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L'état et l'ironie du bio musulman

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Green Halal : un mail reçu d'une amie, une curiosité aiguisée. Green Halal? Késako? Pourquoi "green" et pas "bio"? L'idéologie green dans la religion musulmane? Voilà qui est intriguant. Mais avant d'en venir au Green Halal, petit détour par le Maroc.

 

Pour avoir passé près de deux années à Fès, le bio ne semblait pas y faire fureur. Du moins pas comme on pourrait s'y attendre : un label, des paniers bio, des salons bio, des graines bio,.... Non, le bio au Maroc, ou du moins à Fès et dans sa région, ce n'est pas un label. Ce n'est pas un mode de vie non plus consistant à cultiver son jardin et en consommer les produits. Non, c'est l'idée des citadins, que les produits, et principalement les fruits et les légumes, sont cultivés de manière "naturelle" : aux alentours de la ville, par des paysans qui écoulent leur production au souk, et qui utilisent, faute de moyens, un minimum de technologies et d'engrais pour cultiver. Idée (la vie naturelle), image (le paysan cultivant son petit lopin de terre avec les moyens du bord), fantasme (l'eau n'est pas toujours épurées depuis les égouts, les pesticides et engrais ne coûtent pas cher). Le paysan, celui-là même qui serait mal éduqué, serait à peine capable de lire et de compter, serait mal informé de ses droits, ce paysan serait un agriculteur modèle, soucieux de la qualité des produits qu'il utilise, faisant attention à ne vendre ses produits que X temps après avoir répandu des substances toxiques. Ou serait trop pauvre que pour acheter d'autres intrants que les graines. Acheter des produits peu cher à des paysans peu riches, le rêve marocain. Soit. L'idée bio m'entourait plus que le label bio. Pas question de lois, de contrôle de la qualité sanitaire, nutritionnelle, gustative du produit, de transparence dans la traçabilité.

Et pourtant. Le bio au Maroc n'est pas absent. Il y est présent depuis 1986. Qui dit bio pense tout d'abord argan, et huile d'argan, et pas à tort. Mais pas que. Autopsie. Les cultures : maraichage (tomate, melon, haricot, fraise, petit pois, concombre, maïs, aubergine,...), agrumes (oranges, citrons,...), huile d'argan et d'olive (pionnière de l'agriculture bio au Maroc), plantes aromatiques et médicinales. Mais rien encore concernant les produits d'origine animale, les céréales ou les cultures sucrières. Les régions : Agadir (maraichage), Marrakech (arboriculture, verveine), Taroudant (safran), Azzemour, Fès et Meknès (caprier), Béni Mellal, Taza. Les producteurs : convertis au bio ou commençant directement avec le bio, leurs exploitations ne dépassent généralement pas 50 hectares, mais mobilisent beaucoup de main d'oeuvre (la majorité du travail, comme le désherbage ou la cueillette, étant fait à la main).

Le bio au Maroc, c'est aussi une implication de la société civile. Par exemple, l'Association Marocaine des Producteurs et Exportateurs de Produits Biologiques, déjà présente au Salon Bio de Nuremberg en 2001. Ont aussi vu le jour à la fin des années 1990 l'Association des Professionnels de la Filière Biologique et l'association Maghrebio, deux associations regroupant les personnes intéressées par le bio (des producteurs aux scientifiques en passant par les commerciaux) et officiant en tant que porte-parole du mouvement. Un site est également dédié au bio : www.biomaroc.ma . Mais pas de label bio : si une cellule du Ministère de l'Agriculture travaille sur une réglementation nationale en matière d'agriculture biologique, les décisions sont longues à prendre. Elles devraient tendre à diminuer le prix de la certification pour la rendre accessible au pus grand nombre d'agriculteurs mais sans assurer la reconnaissance (et donc l'exportation) vers les marchés européens, à enrayer le développement d'une agriculture moderniste polluante, et à améliorer le rendement. Ce sont finalement des pays occidentaux (Belgique, Canada), qui par le biais des bureaux de coopération, fournissent un soutien financier et technique. Pas de contrôle non plus, pas plus que de semis bio introuvables au Maroc. Et peu de recherches scientifiques : seuls les deux campus des instituts agronomique set vétérinaires de Rabat et Agadir ont lancé des programmes de recherche et des activités de formation. En effet, durant la phase de conversion, qui dure de 2 à 3 ans, il s'agit pour l'agriculteur d'apprendre de nouvelles techniques de production (pas de recourt aux engrais, rotation des cultures,...).

