que Whitehead appelle "une forme déplacée d'esprit concret". L'enquêteur doit donc choisir : suivre les analystes qui n'ont qu'une seule métaphysique, ou suivre les acteurs qui en ont plusieurs. Parvenir au concret ne demande pas de privilégier une figuration plutôt que d'autres à la place des acteurs, mais de multiplier dans les comptes rendus la part relative des médiateurs par rapport aux intermédiaires. Plutôt que de parler d'abstrait et de concret, il faut poser ces questions : quelles formes d'existence sont invoquées? Quelle figuration reçoivent-elles? A travers quels mode d'action sont-elles mises en oeuvre?

Il n'y a pas d'acteur, mais des formes d'existence qui font agir et dont il faut comprendre l'origine et la force.

 

D. Troisième source d'incertitude : quelle action pour quels objets?

 

Les forces faisant passer à l'action sont une première source d'étonnement en sociologie, mais il en existe une autre : l'asymétrie qui caractérise le monde social. Ignorer le poids des inégalités sociales est aussi grotesque qu'ignorer l'influence de la pesanteur. Mais comment ne pas ignorer ces inégalités tout en affirmant que les groupes sont sans cesse performés, que les actants sont sans cesse controversés? En fait, l'explication de ces asymétries ne peut être une simple répétition, et encore moins une prolongation de ces asymétries (ne pas confondre la cause et l'effet, l'explication avec ce qu'il faut expliquer). Le pouvoir, comme la société, est le résultat final d'un processus et non un réservoir ou un capital fournissant une explication (ils sont à expliquer et non des explications). Les asymétries existent : d'où viennent-elles et de quoi sont-elles faites? Il faut refuser le postulat que la société est d'emblée inégale et hiérarchique, et que ces hiérarchies sont faites d'un matériaux social. L'existence d'asymétries (dans la distribution des ressources,...) n'implique pas que ces asymétries soient sociales, et c'est même l'inverse (ces asymétries sont la preuve d'un jeu d'acteurs qui ne sont pas faits de matière sociale). Il faut donc élargir la gamme des acteurs. Souvent, le social désigne un type de lien (comme il existerait un lien biologique, économique,...), et le terme se réfère à un matériau spécifique. Pour la sociologie de l'acteur réseau, le social n'est pas un domaine, mais un mouvement, un déplacement, une traduction, un enrôlement : c'est une association d'entités qui ne sont pas sociales sauf durant le moment de leur redistribution. Le problème est que les sociologues du social utilisent le terme social pour désigner à la fois les interactions de face à face et les interactions stabilisées dans le temps et l'espace, ce qui passe par un tour de passe passe, une invocation magique : une force sociale sous forme du lien social. Il y a donc trois types de social : une force, substance, faite de matériau social (social n°1), les associations stables (social n°2) et les interactions de face à face, l'équipement social de base (social n°3). La sociologie de l'acteur réseau ne garde que le social n°3, et non le social comme force elle-même sociale. En conséquence, pour expliquer la stabilisation des interactions, il faut en détecter les moyens pratiques, les instruments qui permettent de maintenir les liens en place. En délaissant la social comme force, on peut distinguer la durabilité de la société de sa substance (la capacité à durer de la société n'indique pas son contenu mais son mouvement). Dans les bandes de babouins, le pouvoir reposant sur les liens sociaux ne dure pas longtemps : un monde social uniquement constitué d'interactions sociales est provisoire, instable, chaotique (il est difficile de maintenir les asymétries en ne reposant que sur les interactions). Le risque est alors d'invoquer les forces sociales pour fournir une explication : introduire quelque chose qui possède réellement de la durabilité, de la solidité, de l'inertie (la société, les normes sociales, les structures, la culture, les moeurs). C'est une solution commode, mais elle n'explique pas d'où leur vient leur qualité de stabilité renforçant les interactions fragiles, et fait perdre de vue les moyens pratiques mis en oeuvre pour faire tenir le social, la manière dont des forces non sociales ont été mobilisées. Le raisonnement devient tautologique, se développe une contradiction logique. Le slogan "suivez les acteurs" se précise : "suivez les acteurs au moment où ils se fraient un chemin à travers les choses qu'ils ont dû ajouter aux compétences sociales de base pour rendre plus durables des interactions constamment fluctuantes" (99).

Si la métaphysique relève de la philosophie, la métaphysique appliquée relève de l'anthropologie, et la métaphysique des acteurs de la sociologie de l'acteur réseau. L'écart se creuse donc avec la philosophie : il ne s'agit pas de dresser un répertoire de ce dont les acteurs ont besoin pour générer les asymétries, mais d'accueillir des entités que les explications sociales précédentes ont exclues de l'existence collective, puisque les interactions (social n°3) n'est qu'une petite partie des composantes d'une société, et que la force résidant dans le lien social n'est pas une explication satisfaisante. Le rôle des objets devient alors central dans la stabilisation des liens sociaux, dans le déroulement des actions : les actions sont déléguées à un type d'acteurs capables de la transporter plus loin. En s'intéressant aux controverses concernant les formes d'existence (entités) participant à un cours d'action, toute chose qui modifie la situation devient un acteur (ou un actant si elle n'a pas encore reçu de figuration). La question à poser à propos de toute chose est alors : introduit-elle une différence dans le déroulement d'action d'une autre chose? Cela ne signifie pas que les choses déterminent l'action (un panier ne cause pas l'achat), mais autorisent, encouragent, permettent, suggèrent, influencent, font obstacle,... Les objets ne déterminent pas l'action, n'agissent pas à la place des humains, mais il est impossible de ne pas ne pas examiner la question des entités participant à l'action. La liste des participants s'allonge donc, leur morphologie et leur physionomie se modifie, et il faut trouver le moyen de les faire agir ensemble comme un tout. En élevant les objets à des acteurs de plein droit, on ne considère plus que les objets ne font rien, ou qu'ils ne font qu'exprimer (symboliser, véhiculer, renforcer,...) des relations de pouvoir. Il est en effet surprenant que la sociologie ne se soit pas intéressée aux objets (les objets sont partout, mais la sociologie en parle peu).

