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HEINICH Nathalie, 2009, La fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Maison des Sciences de l'Homme, Paris

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Avant propos

 

Suite à deux enquêtes menées dans des environnements différent, un écart entre le rapport profane et le rapport des experts mandatés au patrimoine. Possible de rester au constat paradoxal et de démontrer le caractère socialement construit du patrimoine.

Mais non, à partir d'un certain bagage :

  • perception esthétique (Heinich) : comment un objet est proposé, refusé, accepté, comme oeuvre d'art.

  • Sociologie des valeurs (Boltansky et Thévenot) : système de valeur sous-jacent aux évaluations.

  • Sociologie pragmatique (Latour) : approche ethnologique.

  • Problématique de l'artification (Shapiro) : comment un objet/activité/humain entre dans le monde de l'art.

  • Question de la normativité (Schaeffer) : statut des jugements de valeur en science.

A partir de ce bagage, poser la question de la chaine entre expertise savante et rapport profane au patrimoine.

 

I. Introduction : inflation patrimoniale

 

Depuis les années 1970, le terme s'est imposé pour devenir familier (Convention, année européenne du patrimoine, Direction du Patrimoine,..).

Historique :

  • Abbé Grégoire (1790's) : suite à la destruction des biens de l'Eglise, création d'une Commission des Monuments et du mot "vandalisme".

  • Prosper Mérimée (1830) : création du poste d'inspecteur des monuments historiques et des inventaires.

  • Encadrement juridique :

Extensions :

  • Chronologique :

  • Topographique : monument, environnement, nature.

  • Catégoriel : monument historique vie quotidienne, industrie,... Mouvement du nouveau patrimoine et de la patrimonialisation tout azimut.

  • Conceptuel : passage de la logique de l'unicum (intérêt pour l'oeuvre unique, exceptionnelle : l'objet rare) à la logique du typicum (intérêt pour la série, l"ensemble : l'objet typique cumulant les caractéristiques de sa série). Hartog parle du "tout patrimoine" : tout est susceptible de devenir patrimoine.

  • Editorial : multiplication des livres, colloques, revues,...

Internationalisation : entre les 2 GM, la nécessite de préserver les monuments historiques, et le patrimoine, s'est internationalisée (1931 : Charte d'Athènes, 1964 : Charte de Venise, 1972 : Convention du PM, 2005 : Convention du patrimoine immatériel).

Culture moderne du patrimoine : pourquoi un tel intérêt pour le patrimoine dans le monde contemporain?

Riegl distingue différentes catégories de valeurs, et donc différentes catégories d'objets : monuments intentionnels (créés pour commémorer : valeur de commémoration, mémoire), monuments historiques (constitués à postériori : valeur historique), monuments anciens (témoignent du passage du temps : valeur d'ancienneté).

Trois types de réponses au culte :

  • Historiens (Poulot) : émergence du monument historique en réaction à un sentiment de destruction (beauté du mort, Révolution française,....).

  • Sociologues : intérêt pour le patrimoine provient de la destruction par la modernisation, dans ses phases d'urbanisation et d'industrialisation, qui anime un attachement pour le passé menacé.

  • Anthropologues : transmission où le patrimoine est la version laïcisée de l'objet sacré (transfert de sacralité).

Mais ici, pas la question du pourquoi (chercher des causes) mais celle du comment (comprendre les modalités).

Définitions du patrimoine : différentes postures :

  • Philosophie : déterminer les caractéristiques du patrimoine par réflexion abstraite, soit à priori (approche ontologique : normative, car donne les moyens de voir si un objet est ou n'est pas patrimoine), soit à postériori (approche analytique : comme la typologie de Riegl).

  • Histoire de l'art : analytique des objets à partir de la description d'une variété d'objets relevant de la même catégorie (constitution de corpus). La normativité est explicite (commentaire sur la valeur esthétique de l'objet) ou implicite.

  • Administration culturelle : normativité qui édicte les principes de l'action envers le patrimoine par des lois, directives, manuels,...

  • Histoire culturelle : étudier les représentations d'un objet via ses définitions, par une analyse des textes surtout.

  • Sociologie : enquêtes empiriques. Mais deux tendances :

  • sociologie explicative : rapport entre patrimoine et ses déterminants extérieurs. Bourdieu y ajoute une dimension critique (mise en évidence de la violence symbolique, choix rapportés à des positions dans le champ,...).

  • Sociologie pragmatique : approche compréhensive par la description des opérations de patrimonialisation pour en expliciter les principes et logiques, comprendre les significations pour les acteurs intéressés en s'attardant aux mots, gestes, actions, objets.