Le bio au Maroc, c'est actuellement et principalement l'agriculture bio dont les produits sont écoulés sur les marchés européens, une niche économique, un secteur porteur de et en plein développement. Il s'agit pour lui de s'inscrire dans la "révolution bio", cette tendance mondiale actuelle. Non pas encore en consommant, mais en produisant et en exportant, comme ces produits se vendent plus cher. Ainsi, de 12.500 hectares en 2001, les terres certifiées bio sont passées à 5.000 hectares de culture et 500.000 hectares de forêt en 2009, selon Lahcen Kenny (enseignant et chercheur à l'Institut agronomique et vétérinaire Hassan II à Agadir). Un symposium fut d'ailleurs organisé à Agadir en octobre 2010 pour promouvoir le secteur bio marocain à l'international. Subitement, le Maroc est un pays offrant de nombreuses potentialités pour le bio, potentialités qui restent à exploiter, au vu du climat favorable des régions côtières et du sud. La commercialisation des produits et la rentabilité des cultures sont les questions à la une du mouvement.

Le marché national lui est qualifié de "dormant". L'incitation financière de la conversion est moins prégnante que l'encouragement par les expatriés qui démarchent des agriculteurs bio proches des grandes villes (comme Rabat) pour avoir des paniers bio. Mais la (très) grande majorité des Marocains ne consomment pas bio. Justification fréquente : dans un pays en voie de développement, le bio n'est pas un sujet de préoccupation pour la population. Et pour cause, l'alimentation beldi (local, indigène) serait produite naturellement, sainement, de manière "traditionnelle" : produits naturels et méthodes ancestrales. En opposition aux produits roumi (modernes, industriels). Pas besoin donc d'ajouter un label bio, le beldi étant un quasi-bio. Et si un label bio venait à naitre, il ne serait pas difficile pour les Marocains de passer du beldi au bio (comme le bio est dans la prolongation du beldidans l'esprit et les pratiques), comme les Marocains sont déjà sensibilisés à la qualité sanitaire et gustative des aliments. D'autant plus que les produits bio seraient facilement accessibles (accès physique et possibilité financière) aux classes moyennes et supérieures. Une stratégie de marketing reste à développer. Tout comme le salon européen redoublant le salon marocain chez les ménages de la classe moyenne, les aliments bio ne seraient-ils qu'un redoublement de ce qui existe déjà, une alimentation saine et respectueuse de l'environnement, mais catégorisée sous un autre concept?

 

Ce n'est pas ce que pensent Meriem Najjari et Abdelmalik Infantino Gerlando, de Green Halal. Persuadés de la mauvaise qualité de l'alimentation de la communauté musulmane actuelle, ces deux Belges sont à l'origine d'un groupement d'achat solidaire de viande Halal (animaux abattus selon les règles de l'Islam) naturelle (animaux nourris avec une alimentation naturelle, sans antibiotiques ni hormones). Halal et naturel ne sont en effet pas synonymes. N'utilisant pas le terme beldi, ni n'entrant dans la catégorisation bio, les membres de Green Halal soutiennent l'idée d'une alimentation naturelle, et utilisent les labels bio et certifications de qualité déjà existants en Belgique. Ils partent du constat que beaucoup d'animaux tués selon les principes de la religion musulmane ont reçu une alimentation contre nature (protéines animales,...), ont subi des mauvais traitements de leur naissance à leur abattage, ont reçu des hormones et antibiotiques pouvant présenter un danger pour la santé des humains. Le contrôle religieux n'est en effet effectif qu'à partir de l'abattage. Or, d'après le Coran, le Halal ne doit pas être que halal, il doit aussi être tayyeb: bon et pur. Certification divine que la viande halal est loin de satisfaire. Dès lors, la religion pourrait fournir un cahier des charges pour certifier la bonne nature et constitution de l'animal abattu, et ce depuis sa naissance, et même antérieurement avec ses origines. Il s'agit donc pour les humains de changer leurs habitudes et de consommer une alimentation respectueuse de l'Islam et de la nature. "Une alimentation saine pour élever sa spiritualité", tel est leur slogan. Green Halal propose donc un élevage naturel de l'animal, un abattage éthique, une traçabilité de sa viande, une viande de qualité supérieure, et des paniers de fruits et légumes. Leur blog propose également des conseils et informations alimentaires, des vidéos, une présentation des produits et des lieux de productions et élevage (tous situés en Belgique), et des actions de marketing. A noter que ce type d'association n'est pas unique en Europe, ni même à l'Europe. Groene muslims aux Pays-Bas, Green Zabiha aux Etats-Unis, Organic halal meat au Royaume Unis partagent ce même souci d'une viande halal saine et naturelle, d'un élevage et d'un abattage éthique, d'une production ancrée localement

 