La sociologie de l'acteur réseau est donc orientée "objet". Mais comment prendre acte du rôle des objets étant donné leur incommensurabilité avec les liens sociaux? C'est justement parce qu'ils sont incommensurables qu'ils ont été choisis (ils ne sont pas fragiles comme les liens sociaux). S'il semble raisonnable de distinguer le matériel et le social, c'est aussi absurde, car cela empêche de comprendre comment une action collective est possible (collective dans le sens assemblant des forces différentes assemblées précisément parce qu'elles sont différentes). Dès lors, "collectif" (projet d'assemblage d'entités qui n'ont pas encore été collectées et ne sont pas faites d'un matériau social) remplace "société" (assemblée d'entités déjà assemblées, dont on croit qu'elles sont faites en social). Toute action dessine une trajectoire traversant des modes d'existence différents en raison de l'hétérogénéité des entités qui la composent : la continuité de l'action se fait par déplacement entre humain et non-humain. Cette théorie n'est pourtant pas une réconciliation de la dichotomie entre le sujet et l'objet, car la distinction entre les mondes matériel et social est un pur artefact. Il n'y a pas de situation empirique où se rencontrent deux agrégats cohérents et homogènes (le technique et le social), il ne s'agit donc pas d'établir une symétrie entre humains et non humains. Etre symétrique au contraire consiste à ne pas imposer de fausse asymétrie entre l'action humaine intentionnelle et les relations causales du monde matériel. Cette théorie ne vise pas non plus à privilégier la matière objective par opposition au caractère subjectif du langage, des symboles, des sentiments. Simplement, en accordant une certaine liberté aux non-humains, l'éventail des actants susceptibles de participer à une action s'élargit. L'enquête doit alors prendre ne compte les continuités et discontinuités des modes d'actions (les participants à une actions forment tantôt un tissu sans couture, et sont tantôt incommensurables). Le fluide social n'a pas d'existence continue, telle une substance, mais n'apparait que brièvement par les traces qu'il laisse. Comme le social n'existe que par intermittence, le travail des chercheurs pourrait être indéfini, éternel (ils ne finiraient jamais de suivre les acteurs). C'est pourquoi il faut introduire les non-humains, tantôt commensurables avec les liens sociaux, tantôt incommensurables.

Liste de situations pour rendre visibles le rôle des objets : le sociologue ne doit ni se limiter aux liens sociaux, ni devenir un technicien spécialisé. La solution consiste à considérer le social comme un "fluide qui devient visible seulement lorsque de nouvelles associations sont fabriquées" (113), c'est à dire des moments brefs, des changements de phase. Mais ces moments ne sont pas si rares : il suffit, pour prendre compte de la présence des objets participant à l'action, qu'ils s'inscrivent dans des comptes rendus. Tout comme il faut faire parler les humains (inventer des situations artificielles qui rendent visibles leurs actions et performances), il faut faire parler les objets, à la différence que les humains devenus médiateurs sont difficiles à arrêter (le flot des données ne s'interrompt pas), tandis que les objets s'effacent rapidement (et interrompent le flux des données). Cela ne signifie pas qu'ils cessent d'agir, mais que leur mode d'action n'est plus connecté de manière visible aux liens sociaux. Quels sont les stratagèmes pour faire parler les objets?

  • Étudier les innovations : avec les controverses, lieu privilégié où la visibilité des objets en tant que médiateurs est maintenue plus longtemps et formalisée dans des comptes rendus avant de devenir des intermédiaires invisibles et asociaux.

  • Étudier la distance qui rend les usagers ignorants et maladroits : distance temporelle (archéologues reconstruisent objets de civilisations disparues), spatiale (ethnologues étudient objets qui ne leur sont pas familiers), en termes de compétences (technique nouvelle). Tout cela fait apparaitre de nouveaux participants, étranges, étrangers, archaïques,... Les objets deviennent des médiateurs avant de retomber à nouveau dans l'habitude.

  • Etudier les accidents, pannes et grèves : suite à la prolifération d'objets à risque (amiante, OGM, épidémies), multiplication des occasions d'entendre, voir et sentir ce que font les objets quand ils décomposent d'autres acteurs.

  • Étude des archives, documents, mémoires, collections : reproduction artificielle de comptes rendus, comme en histoire et ethnologie des techniques.

  • Recourir à la fiction : scientifiction = ramener les objets stables actuels aux états fluides dans lesquels leur lien aux humains redevient pensable, imaginable.

Retour aux relations de pouvoir : les sociologues du social restent fidèles à l'intuition des inégalités sociales sans jamais parvenir à les expliquer. Les explications sociales cachent ce qu'elles prétendent révéler, car elles ne tiennent pas compte des objets, des dispositifs techniques. Au contraire, il faut expliquer le pouvoir et la domination au lieu de s'en servir pour expliquer, et les expliquer en recourant aux objets. Il s'agit de suivre les liens sociaux quand ils se fraient un chemin à travers des objets non sociaux. Cela s'avère difficile, car les sociologues, au 19ème siècle, ont laissés les objets aux scientifiques en s'assignant à un territoire qui ne cessait de rétrécir : le sens, les symboles, l'intention, le langage. Les objets étaient alors coupés en deux : les scientifiques (causalité, efficacité) d'un côté, les spécialistes du social (dimension humaine) de l'autre, sans aucun dialogue entre les deux. La séparation entre le matériel et le social est artificielle et ne permet pas de rendre compte de l'existence des objets : les disputes entre déterminisme social et déterminisme technique sont stériles. La place laissée aux objets se résumaient à trois positions en sociologie : infrastructure matérielle qui détermine les rapports sociaux (matérialisme, marxisme), miroir qui reflète les distinctions sociales (sociologie critique de Bourdieu), arrière plan de la scène occupée par les individus (interactionnisme de Goffman). Mais aucun ne rend compte de l'enchevêtrement entre humains et non humain. Ensuite, la culture matérielle leur assigne une place spécifique : elle fait comme si les objets étaient connectés entre eux pour former une couche homogènes, un domaine particulier (les objets ne forment jamais un tel domaine). Enfin, en assignant un tel rôle aux objets, il n'y a plus aucun sens à invoquer les relations de pouvoir et inégalités sociales chères aux sociologues du social, puisqu'il s'agit de fournir une explication à la domination et non d'utilisation la domination sociale comme explication.