    Méthode : Observer en situation réelle :

  • Expliciter (démarche compréhensive) : ni se concentrer sur les ressemblances entre acteurs, ni mettre en évidence les différences entre catégories, mais mettre à jour les logiques explicites et implicites de l'action. Non pas expliquer, mais comprendre en les explicitant les fondements de l'expérience des acteurs.

  • Action située (démarche pragmatique) : sociologie d'enquête et non de spéculation. Pragmatisme issu non pas de la philosophie américaine, mais des linguistes (étudient non pas les principes abstraits de fonctionnement du langage, mais les usages concrets de l'échange). Ainsi, Latour, Boltasnki, Thévenot, allient la micro observation à des modélisations théoriques où tous les actants sont importants dans l'observation. Il s'agit aussi de rendre leur place aux objets : ce sont des sujets et non pas des supports passifs. Les objets ont uen agency (capacité d'agir), une affordance (donnent prise à l'action). Prendre au sérieux les possibilités offertes par les objets permet de relativiser le constructivisme (le monde est socialement construit mais des contraintes extérieures demeurent).

  • Investigation des pratiques : observation et commentaire des acteurs (interroger les raisons des décisions, ), utiliser la réflexivité de l'acteur.

 

II. La chaine patrimoniale

 

A. Organisation de la chaine

 

Trois leçons dans le rapport expert et profane au patrimoine :

  • savoirs et ressources : l'expertise est inaccessible au profane.

  • Émotions : investissement affectif partagé.

  • Inscription dans la chaine patrimoniale : ne va pas de soi (le profane ne suffit pas).

Maillons :

  • Protection immatérielle : Inventaire général du patrimoine culturel, dont la mission est de recenser. LA protection est donc symbolique, par l'étude, et non pas matérielle par des subventions.

  • Protection matérielle : Monuments Historiques, peut appliquer deux mesures de protection : inscription à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques, classement.

Mais avant toute protection, l'objet doit être vu, regardé par un regard profane, mais surtout un regard d'expert. Dès lors, comment opèrent-ils?

 

B. Entrée dans la chaine : le travail d'expertise

 

Mise en fiche dans l'Inventaire Prosper Mérimée : fiche standard avec la désignation, les éléments de description, les éléments historiques, le statut juridique, l'intérêt de la protection

Pluralité des compétences : la mise en fiche fait intervenir une variété d'acteurs, et s'opère en commissions. Si la mise en fiche et l'inscription coute peu cher (seulement le salaire de la commission), l'entretien de l'élément inscrit coute cher. D'où le peu d'inscriptions pour préserver les finances publiques. La sélection dans la multitude de dossiers s'impose.

 

C. Entrée dans la chaine : le travail de l'émotion

 

Emotion patrimoniale, ou patrimonialisante = émotion collective, partagée par diverses catégories d'acteurs, unis pour défendre une cause, dans ce cas la cause patrimoniale. Il peut y avoir patrimoine sans émotion, mais "l'émotion semble indissociable de l'expérience patrimoniale" (64). Souvent d'ailleurs, les émotions des profanes sont la base de l'entrée en patrimoine.

Types et catégories d'émotions : émotions face à :

  • l'ancienneté : mémoire, rapport aux ancêtres, présence du passé.

  • rareté : exceptionnalité.

  • Authenticité : continuité.

  • Présence : proximité.

  • Beauté : qualité esthétique.

De la sensibilisation au militantisme : société civile, propriétaires et militants, le patrimoine permet de se faire côtoyer des gens divers (étudiants, aristocrates,...) pour imposer aux pouvoirs publics la protection de biens considérés comme d'intérêt général.

Travail de l'émotion peut perdurer après l'inscription pour garantir l'intégrité du monument classé. C'est alors une émotion négative : lutter contre (la dégradation du monument) et non plus pour (son inscription).

"Dans tous ces cas 'd'émotions patrimonialisantes', on retrouve l'ensemble des 'actants' présents dans n'importe quelle 'affaire' : la victime (un élément du patrimoine), l'accusateur (associations, journalistes, politiciens, citoyens), l'accusé (les pouvoirs publics, un propriétaire privé), et le juge (l'opinion publique, les magistrats)" (70)

Emotion et expertise sont deux outils de la reconnaissance patrimoniale qui peuvent cohabiter.

