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Des suites du bio au Maroc

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Chose promise, chose due : pour que la question du bio au Maroc ne reste pas lettre morte. Je reviens donc d'un séjour de deux semaines à Fès. Et... pas grand chose à dire. Les Marocains auxquels j'ai parlé de bio, dans le domaine alimentaire, ont vite coupé court à la conversation : le beldi (littéralement "du pays") existe et ça suffit. Le bio reste pour les classes aisées. Mais pas besoin de payer un label supplémentaire alors que le même genre de nourriture existe sous une autre dénomination. L'idée est que au souq (marché), les aliments sont déjà bio, comme ces marchés sont alimentés par des producteurs locaux et non des grandes industries. Et ces petits producteurs locaux n'ont pas assez d'argent que pour acheter des pesticides, engrais et autres produits chimiques. Ils préfèreraient, selon les dires des interlocuteurs fassis, perdre un peu d'argent en condamnant une partie de la récolte plutôt que de dépenser beaucoup pour acheter des pesticides.

On retrouve chez les Fassis (les vrais de vrais, les aristocrates de Fès) un intérêt pour le bon goût des aliments. Ainsi, certains choisissent leur nourriture avec soin, n'achetant les aliments qu'à certains endroits précis : la viande de telle boucherie, les artichauts à épines au marché de R'Cif, les pommes de terres rouges au marché de Silaline,... Ils évitent également de consommer de la menthe, comme de la salade, dont ils savent qu'elle a été cultivée avec l'eau des égouts de la ville, afin d'éviter les maux d'estomac. Et cela non pas pour un label, mais pour consommer des aliments qui ne soient pas "dénaturés". D'où leur qualification de beldiet tabi3ai (naturel). Une de mes connaissances fassie fait par exemple attention à ne pas acheter de biscuits avec lécithine, ou de parfum avec aluminium, qui est un additif cancérigène. Une autre ajoute qu'au Maroc, l'alimentation fonction par opposition : halal(autorisé) et haram(interdit), beldi (traditionnel, du pays) et roumi (industriel). Au Maroc, il n'y a pas besoin de préciser si un aliment est halal ou non, beldi ou non : la plupart des aliments sont halal (tout le monde sait bien que le porc et l'alcool sont haram), et les marchés de la vieille ville ne sont fournis qu'en fruits et légumes beldi. Mais en Europe, il est nécessaire de préciser si un aliment est beldi ou bio, car les individus sont moins informés et ne connaissent pas toujours la provenance des aliments.

Une conscience du naturel et du bon goût des aliments donc, mais sans avoir besoin de label pour le préciser. Et sans aucunement mentionner l'éthique de la culture ou de l'élevage.

Ethique. Un mot central lors de la projection d'un film (Lovemeatender, film écrit par Yvan Beck et réalisé par Manu Coeman, qui sera diffusé ce 17 octobre sur la Une en seconde partie de soirée), projection suivie d'une conférence débat organisée ce vendredi 7 octobre par les asbl Green Halal et Yakasanté. Ces deux asbl, créées et gérées par Meryem Najjari et Gerlando Infantino. L'asbl Yakasanté (http://www.yakasante.com/) a pour but de promouvoir et de préserver la santé par des moyens naturels et sains. Elle propose par exemple des formations à l'aromathérapie, à l'utilisation d'huiles essentielles,... Green Halal (http://greenhalal.net/) est principalement connu en milieu musulman, même si son objectif plus général est de rassembler les gens autour d'une alimentation saine. Cette asbl a été créée suite à un constat, celui de la mauvaise qualité de la viande halal notamment lors de l'abattage. D'où les trois concepts clés : halal, bio, naturel, qui se traduisent en acte par une consommation réduite de viande, et un abattage éthique. Juste une précision : ce paragraphe n'a pas pour but la promotion, ni du film, ni des asbl, mais la mise à disposition d'informations pour aller voir de vous-mêmes.