Il n'y a pas d'interaction de face à face, mais de longues chaînes de médiation à travers des objets qui passent du visible à l'invisible.

 

E. Quatrième source d'incertitude : des faits indiscutables aux faits disputés

 

Constructivisme, pas constructivisme social : tout comment avec les "science studies", qui ont utilisé l'expression de "construction sociale des faits scientifiques". Cette expression innocente a permis de renouveler le sens de tous les mots qui la composent.

  • Construction : dire de quelque chose qu'il est construit, c'est dire qu'il ne vient pas ne nulle part. Les lieux de construction (chantiers de construction, making off d'un film) donnent souvent une version différente de la version officielle : les choses auraient pu être différentes, auraient pu rater. Le terme construction sert donc à dire que quelque chose tient. Dès lors, construit devient le synonyme de réel : il est trop évident qu'une chose (un gratte ciel, une auto) est construite pour le souligner. La question n'est pas "est-elle construite?" (c'est trop évident), mais "est-elle bien ou mal construite?"

  • Constructivisme : le cas des laboratoires scientifiques offraient un cas extrême de mélange d'artificialité totale (fabrications humaines : labo, téléscope,...) et d'objectivité (produits issus des labo sont bien réels) totale. La construction des faits désignait alors le phénomène où artificialité et réalité marchent ensemble. La science était alors plus qu'objective, elle était intéressante. Mais pour certains, la construction avait un autre sens : dire que quelque chose est construit, c'est dire qu'il n'est pas vrai. Cette idée s'opposait à ce qui était observé dans les labo, où les attributs "être inventé" et "être objectif" allaient de pair : les faits étaient des faits exacts, parce qu'ils étaient fabriqués (issus de situations artificielles).

  • Constructivisme social : l'ajout de ce terme a perdu le constructivisme. Le constructivisme rend compte d'une réalité objective solide en mobilisant diverses entités dont l'assemblage pourrait échouer. Le constructivisme social est l'opposé : il remplace ce dont la réalité est constituée par un matériau uniquement social.

La sociologie de l'acteur réseau s'est extraite de la sociologie des sciences (elle regroupe ceux qui ont accepter leur échec d'expliquer socialement des faits scientifiques) en tirant des conclusions opposées concernant la science et la théorie sociale : si la théorie sociale a échoué en voulant expliquer les faits scientifiques, c'est qu'elle a toujours échoué. Il est possible de tirer quatre conclusions du développement de la sociologie des sciences :

  • la sociologie des sciences devait échouer, car il est impossible de fournir une explication sociale de l'objectivité de la science. C'est la position des épistémologues, des philosophes.

  • La sociologie des sciences devrait de limiter aux trajectoires professionnelles, institutions, éthique, vulgarisation, systèmes de récompense,... C'est la position de Bourdieu ou Merton.

  • Les outils de la sociologie sont inadéquats pour la sociologie des sciences. C'est la position des sociologues des sciences.

  • L'impossibilité d'explication des faits scientifiques par la sociologie est la preuve que les théories sociales n'étaient pas valables. Ce qui a permis d'ouvrir une nouvelle perspective : le social n'explique rien puisque c'est lui qu'il faut expliquer.

La sociologie des sciences a fait échouer la théorie sociale, car c'est la première fois que des sociologues étudiaient vers le haut, quelque chose qui était plus fort et plus dur qu'eux. De plus, les scientifiques ont fait entendre haut et fort leurs protestations. Dès lors, quelle est la validité d'une explication sociale quand l'objet d'étude domine, que les réactions des individus étudiés ne peuvent être ignorées et que leur capital social est plus grand que celui des sociologues, quand les objets auxquels il faut substituer une force sociale sont plus forts et plus stables que cette force? La sociologie des sciences faisait un tour de prestidigitation en remplaçant des expressions multiples, variées, originales, complexes,.... par un terme simple, banal. D'où la conclusion : comme les explications sociales de la science ont échoué, elles ont dû échouer partout ailleurs puisque la science n'est spéciale que dans la mesure où ses praticiens n'ont pas laissé les sociologues fournir des explications sociales de ce qu'ils faisaient. Expliquer n'est pas un tour de force cognitif, mais "une entreprise pratique de construction des mondes qui consiste à connecter entre elles des entités, autrement dit tracer un réseau" (148). La genèse du social est dans la mise en relation d'éléments. Mais cet assemblage du collectif ne doit pas être un simple passage en revue des entités déjà connectées. Il faut au contraire prendre les choses au pied de la lettre, se montrer naïf et myope, refuser de ne comprendre qu'à moitié. Il s'agit de parler simplement de véhicules, de mouvements, de déplacements, de systèmes de transport. La sociologie de l'acteur réseau s'avère alors être une sociologie de la traduction, et non du transport de force par des intermédiaires.

Modification de la notion de social : faire disparaître le social n°1 (considérer le social comme un matériau), et faire revenir le social n°2 sous la forme des associations. Le social n'est pas un maillon parmi d'autres, mais peut circuler est un mouvement qui met en relation des éléments non sociaux. Il en ressort un principe : tous les acteurs à associer peuvent se trouver associés de manière à ce qu'ils font agir les autres, non pas en tant qu'intermédiaire fidèle, mais en entraînant des transformations manifestées par les évènements inattendus déclenchés chez les autres médiateurs qui les suivent tout au long de la chaîne. L'idée est qu'une "concaténation de médiateurs ne dessine pas les mêmes connexions et de requiert pas le même type d'explication qu'un cortège d'intermédiaires transportant une cause" (155) : "un facteur est un acteur au sein d'une concaténation d'acteurs et non pas une cause suivie par une chaîne d'intermédiaires. Qualifier ce processus par le terme social est justifié par l'étymologie du mot : socius signifie le compagnon de route, l'associé. Pour désigner une connexion qui véhicule des transformations, le terme de traduction est utilisé (la traduction est une relation que ne véhicule pas de causalité, mais induit la coexistence de deux médiateurs). Le terme réseau est alors ce qui est tracé par ces traductions dans les compte-rendus des chercheurs. La société, les liens sociaux, le domaine social, n'existent pas, mais "il existe des traductions entre médiateurs susceptibles des générer des associations qui peuvent être tracées" (157).