 

D. Epines patrimoniales : biens communs mal partagés

 

Un bien commun est un bien dont la consommation ne diminue pas la quantité disponible et dont l'usage est ouvert à tous. Mais il faut s'entendre sur ce qui est patrimoine. Parfois, il y a des conflits :

  • Invisibilité : les profanes ne perçoivent pas, ne voient pas, ce que les experts voient. Ils ne sont pas dans le même monde. Il n'y a pas vraiment désaccord, mais décalage, désajustement des regards. Les profanes ne verront que si la fonction utilitaire de l'objet est mise à distance (trop familier pour être regardé).

  • Propriété : la mise en patrimoine est une atteinte à la propriété privée. Le propriétaire ne dispose plus de son bien librement, au nom d'une valeur supérieure à la valeur de propriété, la valeur patrimoniale. La patrimonialisation ne va pas de soi pour les propriétaires quand leurs avantages (fiscaux, prestige,...) ne compense pas leur perte de souveraineté. Ansi des propriétaires peuvent aller jusqu'à détruire leur bien.

  • Préservation et restauration : querelle d'expert quant à la restauration des monuments, avec comme question centrale celle du maintient de l'état originel (unité de style, enlever les apports postérieurs) du bâtiment ou de son histoire (respecter les interventions des différentes époques). LA seconde est actuellement admise, et reprise dans la Charte de Venise de 1964.

  • Expertise : place de l'Inventaire. Il y a des tensions entre l'Inventaire (connaissance pure) et l'Inspection (protection). L'Inventaire est le pôle le plus expert de la chaine, le plus éloigné des profanes, où es dimensions émotionnelles et esthétique se manifestent peu. Ainsi, l'observation de leur travail est pertinente.

 

III. Service de l'Inventaire

 

A. Généalogie de l'Inventaire

 

Dès le départ, la mission se veut scientifique, et les principaux bémols ne concernent pas tant sa nécessité que sa faisabilité. Elle ne s'inscrit pas dans la logique de la protection, mais de l'enrichissement des connaissances. LE fantasme de départ est celui d'une petit équipe mobile, mais l'ampleur de la tâche, le manque de crédits, le renouvellement des équipes, le progrès technique, font vite abandonner l'idée de l'achèvement. Au cours du temps, il y eut une rigidification administrative (homogénéisation des procédures, accessibilité au public, pérennité) et une professionalisation (formalisation du statut, institutionnalisation de la formation, fonctionnarisation des services).

Extensions : l'Inventaire n'échappe pas au "tout patrimoine" :

  • Chronologique (de l'ancien au récent) : ce qui a pour conséquence de périmer l'inventaire d'il y a 20 ans, d'unifier les méthodes entre spécialistes, un effet élitaire (si le profane perçoit bien la valeur d'ancienneté, il n'a pas toujours la culture du regard pour être intéressé par des oeuvres récentes), doute sur la scientificité de l'entreprise.

  • Catégorielle (des monuments historiques au nouveau patrimoine) : l'Inventaire inclut aussi les objets utilitaires à l'origine mais devenus inutiles.

  • Méthodologique (du spectaculaire au culturel) : ethnologisation du patrimoine : il faut donner à voir et pouvoir en dire quelque chose. Basculement du spectaculaire (architectural) au structurel (ethnologique) est aussi une forme de démocratisation.

  • Disciplinaire (de l'esthétique aux sciences humaines) : distance par rapport à l'esthétique et l'histoire de l'art.

  • Du lourd au complexe

  • De l'exhaustivité de l'enquête à l'exhaustivité de l'archive : pourquoi cette tendance à l'alourdissement de l'archivage (affinement des procédures qui prennent en compte de plus en plus de choses)? Réponse triple : tendance à privilégier une démarche structurelle et urbanistique, domination de la perspective administrative sur la perspective scientifique (victoire de la logique administrativo-égalitarsite – personne ne peut être exclus du patrimoine – sur les logiques scientifico-statistique – un seul élément représentatif suffit à l'étude – et artistico-hiérarchique – intérêt de l'élément), difficulté à refuser, exclure.

Conflits internes : cette complexification des méthodes fait cohabiter tros dimensions dont les logiques sont peu compatibles :

  • dimension administrative : fonctionnement sous l'autorité de l'Etat.

  • Dimension évaluative : affecter une valeur à un artefact.