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Dans la salle des facultés Saint-Louis (à Bruxelles), un public peu nombreux (une quarantaine de personnes) et diversifié (aussi bien musulman, belge, scientifique, curieux,...), qui en attendant que la projection commence, commente la difficulté de trouver le local (aucun affichage n'a été prévu). Attente néanmoins comblée par la diffusion d'un diaporama présentant des activités des deux asbl : le choix des moutons pour l'Aïd el Kebir(fête du mouton), les formations qu'il est possible de suivre avec Yakasanté. Faim quant à elle comblée par des sandwiches offerts après la projection : sandwiches au pâté végétarien (carottes, lentilles corail, pâte d'amande, huile colza) et sandwiches au salami végétarien. Jamais de la viande n'aurait été proposée en cette soirée, vous allez comprendre pourquoi. Le tout avec de l'eau ou du sirop de grenadine bio, cela va de soi. Autour de ces mets débutent des discussions entre les personnes présente, dans une ambiance bon enfant. Gerlando nous (un petit cercle s'est formé autour de lui) apprend que Green Halal a été créé il y a un an environ. Suite à sa conversion entre autres : il était un gros mangeur de viande, mais a eu un déclic (que sa conversation a favorisé par une certaine sensibilisation à l'éthique) lors du visionnage d'un documentaire sur l'alimentation. Il en a résulté Green Halal. Green, car c'est la couleur de l'islam. Green, car la viande qu'ils proposent au sein de l'asbl n'est pas toujours certifiée bio, mais bel et bien naturelle. Green Halal pour ne pas s'appeler Bio Halal, que tout le monde attendait. Actuellement, 60 familles font partie du groupe : la démarche commence à prendre en milieu musulman, notamment grâce au bouche à oreille et à la sensibilisation. Gerlando explique ensuite ses visites dans les fermes pour choisir les animaux, et les expéditions à l'abattoir. Ainsi, ils abattent une vache par mois.

Pour commencer (avec presque 30 minutes de retard), un film documentaire : Lovemeatender, qui comme son titre l'indique, a pour sujet la viande, plus précisément la surconsommation de viande dans les pays du Nord, et ses conséquences pour la planète. Mais avant toute chose, une petite devinette : d'un sanglier et d'un cochon, qui tue l'autre? Bien sachez que si les sangliers meurent sur les plages de Bretagne, c'est à cause des cochons. En effet, les fermiers répandent sur leurs terres le lisier, afin de l'utiliser comme engrais. Mais à trop fortes doses. En conséquence, le lisier s'échappe des sols, se répand dans les rivières, et atteint la mer, où il participe à la formation d'algues vertes, celles-là mêmes qui tuent les sangliers. La chaine de causalité est à vérifier (y a-t-il des algues vertes, ou phénomène similaire, partout là où il y a des cochons d'élevage intensif?), mais l'histoire reste intéressante. Histoire racontée par un agriculteur breton à la retraite (André Pochon, ainsi que de la chanson love me tender, love me true de Presley, déclinée sous plusieurs variantes), que l'on suit tout au long du film afin qu'il fasse part de ses idées quant aux tenants et aboutissants de l'élevage intensif, et ce dans divers domaines. L'écologie : si l'élevage traditionnel n'utilise aucun intrant (les animaux sont nourris avec la production de la ferme), l'élevage intensif (et a fortiori industriel) nécessite une grande quantité d'intrants, et l'Europe n'est pas en mesure de produire le maïs et le soja (sources de protéine pour les animaux) pour alimenter les animaux d'élevage. Ainsi, pour produire toujours plus de soja, des hectares de forêt amazonienne sont transformés en champ chaque année. L'intensification de l'effet de serre n'est pas en reste, suite au gaz CO2 émis par les moyens de transport qui véhiculent aliments et viande, au méthane émis par des bovidés de plus en plus nombreux. L'élevage intensif est aussi un avaleur d'eau : pour cultiver les céréales qui alimentent les animaux, pour abreuver les animaux,... La santé ensuite : la viande produite en élevage intensif présente un déséquilibre entre les oméga 3 et les oméga 6, deux acides gras que le corps ne peut produire mais dont il a besoin pour fonctionner. De fait, les deux agissent au niveau des inflammations. Grossièrement, les oméga 3 favorisent les inflammations et réactions du corps contre l'invasion d'éléments étrangers, là où les oméga 6 viennent apaiser ces réactions pour faire revenir le corps à la normale. Mais les viandes issues de l'élevage intensif présentent un surplus d'oméga 3 : le corps est sollicité pour réagir, mais pas pour se calmer... Il en résulte également une obésité grandissante. Mon but n'est pas de passer en revue l'ensemble du documentaire : je vous conseille vivement de le visionner ce 17 octobre. Je terminerai en mentionnant que face à une viande industrialisée, à une économie de la viande, le culturel et le traditionnel sont présentés comme des refuges, par exemple via les régimes alimentaires traditionnels, naturellement équilibrés. Nous revoilà face à l'opposition nature/culture... Dichotomie quand tu nous tiens, tu nous propose toujours la solution dans le terme opposé. Et c'est parti pour la partie de tennis.