Expérience : il s'agit de dissoudre les deux extrémités de la chaine, à savoir le social et le naturel. Libérer les objets et les choses de leur explication par la Société, et libérer les états de faits de leur réduction par la Nature. Une fois la frontière abolie, les entités humaines sont en mesure de surprendre. L'empirisme (séparation entre les impressions des sens et la faculté de juger) ne permet pas de fournir une description complète de ce à quoi il faut être attentif dans l'expérience, mais est un compte rendu pauvre de l'expérience. Il est aussi absurde de vouloir dépasser cette pauvreté en s'éloignant du matériel au profit, par exemple, de la riche subjectivité humaine. On ne peut dépasser l'empirisme qu'en se rapprochant des formes d'existence dont témoignent les matériaux. La sociologie de l'acteur réseau vise donc à libérer les acteurs humains de la prison du social, et de libérer les objets naturels de leur confinement aux matters of fact. Il ne s'agit plus de considérer des faits indiscutables (matters of fact), mais des faits disputés (matters of concern), des formes d'existence réelles, objectives, discutées incertaines, intéressantes, devant être moins saisies comme des objets que comme des rassemblements. Cet intérêt permet de renouveler l'empirisme (deuxième empirisme rendant la production des faits plus visible, plus risquée, plus couteuse, plus intéressante, plus discutable), et la délimitation du naturel et du social.

Dans la Société, les associations (gardées) ont été séparées de la substance matérielle (rejetées), dans la Nature, sa fonction de déploiement dans la réalité a été séparée et gardée au profit de l'unification des faits indiscutables. La notion de faits indiscutables avaient hâtivement amalgamé la réalité, l'unité et l'indiscutabilité. Il s'agit alors de passer de la métaphysique à l'ontologie, et de poser la question de savoir ce dont le monde réel est réellement fait. Les anthropologues font preuve d'ouverture d'esprit quant ils étudient les cosmologies des autres, mais sur base de la conviction que ces représentations (celles des autres) n'ont rien à voir avec le monde des matters of fact. Si d'un coté il y a bien multi-culturalisme (les sciences sociales étudient la multiplicité des cultures), il y a mono-naturalisme (les sciences naturelles étudient l'unité du monde réel). D'un côté donc une réalité unifiée, intacte à travers le temps, de l'autre de multiples interprétations de cette réalité, changeantes selon les mouvements de l'histoire. Mais se placer dans l'ontologie fait que la question de la vérité (comment le monde est-il fait?) ne peut être ignorée en adoptant la position du relativisme commun, ne peut être simplifiée en montrant que les faits sont là d'avance et sont indiscutables. Au contraire, les faits sont en chantier, et il faut s'assurer que leur diversité n'est pas enfermée à l'avance dans une vision hégémonique d'un type de faits qui voudrait se faire passer pour les données réelles de l'expérience (le pouvoir, la société, la nature, la matière).

Pour aller au second empirisme, il faut :

  • repérer les lieux des controverses pour attirer l'attention sur la fabrication des faits, suivre les faits en train de se faire, multiplier les sites où ils ne sont pas encore des matters of fact.

  • Ne pas limiter ces sites aux laboratoires, mais s'intéresser au World Wide Lab : plus la science et la technologie s'étendent, plus elles permettent de tracer physiquement les liens sociaux.

  • Observer les expériences et controverses pour répondre à la question ontologique du passage de la multiplicité à l'unité.

  • Différencier l'unité et la réalité : les controverses portant sur les choses naturelles permettent de différencier les faits indiscutables des faits en chantier. Si avant, pour parler des sciences, il fallait choisir entre constructivisme (fiction) et réalisme (réalité), on peut maintenant distinguer deux types de procédures : celles qui produisent des réalités, celles qui mènent à la stabilité.

La qualité d'une description dans le cadre de l'acteur réseau se mesure à : aucune entité nouvelles n'est introduite dans le récit comme fait indiscutable, l'assemblée (institution, instrument) qui assure la continuité d'une controverse est clairement signalée, il est possible de repérer les procédures du passage de la métaphysique (multiplicité) à l'ontologie (unité).

 

F. Cinquième source d'incertitude : rédiger des comptes rendus risqués

 

La sociologie de l'acteur réseau est lente (suivre les chaînes d'association, la multiplicité d'objets et d'objections), coûteuse (suivre la prolifération des médiateurs), réflexive, sophistiquée, ajustée. La dernière source d'incertitude concerne alors la démarche d'analyse, et le travail qui consiste à écrire des rapports. Ecrire un compte rendu, c'est tracer des connexions sociales.

Un compte rendu est un texte (le plus souvent). Le travail fait s'accumuler des données, rapports, transcriptions, tableaux, statistiques, articles,... : comment donner sens à tout ça? Une fois tout cela sur le bureau, le rapport reste à écrire. Et en écrivant, il faut encore sacrifier de nombreuses données. Ecrire un rapport est donc frustrant, se fait sous des contraintes extrêmes. Mais c'est très bien : il n'y a pas de meilleure manière de procéder.

Aborder la médiation du texte (le texte comme médiateur) ne doit pas élider le but d'atteinte d'objectivité des sciences : les textes doivent être artificiels et précis. La différence est à faire entre ceux qui écrivent de bons rapports, et ceux qui en écrivent de mauvais : quel est le bon compte rendu d'expérience? Car une bonne sociologie doit être bien écrire, sous peine de ne pas être capable de faire paraitre le social. Il faut donc modifier la conception de ce qu'est un compte rendu objectif : "objectif" ne renvoie pas aux faits indiscutables, mais aux sites actifs où se construisent les faits controversés. L'objectivité n'est donc pas dans le style : "la sauce épaisse du "style objectif" ne peut occulter longtemps l'absence de viande; mais si vous en avez la chair, alors vous pouvez à volonté choisir ou non de l'assaisonner..." (186). Le problème est que "compte rendu" a souvent été utilisé pour désigner un texte ayant délaissé sa prétention à la véracité. Or, un compte rendu qui se satisfait d'être une histoire ne se soucie plus d'être précis, fidèles, intéressant, objectif (n'a plus pour objectif de traduire les quatre sources d'incertitude). En fait, le sort du compte rendu est en continuité avec celui de tous les médiateurs (puisqu'il est un médiateur), à savoir prolonger l'exploration des connexions sociales. Si le social est une série de traces, il est possible de le retracer, s'il est une assemblée, on peut le réassembler. S'il n'y a aucune continuité matérielle entre la société du sociologue et son compte rendu textuel, il y a continuité entre ce que fait le social (assembler) et ce que peut faire un (bon) texte (assembler). Un bon compte rendu est un compte rendu qui trace un réseau, c'est à dire "une chaine d'actions où chaque participant est traité à tous égards comme un médiateur" (189), à savoir que tous les acteurs font quelque chose au lieu de transporter des effets sans les transformer. Un compte rendu est donc un récit, une description, une proposition, sous forme de texte, qui trace un réseau. Le réseau n'est pas ce qu'il faut décrire (une chose qui se trouve là et à la forme de points interconnectés), mais un indicateur de la qualité d'un texte, et permet de qualifier le degré d'objectivité d'un récit, à savoir la capacité de chaque acteur de faire faire quelque chose d'inattendu aux autres acteurs. Dans un mauvais texte, une poignée d'acteurs deviennent la cause de tous les autres qui ne servent que d'arrière plan. Le réseau est donc un concept, non une chose, un outil qui aide à décrire et non ce qui est décrit.