  • Dimension scientifique :

Mission impossible : l'Inventaire pourra-t-il un jour être achevé ou sera-t-il toujours un work in progress suite aux changements des méthodes et du terrain? Le projet d'un inventaire complet est relégué au rang de mythe. Le patrimoine n'est pas ce que l'Inventaire découvre, mais ce qu'il invente. Il s'agit de passer du réalisme (les concepts et catégories correspondent à des réalités effectives) au nominalisme (ou constructivisme : concepts et catégories sont le résultat de l'activité humaine de conceptualisation). Mais ce constructivisme s'applique aux concepts et catégories (et pas aux objets : ce qui est socialement, construit, c'est le regard), constructivisme ne signifie pas artificialisme (c'est parce qu'il est fabriqué par l'administration que le patrimoine est durable et visible), ne pas se contenter de dire que le regard est socialement construit, mais montrer comment s'élabore ce regard.

 

B. Construction du regard collectif

 

Regard collectif : à l'Inventaire, il y a apprentissage, mais aussi construction du regard : à mesure que les choses s'inventorient, s'invente un regard matérialisé par les archives et publications. Ce regard n'est pas individuel, mais collectif. Le travail individuel d'expertise est influencé en amont par des procédures partagées, s'exerce sur le terrain dans le cadre de procédures objectivées, et donne lieu en aval à des inscriptions qui vont faire durer un élément dans le temps. Il y a deux moments importants dans la formation du regard collectif : la construction préalable des outils perceptifs et leur utilisation sur le terrain, et la constitution d'une culture commune. Mais c'est le premier qui est ici étudié.

Travail du regard : l'Inventaire produit un regard avant de produire du savoir. Regarder quelque chose, l'extraire de sa familiarité, s'y intéresser, témoigne que sa valeur est autre que la valeur d'usage. Savoir regarder est tellement incorporé par l'expert qu'il n'est pas conscient de son regard (pour lui, c'est comme si ça venait de l'objet, de ce qui frappe l'oeil, et pas de l'acte de regarder : pour un expert, ce qui fait l'évidence, c'est ce qui se voit, pas ce qui se sait).

Comment se faire l'oeil :

  • ressources préexistantes : catégories sémantiques et perceptives utilisées par les spécialistes (guides, listes, modèles,...).

  • Formation : apprentissage sur le tas.

Il y a donc une "chaine, qui va de l'oeil (au sens propre : l'organe) du chercheur à la matérialisation sur le papier de ce qui est vu : entre les deux, il y a l'enquête, qui produit un regardinformé sur l'objet lequel produit à plus long terme l'oeil(au sens figuré : le coup d'oeil) du chercheur, tout en permettant d'arriver au résultat attendu : des mots inscrits, et des images, susceptibles à leur tour d'être vus par des utilisateurs" (133).

L'Inventaire construit donc un regard collectif, parce que soumis à des procédures formalisées, et susceptible d'être élargi dans l'espace (à un public) et dans le temps (pour une logue durée). Lors du travail de terrain, le chercheur est donc accompagné mentalement, par ses collègues, commanditaires, spécialiste, public profane,... C'est à cette présence immatérielle que renvoient les procédures, dans le but d'objectiver le regard des chercheurs.

Etapes :

  • Localiser : avant toute chose, il y a le doigt pointé vers l'objet. Cet objet se donnera d'abord à voir par des photos et des cartes (inscriptions produites par le chercheur). Localiser (par des phots, des cartes et des chiffres) permet de retrouver l'objet et de se retrouver.

  • Décrire : inscrire des mots sur des grilles de repérage.

  • Dater :

  • Illustrer : photo ou dessins.

Si ces étapes se font en partie sur le terrain, le travail en bureau est aussi important : c'est là que se fait a mise en forme des dossiers, et la dernière étape du travail : la mise à disposition des résultats sous forme de fiche ou de dossier. L'apothéose du travail de chercheur étant la publication.

C'est donc par une série d'inscriptions (et rarement des verbalisation) que s'effectue le passage du regard individuel au regard collectif, de l'expérience corporelle à son objectivation. Acquérir la compétence visuelle est indissociable de l'acquisition de la compétence scripturale. Ainsi, la travail de l'Inventaire est un travail de médiation entre objets et individus, et entre individus et institutions.

 

C. Rapport aux valeurs

 

Quels sont les critères mis en oeuvre par les chercheurs, pour avoir accès au rapport aux valeurs.

Prescription, évaluation, description : Dispaux distingue trois catégories de jugement basées sur l'attitude de celui qui juge :

  • jugement d'observateur : intention de communiquer une observation (catégorisation).

  • Jugement d'évaluateur : intention de communiquer une évaluation (valorisation).

  • Jugement de prescripteur : intention de communiquer une prescription (protection).

Il est demandé au chercheur de s'en tenir au jugement d'observateur. Mais il y a un glissement de la catégorisation vers l'évaluation, de part le simple fait de catégoriser un élément comme patrimonial revient à lui conférer une valeur. Il y a aussi glissement de l'évaluation à la prescription, car reconnaître la valeur d'un élément revient aussi à exercer une action sur lui (dans ce cas la protection).

