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En cas d'absence

Publié le par anthropohumanisticienne critique

"Pour ce que rire est le propre de l'homme". Dans Gargantua, Rabelais faisait du rire la caractéristique humaine, s'inscrivant ainsi dans des siècles de recherche de ce qui fait LA différence entre l'humain et l'animal. Depuis, Michel Tournier l'a élargie au rire et aux larmes, deux manifestations proprement humaines reflétant l'état de l'individu face à une situation : sa supériorité ou son infériorité. Des philosophes, à l'instar d'Aristote, Hobbes ou Kaplan se sont penchés sur la question de la spécificité humaine. Sous la direction de Coppens et Picq, des scientifiques de divers horizons s'interrogent également sur le propre de l'homme : bipédie humaine, régime alimentaire, utilisation d'outils, mode de vie en groupe et ontogénèse sociale, reconnaissance de soi, intelligence et mémoire, morale, conscience de soi et spiritualité, faculté de se représenter et la parole? Loin d'en faire le propre de l'homme, les facultés de représentation et langagière seront ici explorées. S'il est une chose que l'humain sait faire, et fait à l'envi, c'est bien, en l'absence de l'autre, de parler de lui ou d'agir en fonction de lui, menant ainsi au pire comme au meilleur, à l'anodin comme à l'extraordinaire, à la dépression comme à l'exaltation...

Notice pré-exploratoire : les petit aperçus d'autruis absents vécus relatés ici sont en relation avec une certaine conception de l'être humain. Au delà de la classique vision dualiste de l'humain en tant que âme (esprit) et corps (physique), la bête humaine est ici tripartite : intellect (esprit, tête), émotion (sentiments, coeur), et matière (physique, corps). Les trois parties étant en relation avec l'expérience que l'individu a des situations qu'il rencontre. L'existence humaine est agréable lorsque les trois sont en équilibre. Pas qu'il faille un dosage précis et définitif de chaque, mais que chaque humain trouve son équilibre, par exemple en effectuant des transferts : en cas de surcharge intellectuelle, allez courir. Pas trop complexe, mais compliqué : qu'est-ce qui gère l'équilibre? Comment s'effectuent les transferts? Sans aller jusqu'à ajouter une entité abstraite, à l'instar de l'âme, ou de l'inconscient, ou de l'instinct, disons que la conscience est ce qui gère les trois parties. Le tout est donc d'être conscient en situation, en plus d'être conscient des situations, pour se (com)porter au mieux. Entre les deux pourrais-je dire, entre la conscience et l'expérience, se trouvent par exemple la créativité, la rêverie,... Autant d'actes sortant du cadre direct de l'expérience, car demandant un certain engagement de la conscience. Plus facile à dire qu'à faire, et ce texte n'est en aucun cas un manuel pratique de réalisation de ces savants mélanges. Simplement, il s'agit d'expliciter, à partir de l'exemple de l'absence d'autrui (situation expérimentée), différentes manières d'y réagir, sans cacher que ces exemples et réactions sont en lien avec mes expériences personnelles.

 

En l'absence d'autrui, il est possible de parler de lui : décrire un individu à un ami, médire sur un ennemi, apprendre quelle était sa vie. En effet, un cas d'école est de parler de l'autrui absent pour cause de décès. Le domaine scolaire excelle dans la présentation de vies d'hommes illustres : tel homme politique (Emile Vandervelde), tel musicien (Adolphe Sax), tel homme de science (Prigogine), tel écrivain (Simenon), tel architecte (Horta), tel peintre (Magritte), tel grammairien (Grévisse), tel pédagogue (Cuisenaire),... L'homme étant d'autant moins illustre que le domaine se spécifie (Adolphe Quételet, Richilde de Hainaut, Jacob van Artevelde, Ambiorix) ou devient familial. Qui n'a jamais entendu parler, au cours des réunions et repas de famille, de la vie de tel aïeul, dont une partie de la vie est relatée en tant qu'exemple à suivre ou éviter? Les enterrements sont la situation la plus propice à ce genre d'expérience : on regrette le mort, on le pleure, mais on en rit aussi. Il n'aurait pas voulu qu'on se lamente sur lui. L'expérience est ici intellectuelle : la parole sert à la transmission et remémoration/commémoration, à la narration et apprentissage. Parfois émotionnel, lorsque l'illustre absent était proche physiquement, intellectuellement ou émotionnellement de celui qui raconte ou de celui qui apprend.