Malgré le sens banal de la notion de réseau, il s'agit de maintenir la notion, car elle désigne des flux de traduction et recouvre trois aspects importants : des connexions physiquement traçables et empiriquement suivables entre points, des vides entre les connexions, une dépense pour maintenir ces connexions. Il faut comprendre qu'un réseau n'est pas fait d'une substance durable, mais n'est que la trace que laisse derrière lui le déplacement d'un véhicule, d'une traduction, d'une circulation.

Liste de carnets : comme tout fait partie des données, il faut tout écrire, tenir un journal des moindre mouvements, y compris en ce qui concerne l'écriture du compte rendu. Il faut tenir différents carnets :

  • carnet de bord : documenter les transformations que l'on subit en se déplaçant au cours des terrains

  • carnet de collecte d'information : y classer les entrées par ordre chronologique tout en les rassemblant dans des catégories destinées à évoluer en fichiers et sous fichiers de plus en plus raffinés.

  • Carnet d'essais d'écriture ad libidum : rédiger un rapport est trop risqué que pour distinguer strictement l'enquête de la rédaction.

  • Carnet des effets des compte rendus sur les acteurs : si l'étude est terminée, l'expérience continue, car le compte rendu ajoute son action performative et produit des données.

Déploiement, pas critique : les comptes rendus doivent répliquer, exprimer la circulation qui fait le social, la concaténation des médiateurs rendant le social visible. Il s'agit donc de déployer les acteurs en tant que réseaux de médiations. Déployer n'est pas décrire, ni dévoiler les forces sociales à l'oeuvre derrière les acteurs. Non seulement une simple description n'existe pas (elle est toujours une médiation), et une description ayant besoin d'une explication est une mauvaise description (une explication ajoutée à une description est une occasion d'introduire des causes redondantes, sociales). A replacer un site au sein d'un cadre de référence, tout devient vite trop rationnel et les explications affluent trop rapidement. Déployer signifie que dans le rapport, le nombre d'acteurs augmente, l'éventail d'actants s'élargit, le nombre d'objets qui contribuent à stabiliser les regroupements se multiplie, les controverses sont cartographiées. "Un bon compte rendu fera sortir le social d'une performation, au sens où certains participants, à travers les médiation controversée de l'auteur, seront assemblés ou réassemblés" (200).

Utilité des textes sociologiques : de quoi le social est-il fait? Qui agit quand nous agissons? A quel type de regroupement appartenons-nous? Comme personne n'a la réponse à ces questions, tout artifice visant à découvrir ces réponses est le bienvenu, y compris si la contribution est modeste. "S'inquiéter de l'efficacité potentielle des textes sociologiques reviet à afficher soit un manque de modestie, soit un manque d'ambition". (202).

 

  1. Comment retracer les associations?

 

A. Introduction : pourquoi le social est-il si difficile à dessiner?

 

Il est très difficile de saisir les connections sociales, qui ne se donnent à voir que quand elles sont modifiées. La tâche de la sociologie de l'acteur réseau n'est pas d'essayer de maintenir l'unité d'éléments composés d'un matériau homogène (le social), mais est triple : déployer toute la gamme des controverses sur les associations possibles, montrer par quels dispositifs les controverses se trouvent stabilisées, composer le collectif en se rendant utile. Ces trois tâches ne peuvent être effectuées en même temps, mais bien successivement, et ne se confondent pas.

La société est une invention du 19ème siècle, une figure de transition qui se veut à la fois un substitut de la politique (fidèle au Léviathan du 18ème siècle), et un collectif assemblé. Mais elle n'a jamais réussi à assurer ces deux fonctions. Si le corps politique doit être tracé par l'énonciation politique, la société est toujours "déjà là". Mais si elle est déjà là, les moyens mis en oeuvre pour sa composition ne sont plus traçables. La société est devenue ce qui était toujours soumis à la critique (en tant que fiction) et ce qui était toujours déjà là (en tant qu'horizon indépassable de toutes les discussions sur le monde). Comment rendre le social à nouveau traçable? En déployant toute la gamme des controverses au lieu de décider du meilleur point de départ.

Le monde social est plat : l'enjeu est donc la topographie du monde social, mais comment dessiner les cartes? Toute interaction comprend des éléments déjà inscrits dans la situation, provenant d'un autre temps, d'un autre lieu, et générés par une autre forme d'existence, l'action étant toujours disloquée. Dès lors, l'observateur doit porter son regard vers d'autres lieux, d'autres temps, d'autres formes d'existence, comme s'il était impossible de rester sur la scène locale du face à face. Dès lors, comment procéder? Si les interactions sont débordées par d'autres acteurs, ces acteurs ne forment pas un contexte qui les entourait, tels la structure du langage, le système de droit, le capitalisme, la culture,... Ces contextes sont à la fois présents en coulisses, mais trop abstraits pour en faire quoi que ce soit, mais ce qui est réel et concret n'est pas entièrement contenu dans les interactions de face à face. S'en tenir aux interactions implique de replacer les choses dans leur contexte, et une fois au contexte structurant, il faut quitter ce niveau abstrait pour en revenir vers la vie réelle, les sites vécus. Il y a donc un balancement, une alternance continuelle entre l'acteur et le système, le micro et le macro. La solution n'est pas de trouver un compromis entre les deux, mais de prendre au sérieux l'impossibilité de rester longtemps dans l'un ou l'autre de ces sites. Pour résister alors à la tentation d'ajouter une troisième dimension, la projection doit se faire en deux dimension, s'efforcer d'aplanir l'espace social. Pour ce faire, il faut resituer le global, redistribuer le local et connecter les sites.