Problème de l'évaluation : ancienneté, beauté et authenticité sont les principales valeurs de la logique patrimoniale. Mais il s'agit d'éviter le jugement esthétique, ce qui est difficile à respecter et exige une série de contournements de la part du chercheur. Ce jugement esthétique intervient tout de même, à la marge : ce n'est pas la beauté formelle qui est exprimée mais l'adéquation à la typologie, la dimension personnelle est contrebalancée par le cadre collectif, le parti pris d'exhaustivité limite les risques de partialité,... La dimension scientifique de la démarche prend donc le pas sur la dimension axiologique.

Problème de la prescription : dans la ligne droite de la logique scientifique, il y a la formulation de prescriptions pour l'action politique. De fait, les chercheurs sont partagés entre la scientificité de leur mission et le désir d'agir pour le patrimoine (idée que l'inventaire peut ouvrir les yeux du profane, car le pire ennemi du chercheur, c'est l'habitant). De plus, les chercheurs ont envie que leur travail servent à la protection et les conseils locaux demandent leurs conseils.

D'un côté donc, la dimension axiologique du jugement de valeur, qui va de soi pour les Monuments Historiques, de l'autre, la dimension scientifique de l'Inventaire.

Valeurs et critères : les critères qui déterminent ce qui sera pris ou non ne sont pas toujours explicites. Ces critères sont sous-tendus par des valeurs. Il s'agit alors d'expliciter ces valeurs et critères, pour comprendre comment se fait la mise à distance du jugement de valeur par l'élaboration de principes communs justifiables.

 

IV. Critères de la patrimonialisation

 

Trois propriétés de la critériologie :

  • pluralité des critères : aucun n'est discriminant ni ne dicte à lui seul le choix.

  • Pluralité des statuts des critères : gradation des critères prescrits aux critères proscrits.

  • Catégorisation : différence entre critères univoques (sont toujours positifs) et critères ambivalents.

La grammaire axiologique se base sur une organisation des critères selon : explicite ou implicite, univoque ou ambivalent. Tous les critères étant utilisés, mais à des fréquences différentes, le terme d'explicabilité est préféré à celui de légitimité.

 

A. Critères prescrits univoques = critères de l'authenticité

 

Cohérence avec la procédure : les chercheurs doivent pouvoir se substituer, et les méthodes doivent être homogènes.

Critères :

  • documenté vs non documenté :

  • daté vs non daté : existence matérielle de la date, ancienneté de la date.

  • Ancien vs récent : plus c'est ancien, mieux c'est. Ainsi, l'ancienneté va de pair avec la rareté (plus c'est ancien, moins cela a de chance d'être présent) et l'authenticité (ce qui est ancien manifeste un lien entre le passé et le présent). Le critère d'ancienneté est donc un renforcement de deux autres valeurs patrimoniales : la rareté et l'authenticité.

  • Vrai (original) vs faux (copie) :

  • Bon état vs mauvais état : l'état de conservation est aussi en lien avec l'authenticité, comme il atteste du lien avec l'origine. Ainsi, intégrité et authenticité ne vont pas de pair : un bâtiment délabré mais conforme à l'état d'origine vaut mieux qu'un bâtiment d'apparence neuve mais n'ayant pas gardé sa structure initiale. Le critère de non-dénaturation (=authenticité = lien entre l'état actuel et l'origine) n'est pas égal à l'ancienneté (= longueur du lien).

 

B. Critères prescrits ambivalents = critères de la singularité

 

Ambivalents, car sont positifs ou négatifs selon le contexte.

Critères :

  • Décoré /pas décoré : le décor n'est pas assez fondamental que pour décider de la décision. Par exemple, que faire d'une maison conforme à la typologie et la chronologie, mais dénaturée par une mosaïque récente? Le décor peut donc amener une singularité qui n'est pas positive.

  • Rare/nombreux (comptage) : la rareté est à la fois une conséquence de l'ancienneté et un élément constitutif de la logique patrimoniale qui privilégie l'exceptionnel sur le banal. Souvent, la rareté est positive, et le grand nombre négatif. Mais le grand nombre peut être positif s'il renvoie à une série, un ensemble (accorder de l'importance à la récurrence). Il y a donc l'axiologie du régime de communauté (privilégier ce qui est commun) et l'axiologie du régime de singularité (valoriser ce qui est exceptionnel). Ce sont là deux régimes de qualification privilégiant soir l'intérêt général (lieux de mémoire), soit sa saillance perceptuelle (monument).