Pour terminer (bien à l'heure par contre), une discussion avec différents invités, qui tous ont mis l'éthique, plus que le bio, à l'honneur. Bio décrié pour permettre une production intensive, et pour permettre l'abattage non éthique des animaux (abattage en série, sans aucune considération pour l'animal). Yvan Beck, scénariste du film et vétérinaire, considère l'éthique comme une cible dans sa démarche de propagande : avec son film et la variété de domaines qu'ils couvrent, il espère toucher la corde sensible, ou éthique, ou médicale, ou écologique,... des spectateurs. Son objectif étant que ces consommateurs changent ensuite leurs comportements. Il précise que deux questionnements sont à la base de sa démarche : la terre, au vu de ses capacités limitées de production, pourra-t-elle nourrir tous les êtres humains? Et l'élevage intensif est-il compatible avec une démarche durable et éthique? L'éthique également au centre de la présentation de Yacoub Mahi, théologien et islamologue, pour qui le halalne se réduit pas à trancher la jugulaire des animaux dont la tête est orientée vers La Mecque, mais implique une démarche éthique en amont (bien élever l'animal, ne pas la mettre en présence des autres animaux à tuer ou tués à l'abattoir...) et en aval. Dieu a en effet rendu l'humain responsable de la planète, mais une responsabilité à bon escient. En plus de la démarche halal classique, il plaide pour une éthique de l'élevage, et du rapport à l'environnement en général, faisant partie du devoir de citoyen. Il donne l'exemple de la mise à disposition des abattoirs lors de la fête du mouton, suite à l'interdiction d'accomplir des abattages rituels à domicile : l'Etat belge est ainsi fournisseuse d'un moyen technique, mais ne respecte en rien l'animal (abattre à l'abattoir revient à mettre en présence tous les animaux, et donc créer un certain stress parmi eux). Sarah Turine, active dans le domaine politique, promeut l'éthique contre les insuffisances du bio, et sollicite le politique pour trouver des solutions neutres de toute appartenance religieuse, c'est à dire éthique. Ce qui est de prime importance à l'heure où le halal est un secteur en pleine croissance qui implique une légifération, ou à tout le moins une certification. Ethique enfin dans les propos de Daniel Cauchy, qui présente les rapports entre le Nord et le Sud de la planète en matière de production de viande : la viande profite à peu de gens du Nord pour affamer des milliers d'individus au Sud. Pour manger un hamburger au MacDonald, il faut accepter d'avoir du sang sur les mains, celui de paysans brésiliens de la forêt amazonienne par exemple. Seule Simone Denayer est restée dans son domaine, l'écologie, soulignant encore une fois ce que le film documentaire avait mis en exergue, et affirmant que les conséquences écologiques de l'élevage intensif sont à court terme moins importantes que les conséquences sur la santé humaine et que les maltraitances faites aux animaux. Finalement, la parole est laissée à la salle. Un premier type d'intervention concerne les alternatives et possibilités d'actions. Un intervenant précise que, quant à la question du "que faire?", la réponse est simple : nous votons trois fois par jours lorsque nous mangeons. La réponse est donc là. Et pour remplacer la viande, dont nous n'avons pas besoin quotidiennement, un aliment souvent mentionné : la lentille. Une autre question cruciale : celle de la sensibilisation et de l'information des gens, et donc de la diffusion du film. Il est prévu que le film soit diffusé dans des écoles, accompagné d'un dossier pédagogique à destination des professeurs. Une diffusion est aussi programmée sur la Une. Mais le problème reste celui du financement. Cette question de la sensibilisation est cruciale, car selon Yacoub Mahi, apprendre à manger est un acte civique.

 

Au final, une présence timide du bio au Maroc, plutôt axée sur le goût des aliments. Et une mobilisation active en Belgique, initiée par des Belges d'origine marocaine, autour de la question de l'éthique. Ethique et toc, éthique époque.

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