 

B. Premier mouvement : localiser le global (déployer toutes les controverses possibles)

 

Processus de délégation ou de traduction = établir les connexions continues menant de l'interaction locale aux lieux, moments et actants qui ont permis la mise en action du site. Cela permet de rendre visible, maillon après maillon, les chaînes d'acteurs qui relient un site à un autre.

En replaçant un site local dans un contexte plus large, il faut faire un bond, puisqu'une rupture est introduite entre le local et le global, entre le contenant et le contenu. En s'interdisant cette rupture, il ne reste que des courbures, des compressions, des étirements qui situent tous les éléments participant à une mise en action côte à côte. Ainsi, une connexion apparait sous la forme d'un pli : la topographie est faite de plis et non d'emboitements. Pour aplatir le paysage et le maintenir à plat, il faut inventer des prises pour obliger tout candidat à un rôle "global" de se tenir à côté du site "local" qu'il prétend expliquer. Et il faut employer des termes qui permettent de résister à la tentation de rejoindre le niveau global : groupe, acteur, agence, traduction, fluide,... ne désignent pas ce qu'il faut cartographier, mais comment cartographier.

Du panoptique à l'oligoptique : en soulignant l'importance des sites locaux où sont élaborées les structures globales, le macro ne désigne plus un site plus vaste dans lequel s'inscrit le micro, mais un autre lieu, tout aussi local, tout aussi micro, connecté à d'autres par un véhicule qui transporte un type de trace. On ne peut pas dire d'un site qu'il est plus grand, mais qu'il bénéficie de connexions plus fiables avec un plus grand nombre de sites. Ce que la sociologie relativiste situait au dessus ou en dessous se trouve maintenant à côté, faisant mieux ressortir les connexions et véhicules entre les sites. Si la notion de contexte ajoute une dimension, donne du volume, à une description sans cela trop plate, la notion de réseau permet à toutes les connections de rester à plat, côte à côte, et de mesurer les coûts nécessaires à l'établissement d'une relation. Les oligoptiques sont l'opposé des panoptiques : ils ont des vues parfaites, mais étroites de la totalité connectée.

Panoramas : si les sociologues utilisent la notion d'échelle pour configurer leur recherche, l'échelle des acteurs est à quoi ils parviennent en se contextualisant mutuellement grâce au transport de traces spécifiques par des véhicules spécifiques. Ce n'est donc pas à l'observateur d'imposer une échelle absolue, de décider quels groupes composent le monde, quelles forces font agir. Son travail est plutôt de mettre au point une expérience artificielle (récit, compte rendu,...) dans laquelle cette diversité peut être déployée. Le changement d'échelle est une prouesse qu'il faut laisser à l'acteur. En déterminant par avance une échelle, on s'en tient à une mesure unique, à un cadre de référence absolu. Or, ce qu'il faut mesure, c'est ce travail de mesure; ce qu'il faut suivre à la trace, c'est le déplacement d'un cadre de référence à un autre. Il en ressort que le local et le global ne sont jamais donnés, ils sont toujours construits. Il ne faut donc pas confondre le zoom avec la connectivité. Le panorama voit tout, mais en même temps ne voit rien, car il ne montre qu'une image dans une salle fermée à l'extérieur. Le tout (pan) vient que l'image recouvre tout le mur où elle est projetée, et non recouvre toute la réalité. Ainsi, passer en revue, faire le tour de la question, proposer un nouveau récit des origines, expliquer la longue histoire de l'exploitation, ressentir de l'émotion face à une architecture, les Grands Récits (fin de l'histoire, société du risque, choc des civilisations...) sont des dispositifs dont la puissance vient de leur manière de résoudre la question de la mise en scène de la totalité : ils sont cohérent, dessinent une image sans lacune, donnent l'impression au spectateur d'être plongé dans la réalité, donnent l'impression d'un contrôle total. Mais rien n'entre ou sort de leur mur, ce qui fait qu'ils sont aussi aveugles. Au mieux, ces panoramas offrent une vision prophétique du collectif, au pire, ils n'en sont que des substituts éloignés. Ces panoramas sont intéressants, car ils permettent de voir toute l'histoire comme une totalité, ce sont des sites en plus qui ponctue le paysage aplati que le sociologue tente de cartographier. Les questions sont alors : dans quel panorama? A travers quel médium? Qui est le metteur en scène? Combien cela a-t-il couté?

Avec les oligoptiques et les panoramas, les enquêteurs ont des outils pour localiser le global et le confiner dans dans circuits. Le global, le structurel, le total, son assemblés avant de s'étendre vers l'extérieur par le biais de câblages, conduits,... Mais recontextualiser n'est qu'un seul aspect : comment les localités sont -elles reliées entre elles par des chaines, et comment les reconnaitre empiriquement?

 

C. Deuxième mouvement : redistribuer le local (stabiliser les connexions)

 

S'il faut recontextualiser le global, les interactions locales ne constituent pas non plus un bon point de départ. En localisant le global, seule la moitié du chemin a été faite, mais le local n'est toujours pas expliqué. En fait, si le chemin allant des interactions locales au contexte n'est pas fécond, le chemin inverse ne l'est pas plus. En fait, si le global n'a pas d'existence concrète, le local n'en a pas non plus. Dès lors, comment le local est-il engendré? Il ne s'agit plus de localiser le global, mais de redistribuer le local.