Mais plus fréquemment, et plus fréquemment qu'on ne peut le penser, l'observation de soi et de son entourage le montre, l'autrui n'est pas décédé, il est simplement absent, dans une autre situation. Parler d'autrui est une activité quotidienne pour beaucoup d'individus, et le contenu de ce parler est très variable. L'absence d'autrui permet ce parler, de ce qu'on ne dira pas devant lui, de ce qu'il sait qu'on dit de lui, de ce qu'on pense qu'on sait de lui, de ce qu'on aimerait savoir de lui, de ce qu'on aimerait faire de lui,... Il suffit qu'autrui ait le dos tourné pour que les langues soient déliées. Discussion de filles/femmes, installées nuitamment le plus souvent et bien confortablement, où l'autrui est le prochain en vue de l'une d'entre elles : comment est-il? Il t'a téléphoné aujourd'hui? Tu l'as vu quand pour la dernière fois? Qu'est-ce qu'il t'a dit? Qu'est-ce que tu vas faire? Tu arrives à dormir la nuit? Si je peux t'aider tu le dis.... Discussion entre collègues de travail, entre deux portes d'un couloir ou après le travail dans un bar, où l'autrui est celui qui a fait une bourde notoire : tu crois qu'il l'a fait exprès? De toute façon, c'est un incapable. Mais qu'est-ce qu'il va devenir? Tu te rends compte, avec sa famille en plus... Ou le patron du grand complot en direction : quand est-ce qu'il va arrêter de nous harceler? Il a facile à critiquer, il n'en fait pas une sur la journée, il ne fait que réprimander. Et si on portait plainte au tribunal du travail, on ne devrait pas se laisser faire, il y a des lois pour nous protéger? La mort aux rats ne serait-elle pas une solution plus directe? Non, non, mais on peut lui crever les pneus de voiture! Patron qui une fois parti sera regretté : on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne. Et c'est reparti pour un tour (au bar il s'entend). Discussion entre amis, autour d'un verre et à couvert, où l'autrui est l'ami qui par son absence devient ennemi : comment arrives-tu à le supporter? Je ne le côtoie que parce que je dois, mais qu'est-ce qu'il a changé? Comment peut-on être si égoïste? Il ne téléphone jamais pour prendre des nouvelles. Ce même autrui ami qui sera abordé avec un large sourire (hypocrite cela va sans dire) lors de la prochaine rencontre : tiens salut, comment vas-tu? Ca fait un bail non, j'allais justement t'appeler. La présence d'autrui favorise le changement de discours : dis, j'avais justement quelque chose à te proposer. Discussion de famille, lors d'un repas avec toute la smala, où l'autrui est le vilain petit canard qui a encore réussi à esquiver le repas : n'y aurait-il pas eu erreur à la maternité, il ne ressemble à aucun d'entre nous. Il devrait quand même penser à étudier un petit peu, c'est pour son avenir. Moi je suis épuisée de sermonner, vous essayez, je ne sais plus comment punir pour le faire revenir sur le droit chemin. Discussion entre amant, dans un lit où sont défaits les multiples plis, où l'autrui est le compagnon honni : quand est-ce que tu le quittes? On pourrait vivre plus heureux sans eux. Tu n'en as pas assez de souffrir à cause de lui? Je préfère une vie de passion dans le secret avec toi et une vie bien rangée en public avec lui. L'expérience est ici relationnelle, pour le meilleur comme pour le pire, menant au rire comme aux larmes : intellectuel, émotionnel et corporel n'y sont pas les composantes dominantes. La parole sert ici à perpétuer ou casser des relations, à les imaginer, à tuer ou aimer l'autrui sans qu'il ne le sache. De ce qui est dit d'autrui, seul l'autre le sait. L'autrui est, sans en connaître le contenu (du moins officiellement, du moins pas sans conflit, du moins pas sans confidence) au centre de la discussion. Pas encore de rêverie comme l'expérience de la situation est ce qui participe à l'énonciation verbale et à haute voix de l'autrui, mais un travail certain de la conscience, fut-il inconscient : certaines choses sur autrui ne sont vraiment pas à dire, et leur énonciation entraine souvent le regret. La conscience de l'énonciation d'autrui en son absence (non pas savoir que l'on parle de lui, mais saisir la situation d'énonciation dont on fait partie et en anticiper les conséquences potentielles) permet de se rendre compte de leur caractère futile et vil, roburite et hypocrite, mais en même temps relationnel et essentiel.