  • Original/banal (qualités intrinsèques de l'objet) : l'originalité est souvent positive (ce qui est banal, stéréotypé, n'est pas intéressant) mais la banalité peut être positive en incitant à repérer un élément (mais pas à le sélectionner).

  • Hétérogène/homogène : saillance d'une partie (privilégier une partie sur le tout) ou cohérence du tout (privilégier le tout sur les parties). L'hétérogénéité peut être positive si elle indique l'ancienneté. Elle est un critère positif en régime de singularité, mais négatif en régime de communauté (ou ce qui prime, c'est l'association d'éléments).

  • Unique/typique : le typique peut être dévalorisé (rien qui sort de l'ordinaire) ou valorisé (se classe dans un type). Cela dépend du regard qui est porté selon que l'on tient compte de l'élément concret ou de l'ensemble abstrait. En fait, la typicité ou sérialité assure le repérage, et assure la sélection uniquement lorsque l'élément est représentatif. Mais la sélection n'est toujours garantie que part l'unicité ou l'exceptionnalité. Ce qui fait l'excellence est donc l'alliance de l'authentique et du singulier.

    L'ambivalence du critère tient donc à une double logique : logique procédurale (distinction entre repérage et sélection), et logique axiologique (régime de communauté qui privilégie l'identique, et régime de singularité qui privilégie le différent). Tout dépend donc du régime dans lequel on se place : dans le contexte esthète des Monuments historiques, c'est la singularité qui prime. Dans le contexte scientifique de l'Inventaire, le régime de communauté permet d'accorder de l'importance au multiple non pour sa spécificité, mais pour sa similitude avec d'autres éléments dont il est représentatif.

 

C. Critères latents

Critères :

  • Accessible vs inaccessible : accessibilité matérielle ou visuelle. Mais c'est un critère trop lié au contexte que pour être décisif.

  • Vulnérable vs protégé : le risque de destruction incite à intégrer au corpus de l'Inventaire, qui garantit une protection symbolique.

  • Vernaculaire/ savant :

  • Modeste/ monumental :

  • Fonction/forme : privilégier la fonction (usage) ou la forme (style).

  • Typologique /urbanistique : approche typologique (mise en relation abstraite d'un élément avec les autres de la même catégorie. Intérêt pour les éléments et les formes) ou approche urbanistique (mise en relation concrète d'un élément avec ceux qui l'entourent. Intérêt pour la structure et la fonction). Actuellement, l'approche urbanistique a tendance à s'imposer.

  • Local/global : selon l'échelle, le point de vue change. Sur une petite échelle, le local est intéressant. Sur une grande échelle, le local est contingent.

  • Personnel vs impersonnel : la personnalisation de la relation avec l'objet fait aussi sa valeur.

Ces critères forment un ensemble flou, ne relevant pas d'une seule valeur mais de plusieurs : contraintes fonctionnelles, forme, rôle, sens, proximité, relation entre personnes.

 

D. Critère proscrit : la beauté

 

Le critère de beauté ne devrait pas exister dans l'Inventaire. Pourtant, il a sa place sur le terrain, mais selon des modalités particulières. Il intervient principalement comme complément à une réflexion ethnologique ou historique, et permet de négocier la frontière entre le repéré et le sélectionné.

Entre interdit et marginalité : l'interdit du jugement en termes de beauté est intériorisé chez la plupart des chercheurs. La difficulté tient à la conciliation entre méthode scientifique (objective), cadre administratif (homogène) et objet patrimonial (investi d'émotions). Bien que non conforme à la logique scientifique, le jugement esthétique est présent, mais à la marge. Par contre, le jugement esthétique est utilisé lorsqu'on s'adresse non pas à des pairs mais à des utilisateurs (dissociation entre qualité scientifique pour les pairs et jugement esthétique pour la vulgarisation). C'est en fait au niveau de la photographie que le jugement esthétique tend à réapparaitre.

Euphémisations : atténuation du jugement par utilisation d'un terme ambigu entre description et évaluation (kitch), désignant à la fois le goût populaire et le mauvais goût. Par l'emploi de formes négatives (pas merveilleux), de périphrases, d'atténuations.