Articulateurs et localisateurs : dire que de nombreux éléments sont déjà là dans l'interaction ne dit rien sur l'origine de ces éléments. Mais il est certain qu'ils ne viennent pas d'un contexte global. Les chemins empruntés par les composantes d'une situation sont tracés par la multiplication, la mobilisation, d'acteurs non humains. Pour rendre le social visible, il faut le laisser traverser des formes d'existence non sociales : c'est le processus de délégation, de dislocation, de traduction, qui est toujours plus clair dans les objets matériels. Une interaction sociale est un assemblage d'autres interactions locales situées dans un ailleurs temporel et spatial, qui font sentir leur influence parce qu'elles sont relayées par des acteurs non humains. Ces effets de présence de certains lieux transportés dans d'autres lieux sont des localisateurs ou articulateurs. Par exemple, lors d'un séminaire, sans l'encadrement par d'autres actants amenés silencieusement sur la scène (les fenêtres, les portes), personne ne pourrait se concentrer une minute sur ce qui se passe localement. L'interaction locale n'est donc pas la relation primordiale plus concrète que les contextes abstraits, mais le terminus d'un grand nombre de formes d'existences qui convergent sur elle. Si un site local n'est pas un bon point de départ, c'est parce qu'il est encadré et localisé par d'autres. Au premier plan, il n'y a pas les lieux, mais les véhicules, mouvements, traductions, déplacements entre les lieux (la circulation est première sur le paysage de la circulation).

Compliqué et complexe : les singes font tenir le social par des interactions complexes. Les humains ont recours à des interactions moins sociales, mais plus compliquées (faites d'un plus grand nombre de plis). La différence est donc entre des singes complexes, plissés dans de nombreuses entités et des humains compliqués, plissés dans encore plus d'entités.

Ce que l'interaction de face à face n'est pas :

  • isotopique : ce qui agit dans un lieu donné à un moment donné provient d'autres lieux, d'autres temporalités et d'actants hétérogènes.

  • Synchronique : l'action ne se déroule toujours qu'en déléguant à des entités d'une autre temporalité.

  • Synoptique : seules quelques entités y participant sont visibles à un moment donné.

  • Homogène : multitude de participants, non subjectifs, non humains, non locaux.

  • Isobarique : certains participants s'imposent avec force, exigent d'être pris en considération, d'autres sont des routines relayées par des habitudes corporelles, moins visibles.

    La notion d'interaction locale n'a donc pas plus de sens que celle de structure globale. Mais en suivant les traces laissées par les acteurs, on comprend d'où vient l'expression d'encadrement de l'interaction : tout site local est localisé par des localisateurs, articulateurs, distributeurs. Aucun endroit n'est suffisamment dominant pour être global, ni suffisamment ramassé pour être local. Les éléments qui étaient avant globaux ou locaux ont pris la forme d'étoiles (sur la carte de projection), tels des carrefours par lesquels des éléments vont et viennent. Ces deux formes se trouvent côte à côte et les mouvements deviennent premiers dans la recherche (les sites et les formes ne viennent qu'en second). Les sites ne diffèrent plus par leur forme et leur taille, mais par la direction des mouvements qui vont et viennent, et par la nature de ce qui est transporté (informations, marchandises, modèles,....). En se concentrant sur ce qui circule, il est plus facile d'identifier les entités qui étaient à peine visibles avant, d'examiner des mécanismes beaucoup plus subtils avant entreposés dans le domaine de la subjectivité. Parmi toutes les traces laissées par ces mouvements, celles qui permettent aux acteurs d'interpréter leur environnement sont importantes.

    Plug-in : sur le web, les plug-in sont des bouts de logiciel qu'il est demandé à l'utilisateur de télécharger pour activer quelque chose qui était impossible avant. La compétence n'est donc pas formée d'un seul bloc, mais vient par morceaux. Il en est de même pour l'identité de l'acteur. L'acteur n'est pas doté d'une intériorité primordiale portant un regard sur un monde objectif. Il est un corps anonyme et générique qui se transforme en personne suite aux offres de subjectivité.

    Attachements : si tout ce qui individualise vient de l'extérieur, a-t-on combattu l'opposition local/global pour réinstaurer celle de intérieur/extérieur? En fait, en aplatissant le social, la notion d'extériorité a beaucoup changé : elle n'est plus constituée par la société ou la nature. En rejetant la subjectivité insaisissable et les structures inassignables, il est possible de s'intéresser aux autres conduits qui permettent de devenir des individus, d'acquérir une intériorité. La circulation des plug-in montre qu'aucun d'eux n'a de force de détermination de l'individu, mais fait faire quelque chose à quelqu'un. La notion de contexte obligeait de considérer l'individu comme un sujet libre, ou comme assujetti. Mais pour libérer les marionnettes, il faut être un bon marionnettiste (déplacer ses doigts dans la direction indiquée par la marionnette) et ne pas couper les ficelles entre la liberté individuelle et la détermination structurelle. La théorie de l'action de la sociologie de l'acteur-réseau est donc différente : l'intérêt va aux médiateurs faisant faire quelque chose à d'autres médiateurs. Faire faire ne signifie pas causer, ou faire, mais recèle une traduction, une dislocation. Il faut aplatir l'acteur pour lui faire prendre une forme en étoile : comment nommer ce nouvel élément aplati et redistribué? Ce qui est amené à agir et ce dont le déclenchement provoque l'action? C'est là l'acteur réseau, c'est à dire ce qui est amené à agir par un vaste réseau étoilé de médiateurs qui le traversent, et qui doit son existence à de nombreux liens.

 

D. Troisième mouvement : connecter les sites

 

L'alternance entre micro et macro, entre acteur et système, était l'ombre que le corps politique projetait sur la notion de société. Pour éviter ce piège, deux déplacements ont été effectués : replacer le global, le structurel, le total, dans des sites confinés, et faire de chaque site un terminus provisoire d'autres sites distribués dans le temps et l'espace. Cet aplatissement ne signifie pas que le monde des acteurs est aussi aplati : au contraire, assez d'espace leur est maintenant laissé pour déployer leurs opérations contradictoires (changer d'échelle, individualiser, mettre en panorama,...). Le monde plat n'est qu'une métaphore pour que l'observateur ne confonde pas sont travail avec celui de ceux qu'il suit. La sociologie de l'acteur réseau pousse la théorie un cran plus haut vers l'abstraction : elle est une grille négative, vide, relativiste, qui permet de ne pas synthétiser les composantes du social à la place de l'acteur, qui ne possède jamais la puissance explicative des autres types de compte rendu. A ce stade trois questions se posent :