Deux continents, et deux types de discours. En Europe, le bio part d'un constat : une mauvaise alimentation. Produire et consommer bio, c'est donc s'opposer au mode production et de consommation industriel. Le discours est emprunt d'hygiénisme et de médicalisation : les aliments industriels sont dénaturés, pleins de produits nocifs pour la santé. L'emballement du processus d'alimentation mène à tous les excès, et contamine même les produits halal. Face à cela, un retour à la nature est prôné. A l'inverse de la recherche du bas prix et de la simplicité, c'est une démarche d'analyse et de comparaison qui est proposée : d'où viennent les aliments? Sont-ils bien naturels? La religion renforce ce discours de la nature : les aliments industriels répandent leur qualité haram aux humains qui les consomment. Le bio est un moyen pour l'individu de manger sain et naturel, ce qui est bon pour la foi (oui, j'ai bien écrit la foi et non le foie). L'individu possède alors le pouvoir de changer les choses. Au Maroc par contre, nulle trace de la religion dans les discours sur le bio. Tout au plus retrouve-t-on la référence au traditionnel (beldi), le versant économique et développement l'emportant sur le reste. Le bio est moyen d'élever le pays au rang des nations modernes, car inscrites dans le mouvement bio et pourvoyeuses de produits demandés.

Le bio, un même mot, mais des pratiques et discours différents. Simple question de contexte et de conjoncture ou de stade différent dans l'échelle d'évolution du bio? L'Europe, déjà assurée du marché et du rendement des produits bio n'a plus à s'inquiéter de son économie, mais plutôt de son approvisionnement et de son renforcement idéologique, là où le Maroc en serait encore au stade de la promotion et de l'incitation à la production et à la rentabilité. Simple désir des membres de la religion musulmane de s'inscrire dans la modernité et d'opérer cette fameuse révolution (ou réforme, les termes varient) du monde musulman? Trop occupé à se défendre contre un Occident de plus en plus envahissant et puissant, le monde musulman, jadis dominant, se serait replié sur lui-même et sur ces traditions, ratant ainsi le coche de la modernité et de la raison. C'est donc maintenant qu'il doit effectuer sa révolution (de fait en cours, mais prenant une tournure moins raisonnable que prévu). Suivant la théorie des civilisations distinctes (et tellement distinctes que les différences doivent mener à leur clash), deux manières pour le monde musulman de s'inscrire dans la modernité : produire du bio pour s'inscrire dans le marché et développer le pays, consommer du bio pour s'inscrire dans les idéologies et développer l'individu. Le pas est ténu pour y voir l'image sous-sous-jacente d'un Islam s'infiltrant dans tous les domaines de la vie, opérant outre une révolution terroriste, une révolution quotidienne.

Contexte, religion, idéologie, voilà de bien belles réifications et abstractions pour expliquer simplement et économiquement des pratiques. Le bio, un simple outil servant d'autres fins, un signe révélateur de modernité (mais une modernité proche de la nature, respectueuse du présent et du futur), faisant oublier ce qu'il est pratiquement. Le bio réduit à une idée. Dès lors, quelle différence entre l'attrait pour le bio et l'attrait pour les appareils électroniques? Ces appareils, signes de modernité, consommés en grande quantité en Europe, fabriqués en grande quantité au Maroc (et ce parfois de manière pirate). Un même processus entre des pratiques, vidées de leur sens, et des fins ,inatteignables, séparées par un vide comblé par des abstractions insaisissables. S'en tenir à ces explications serait rater le bio : le bio n'est pas qu'un signe à interpréter, signe qui change d'ailleurs de sens selon les époques et les lieux, donnant lieu à de multiples interprétations. Ne pas prétendre qu'elles sont fausses, elles sont simplement, tout comme le bio, situées, conjoncturelles. Au bio comme signe perdure le bio comme pratique, comme ensemble d'actions et de discours quotidiens, relatifs à des émotions et valeurs suscitant un engagement et un attachement. Le succès du bio dans le monde musulman n'est donc pas uniquement à chercher dans ses interprétations multiples, et encore moins dans cet entre deux conceptuel, mais également dans la description des pratiques quotidiennes, des divers éléments humains et non humains impliqués dans la nébuleuse du bio, de ce qui fait son attrait pour les praticiens. Cette recherche demande un travail de terrain, et ne peut donc être mené depuis mon écran d'ordinateur. Il se fait au contact des gens et des objets, des pratiques et des discours, et vise à décrire plutôt qu'à interpréter, à élucider les motifs de l'attachement envers le bio plutôt qu'à l'expliquer. Affaire à suivre... Poser des questions, critiquer et ne pas donner de réponse, ou donner une réponse fuyante? Vantardise ou prétention du chercheur de bureau? Non, ouvertures de pistes à explorer.

 

 

Sources :

"L'agriculture made in bio marocaine", sur http://www.afrik.com/article2306.html

"Le bio à Rabat au Maroc", sur http://bettybio.over-blog.com/article-le-bio-a-rabat-au-maroc--42494304.html

"Agriculture. L'opportunité du bio", sur http://www.telquel-online.com/302/maroc8_302.shtml

"L'agriculture biologique au Maroc", sur http://www.vulgarisation.net/bul82.htm

http://greenhalal.net/

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