 

"Tu es absent donc j'agis", devise largement partagée et pratiquée. L'absence de l'autre a pour résultante l'entreprise de certains actes faits pour l'autre, ou grâce à son absence pour la souligner. L'enfant réalise un bricolage pour la fête des pères, ou des mères. Le parent est absent, mais l'enfant s'applique : il s'agit que le bricolage soit le plus réussi possible pour faire plaisir au parent fêté, provoquer son sourire, lui arracher quelques larmes de bonheur. Le bricolage peut être fait à l'école, mais aussi en secret, dans la chambre ou dans l'atelier. Les matériaux sont soigneusement collectés et dissimulés, le lieu de création attentivement surveillé : l'absence de l'autre est indispensable à l'action. Tout comme l'artiste puise son inspiration chez une muse, parfois aussi célèbre que ses oeuvres, l'enfant profite de l'absence de l'être chéri pour créer. Telle Gala pour Dali, Gwyneth Paltrow pour Coldplay, Griet pour Vemeer, la muse pour Hésiode, le parent est source de création. Pas de parole donc. Et au delà de l'expérience de la situation, qui est intellectuelle (réfléchir à ce qu'on fait) et émotionnelle (excitation quant au résultat), la création implique une participation de la conscience : conscience de l'absence, de l'autrui, de ce qui peut lui faire plaisir d'une part et avec certitude, mais plus rarement conscience de soi en situation. Peu d'individus sont conscients de leur intellect, physique et émotionnel en situation. La conscience est tournée vers l'absence et l'avenir, pas le moment présent. Cette conscience de l'absence se retrouve encore chez l'individu amoureux, qui prépare la prochaine rencontre avec l'être aimé, en achetant des sous-vêtements coquins ou un bouquet de fleur, en préparant un bon repas ou en aménageant la chambre, en répétant le discours à prononcer pour être certain de ne pas se tromper,.... Plus question d'une muse dans un acte de création et d'inspiration (encore que...), mais une émotion suscitée par l'absence d'autrui et sa rencontre prochaine, émotion passée et remémorée ou émotion anticipée et désirée. La conscience en situation est souvent minime. Elle devient plus importante lorsque l'absence est prolongée, et que l'émotion est en quelque sorte transférée vers l'intellectuel ou le physique. Un conjoint parti en mission journalistique ou anthropologique dans une contrée exotique où l'internet se fait anecdotique. Des semaines, voire des mois à patienter. Plutôt que de se lamenter et de laisser ses larmes couler, profiter de cette expérience émotionnelle pour travailler (donner le meilleur de soi-même au travail, écrire un article ou une thèse,...) ou prendre des décisions réfléchies (arrêter de fumer ou de boire, changer de look,...), et en cas de trop plein pour se dépenser physiquement (aller faire du jogging trois fois par semaine, décider de se déplacer à pied,...). La conscience en situation est alors présente : au lieu de continuer à se lamenter et à attendre, la décision est prise de profiter de l'occasion pour commencer, continuer ou renforcer ce qui est en cours, dans un autre domaine. Mais pas toujours : certains individus se complaisent dans l'absence de l'autre et le manque créé.