  • Détecter les types de connecteurs : en se concentrant sur ce qui circule de site en site, les premiers véhicules à devenir nets sont ceux qui répondent au nom de formes. Une forme est ce qui permet à quelque chose d'être transporté d'un site à un autre. La forme devient alors un type de traduction important. Si fournir une information consiste à mettre quelque chose en forme, toute chose qui transporte un site dans d'autre sans déformation mais avec transformations massives est une information. Il y a donc transport par transformation de mobiles immuables par le biais de formes. Il n'y a donc rien de mal à former, informer, formater, le monde social. Une fois la première tâche de déploiement des controverses amorcé, il faut enclencher la seconde tâche : stabiliser les arrangements, assurer les frontières, établir des catégories (ce qui est différent de limiter par avance et à la place de l'acteur la gamme des entités peuplant le monde social). Il faut donc apprendre à respecter les formalisateurs, les classificateurs, qu'il avait auparavant fallu rejeter comme ils interrompaient le travail d'association et de composition. Il est plus facile de suivre la stabilisation des controverses en faisant intervenir la notion de normalisation : quand le local et le global s'évanouissent, il apparait au milieu de la scène des étalons, des mesures, des standards. C'est là que la sociologie s'apparente à la métrologie : l'affaire de la métrologie, c'est la traçabilité. Les normes et la métrologie résolvent bien la question de la relativité : il n'est possible d'obtenir un accord universel qu'à condition de brancher le local sur une chaîne dont il est possible de décrire le réseau matériel, et à condition qu'il n'y aie pas d'interruption au cours de la transmission. On a alors une extension universellement locale. Les économies, les profils psychologiques, les catégories sociales, sont des catégories qu'il ne sert à rien de combattre, mais pour lesquelles il faut se demander si elles contribuent à assujettir ou à subjectiver? (En effet, la liberté ne vient pas de l'absence d'attachements mais de l'affranchissement de mauvais attachements : cf. la marionnette). Si les normes sont matérialisées de façon continue par les institutions, il existe d'autres conduits, qui ne sont pas aussi bien matérialisés, mais qui produisent les mêmes effets : les énoncés collectants ("ici, c'est un pays libre!", invoquer le principe de précaution, parler d'Axe du Mal,...). Ces énoncés collectants tracent de nouvelles connexions, offrent de nouvelles théories de ce que connecter veut dire, performent le social au point de proposer de des théories réflexives du social. C'est par exemple le pouvoir des justifications analysées par Boltanski et Thévenot : elles n'ont pas de grandeur propre, mais laissent dans leur sillage des échelles de grandeur : elles permettent aux individus de se situer dans des hiérarchies et de classer les objets de la discorde. Sans ces énoncés collectants, il serait impossible de réassembler le collectif.

  • Déterminer la nature des actants transportés : après avoir détecté la circulation et le formatage des liens sociaux, il faut s'intéresser à la circulation d'autres types d'entités. Il faut commencer par ne pas confondre le social déjà assemblé avec le travail de réassemblage, par ne pas remplacer les entités par quelque chose fait de social. Il faut partir du principe que, face à un objet, il faut s'intéresser aux associations dont il se compose, et ensuite considérer les manières sont elles peuvent avoir renouvelé le répertoire standardisé des liens sociaux. Il ne faut donc pas se restreindre à la métrologie et délaisser les nouveaux entrant candidats à une existence commune. Il faut prendre au sérieux ce que les gens s'obstinent à dire, suivre la direction de leur doigt quand ils indiquent ce qui les fait agir. La sociologie doit devenir empirique, au sens de respecter la nature de ce qui est donné dans l'expérience. Ce qui pose la question suivante : les sciences sociales peuvent-elles avoir un objet réel? Il s'agit des médiateurs. Selon le nouveau paradigme, plus il y a d'attachements, mieux c'est. L'objet et le sujet peuvent exister, ce qui est intéressant est en amont et en aval. Il faut donc suivre les acteurs, ce qui les fait agir. Si les participants humains sont mis au second plan, les médiateurs émergent. Leur prolifération entraîne des quasi-objets et des quasi-sujets. Ce ne sont pas les agents, la personne, le membre, le participant qui doivent occuper le centre du monde social, mais les objets, les modes d'existence, les contenus et les attachements. "Le social n'est pas un lieu, une chose, un domaine ou un type de matériau, mais le mouvement provisoire qui va d'association en nouvelles associations" (344). On en arrive à la question des connecteurs : la religion n'explique pas le social, comme le social n'explique pas la religion. La religion a des choses plus importantes à faire : rassembler des entités de manière religieuses, comme le droit les rassemble de manière juridique, le corps politique d'une façon politique. Ce sont des connecteurs dont les déplacements tracent des connexions entre des éléments non sociaux pour les assembler. S'il y a déplacement, de quoi y a-t-il déplacement? Que signifie engendrer des associations de façon religieuse, politique,...? Il faut pour cela considérer les techniques de mode d'existence, les régime d'énonciation, que sont les médiateurs : "des modes d'existence, des êtres qui rassemblent et assemblent le collectif de façon aussi extensive que ce que vous avez appelé jusqu'ici le social (...)" (347). Le droit, la science, la religion, les économies,... sont autant de modes d'existence.

  • Investiguer ce qui se tient entre les connexions : quelle est l'étendue de notre ignorance du social? Quelle est l'étendue de la terra incognita laissée vierge sur les cartes? La société n'est pas le grand tout dans lequel se trouve tout le reste, mais ce qui voyage à travers tout le reste. Si le paysage social est plat et réticulaire, qu'y a-t-il entre les points de connexion? Qu'est-ce qui n'est pas raccordé aux formes de circulation? Au formel s'ajoute quelque chose qui n'est pas formel, des phénomènes non formatés qui forment un arrière plan appelé plasma (ce qui n'est pas encore formaté, pas encore mesuré, pas encore socialisé, pas encore engagé dans des chaînes métrologiques, pas encore mobilisé). Ce plasma est une réalité intersticielle qui n'est pas faite de matériau social. Ce n'est pas quelque chose de caché, mais d'inconnu. Les interprétations multiples, la flexibilité, la fluidité, sont une manière de prendre acte du vaste en dehors invoqué par une action pour se dérouler. Pour chaque action, il faut ajouter les masses manquantes.   

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