Le beau du chercheur n'est pas le beau de l'esthète : la beauté scientifique est différente de la beauté esthétique. La beauté du scientifique, c'est la cohérence entre les propriétés d'un élément et celles de la catégorie à laquelle il appartient, c'est à dire sa typicité, et sa cohérence avec son état d'origine, c'est à dire son authenticité. Le sentiment de beauté provient donc d'une décomposition analytique permettant de percevoir le caractère idéal-typique de l'élément, sa représentativité. C'est la beauté du "bel exemple", du "beau cas", rendant un élément exemplaire. La beauté du scientifique a donc en commun avec la beauté de l'esthète une exigence de cohérence, d'harmonie. Mais si la cohérence de l'esthète est concrète (concerne les éléments immédiatement perceptibles), celle du scientifique est abstraite (repose sur la mise en relation de 'objet avec la catégorie à laquelle il appartient).

 

E. Axiologie du patrimoine

 

Quel est le système de valeur (ou axiologie) mobilisé par les chercheurs de l'Inventaire?

Les experts repèrent des "prises" utilisées pour qualifier les objets (formes, volumes, décor,...). Les prises sont donc des points de rencontre entre les propriétés objectales de l'objet et les ressources des acteurs qui jugent. Cela permet d'échapper à l'objectivisme (la valeur est contenue dans les objets) et au constructivisme (la valeur est contenue dans les représentations). Plutôt que de mettre en évidence ces prises (sociologie de la perception), il s'est agit de s'intéresser à l'évaluation : quels sont les critères appliqués, grâce à ces prises, aux artefacts. De fait pour s'emparer des prises, les acteurs disposent de critères (= ce qui permet de faire la distinction entre des choses, personnes, notions, en vue de faire des choix). Si à la question du pourquoi l'expert répond par un critère (parce que c'est ancien), à la question du comment, il lui faut verbaliser la prise (à cause de sa forme).

Ces critères peuvent être regroupés en 4 catégories (prescrits univoques, prescrits ambivalents, implicites, proscrit), corrélés avec des valeurs identifiables (ancienneté, authenticité pour les prescrits univoques; rareté, typicité pour les prescrits ambivalents; interprètabilité, proximité, fonctionnalité pour les implicites; et beauté pour les proscrits). Ces valeurs ne sont pas explicitées par les acteurs, qui sont ici étudiées dans le cadre d'une sociologie des valeurs qui n'est pas catégorielle (catégorie exclusives) mais typologique (polarisation axiologique entre le plus et le moins).

Les valeurs inventoriales sont :

  • ancienneté : valeur fondamentale de la logique patrimoniale, où le regard s'attache à l'âge. Mais l'âge en soit ne suffit pas, il doit se combiner à une autre valeur (comme la beauté ou l'authenticité) ou s'inscrire dans un contexte de valorisation de la présence du passé.

  • Authenticité : c'est la continuité entre l'élément et son origine. Elle se réfère à ce que certains appellent l'aura de l'élément. Elle se combine à d'autres valeurs : ancienneté (longueur de la continuité), cohérence typologique , émotion esthétique.

  • Rareté : c'est une valeur contextuelle (ambivalente), en lien avec l'ancienneté (les risques de destruction sont plus importants avec les éléments plus rares), et l'authenticité (la dénaturation est plus grande quand s'allonge la série des usagers). Ce n'est pas une valeur en soi non plus : elle ne se place que dans la logique du collectionneur. Il faut donc que l'élément soit singularisé, valorisé pour sa singularité, pour que sa valeur de rareté s'ajoute à celle de son ancienneté ou/et de son authenticité.

  • Significativité : logique comparative. La typicité autorise le repérage d'un élément, tandis que son exceptionnalité autorise sa sélection. Sérialité, représentativité, typicité, ne deviennent des valeurs qu'à condition d'être porteuses de sens (doivent permettre un discours sur la signification de l'élément).

  • Beauté : valeur marginale, mais opératoire (non dans le repérage des éléments récurrents, mais dans la sélection des traits saillants). Son acceptation scientifique renvoie à la typicité, la représentativité de l'élément. La beauté scientifique est donc une beauté de la signification, exigent une cohérence (aspectuelle dans le cas de l'esthète, typologique pour le scientifique) qui arrime le sentiment de beauté à la valeur d'authenticité (cohérence de l'aspect actuel avec l'aspect originel). Un artefact ayant sa place dans l'Inventaire doit donc être originel (authenticité) et original (rareté).

L'idéal type du monument historique est donc un élément qui fait l'unanimité quant à son ancienneté, son authenticité, sa rareté, sa capacité à susciter la recherche d'un sens, et sa beauté. Si l'un manque, on passe du monument historique au patrimoine.

Des valeurs aux registres de valeurs : les évaluations se sont en fonction de valeurs, qui elles-mêmes ressortissent de registres de valeur, qui eux sont totalement abstraits.