Mais toute autre est la situation du conjoint qui profite de l'absence de sa moitié pour réaliser une action inhabituelle de sa part, et qu'il lui fera remarquer. Le mari qui fait la vaisselle ou le ménage en l'absence de sa femme, la femme qui remplace une ampoule ou repeint un meuble (aucun de ces exemples n'est cliché, il suffit d'observer ses proches) : dis, tu as vu chéri(e), j'ai fait ça. Sous entendu, je peux le faire, et même le faire sans toi. La parole sert ici à montrer à l'autre que son absence n'est pas mal vécue, qu'il est possible de vivre sans l'autre, voire lui reprocher cette absence. Certainement pas de conscience en situation, ou en tout cas une mauvaise inspiration : se mettre en avant et faire remarquer à l'autre ce qu'il n'a pas fait ou ce à quoi il n'a pas pensé, est une bonne amorce pour une relation terminer. Pire encore lorsque l'absence est attendue : la femme qui attend le départ du mari et des enfants pour nettoyer la maison, le mari l'absence de sa femme pour réparer le pied branlant de la table. L'absence est ici nécessaire, voire même désirée, pour effectuer l'action, pour éviter d'avoir un autre dans son entourage qui gêne l'action ou fasse des remarques déplacées. Il arrive même que l'individu agissant peste contre l'autrui absent, lui adressant des reproches, et évacuant des sentiments négatifs à son égard. Pas trop grave si ce n'est pas là une répétition du discours d'accueil.

 

Enfin, il est possible de penser à autrui, gardant pour soi son absence. C'est le domaine de la rêverie; de l'imagination, de la parole pour soi. Expérience physique (ressentir physiquement ce que l'on imagine), émotionnelle (avoir l'affect affecté par ce qui est imaginé) et intellectuelle (imaginer). Et conscience de cette expérience : l'individu sait qu'il imagine, rêve, que ce n'est pas réel. Il imagine justement pour avoir ces ressentis physiques et affects qu'en l'absence de l'autre, seule l'imagination peut lui procurer. Par exemple, imaginer son patron pour se donner du courage : l'imaginer (intellectuellement) permet de se donner la force d'agir (physiquement) vu la rage ou la colère qu'il inspire (émotionnellement). Dans le même registre, l'étudiant qui imagine son professeur en sous-vêtements lors d'un examen oral pour avoir le cran de répondre aux questions et faire disparaître son trac (imaginez le fou rire de l'acteur de théâtre utilisant le même subterfuge). L'absence de l'autre tel que l'on se l'imagine, et l'émotion qu'elle provoque, permet d'agir ou procure un ressenti physique. Plus soft : le conjoit qui pense à sa moitié absente, imaginant les moments vécus ou à vivre, vivant pleinement l'absence par les ressentis et émotions qu'elle procure, et consciemment imaginer en vue de se les procurer. Conscience de la situation et conscience en situation, imagination et tripartition de l'expérience : alors l'absence, doit-on en rire ou en pleurer?

 

A l'absence donc différentes réactions possibles : expérience, imaginaire/représentation, conscience sont présents de diverses façons, de la simple évocation de l'autrui absent à son imagination volontaire. Le propre de l'humain n'est probablement pas le rire, mais la conscience qu'il a de le faire et de pouvoir en profiter.  

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omar 30/07/2011 02:27


« ... Elle vivait jadis en état d'extinction. »
ce n' est apparemment plus le cas hiiiiiiiiiiii


omar 30/07/2011 02:18


«L'art de l'écrivain consiste surtout à nous faire oublier qu'il emploie des mots.»


omar 30/07/2011 02:16


«L'intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie.»


anthropohumanisticienne critique 01/08/2011 09:22



Et une certaine curiosité pour la satisfaire...



omar 30/07/2011 02:13


Certaines ont défini l'homme comme "un animal qui rit". Ils pourraient aussi le définir justement comme un animal dont on rit.»


anthropohumanisticienne critique 01/08/2011 09:22



Bergson?



omar 30/07/2011 02:11


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prend des feuilles 21*27 racontes toi tu as du talent, envoie toutes sortes de messages....construit ton ouvrage toute la folie du monde est dans ton berceau