Registres :

  • Ancienneté : registre domestique (respect des aînés, relation d'ordre, attachement familial, souci de transmission,...)

  • Authenticité : registre purificatoire (pureté, intégrité)

  • Significativité : registre herméneutique.

  • Beauté : registre esthétique.

L'axiologie du patrimoine est avant tout régie par les registres domestique et purificatoire, avant herméneutique et esthétique. D'autres registres : économique, civique.

Des valeurs aux régimes de qualification : des régimes dépendent la qualification (au double sens de définition et valorisation) d'un élément. Intégrer la valeur de rareté implique de distinguer deux régimes : régime de singularité (unicité) et régime de communauté (typicité). Le monument est lié au régime de singularité, tandis que le patrimoine est lié au régime de communauté.

 

F. Conclusion : l'administration de l'authenticité

 

L'objectif du livre n'est pas un grand développement théorique : ni démontrer que le patrimoine est socialement construit, ni expliquer ce qu'est le social à partir du patrimoine, mais rendre compte de l'expérience patrimoniale.

Si l'élément ne rentre pas dans la chaine patrimoniale parce qu'il est beau, la patrimonialisation entraine une esthétisation de l'objet (il est admiré). Mais peut-il devenir une oeuvre d'art? Une cathédrale est ancienne, authentique, chargée de sens, belle : elle est une oeuvre d'art. Une petite cuillère n'est pas monumentale, est sérielle, est utilitaire. Elle peut être sélectionnée en tant que produit d'un métier d'art. Une borne michelin n'est ni une oeuvre architecturale, ni le résultat d'un métier d'art. Mais elle est aussi patrimoine, à condition de la mise à distance de son utilité. S'il y a élargissement de la notion de patrimoine, il n'y a pas artification (ce n'est pas l'art qui s'étend à de nouveaux domaines).

Authenticité : l'axiologie du patrimoine est portée par la valeur d'authenticité. Aucun élément n'est retenu que pour son ancienneté, rareté, significativité, beauté s'il n'est pas authentique. C'est autour de la valeur d'authenticité que se rencontrent les outils intellectuels savants et les émotions profanes. L'égalité entre les acteurs est dans leur recherche de l'authenticité.

Du patrimoine à la fonction patrimoniale : plutôt que de parler de patrimoine, mieux vaut parler de fonction patrimoniale qui est "un traitement conservatoire (conservation matérielle par les Monuments Historiques ou immatérielle par l'Inventaire) appliqué à des objets satisfaisant à une double hypothèse : premièrement, l'hypothèse de leur communauté d'appartenance, en tant qu'ils constituent un bien commun (même s'ils demeurent juridiquement une propriété privée); et deuxièmement l'hypothèse de la pérennité de leur valeur. Cette valeur pérenne est elle-même constituée principalement de quatre valeurs ou principes axiologiques : l'authenticité (registre purificatoire), l'ancienneté (registre domestique), la significativité (registre herméneutique) et la beauté (registre esthétique)" (257- 258). La fonction patrimoniale fait passer un objet de celui de bien privé à bien commun, et lui permet d'échapper au destin de déchet, pour devenir un sémiophore, une relique, un objet sacré. Cette propriété n'est pas susbtancielle mais relationnelle : ce n'est pas l'objet qui fait le patrimoine mais la fonction patrimoniale qui rend l'objet patrimoine. Il ne s'agit donc pas de découvrir la valeur de l'objet, ni de l'inventer de toute pièce, mais de l'administrer : la valeur est proposée, puis attachée.

 

Epilogue : vers une sociologie des valeurs

 

Quels statut sociologique donner aux valeurs? Elles possèdent plusieurs caractéristiques :

  • multiplicité : elles sont nombreuses.

  • Pas toutes conscientes : elles sont opérantes, mais pas pour autant perçues ni explicitées par les acteurs (sans pour autant être refoulées ou dissimulées). Cela donne sa place à la sociologie compréhensive : expliciter les grammaires (logiques) sous jacentes aux représentations, actions, énonciations, dans l'espace laissé ouvert entre la réflexivité des acteurs et les cadres.

  • Ni objectives ni subjectives : se placer entre la transcendance de l'objectivité absolue et la contingence de la subjectivité individuelle.

Les valeurs sont présentes trois fois : avant l'évaluation (dimension structurante), dans l'évaluation (dimension pragmatiste, interactioniste), et après (dimension constructiviste, historiciste). La prise en compte et l'observation de ces trois dimensions (objectale, mentale, contextuelle) constitue l'apport de la sociologie des valeurs. 

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