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Délocalisation

Publié le par anthropohumanisticienne critique

D'antan, d'un temps dont je n'ai entendu parler que dans mes cours d'anthropologie à l'université, l'anthropologue partait seul sur le terrain, pour une durée assez longue (souvent un an, de manière à apprendre la langue, voir défiler les saisons, et parce que selon la destination, le retour au pays n'était pas des plus aisé ni des plus rapide, limitant ainsi les aller-retour). Terrain d'où il envoyait des lettres à ses proches. Il semblerait qu'avec l'amélioration des moyens de transport à l'échelle du globe, il soit demandé (implicitement, cela s'entend) aux anthropologues d'être mobiles, et de voyager autant que possible aussi bien pour aller sur le terrain que pour participer à des conférences ou faire des séjours dans des institutions étrangères. Non pas que ça me dérange, que du contraire! Passer les 4 mois hiver au Max Planck Institute de Halle, dans l'est de l'Allemagne, a de quoi réchauffer le coeur et l'esprit, à défaut du corps qui lui a vraiment froid. En plus, il y a Skype et internet pour garder contact avec les proches restés au pays. Les anthropologues en voyage ne prennent même plus le temps d'envoyer une carte postale....

Réchauffer le coeur et l'esprit, description de la situation. Le Max Planck Institute est en effet un paradis pour les chercheurs en anthropologie, un paradis diabolique. Je m'explique. Un paradis, car tout est mis à la disposition des chercheurs pour faciliter leur travail. En tant qu'invitée restant quatre mois, je me suis vue accorder un bureau (bon d'accord, partagé avec quatre autres chercheurs, mais quand il fait froid, rien de tel que la chaleur humaine!), avec ordinateur (bon d'accord, le clavier est un qwerty allemand, ce qui demande une certaine adaptation, mais c'est un bon exercice de psychomotricité). Les collègues sont accueillants, motivés et ouverts à la discussion et au débat (en anglais, cela va de soi). Et ce n'est pas tout. Les bâtiments de l'Institut sont équipés de cuisines avec frigo, four, micro-onde, cuisinière, lave-vaiselle, cafetière et bouilloire, vaisselle... Et le frigo et les placards sont plein de denrées. Un bon stock pour résister en cas de chute de neige abondante visiblement. Il y a également une salle de repos, et une salle de bain (enfin, de douche). Enfin, cerise sur le gâteau, chaque chercheur est muni d'un badge lui donnant accès à son bureau et à la bibliothèque 24h/24, 7jours/7. En plus de ça, il y a non loin de l'Institut une grande surface ouverte 24h/24 (excepté le dimanche, j'y reviendrai) : une véritable perfusion pour les chercheurs nocturnes, et diurnes aussi en fin de compte. Bref, un paradis disais-je : il y a moyen de vivre au Max Planck Institute, du petit déjeuner au diner, en passant par la douche après le jogging (la rivière et le parc ne sont pas loin). Mais un paradis diabolique, parce que tout est mis à la disposition des chercheurs pour faciliter leur travail. Il est est dès lors très facile d'oublier qu'il existe un monde extérieur, qu'il y a une ville autour de l'Institut. En plus des heures d'ouvertures 24h/24, il est tentant de travailler 24h/24. Je me suis d'ailleurs prise au jeu : arrivée à 8h, départ entre 20h et 21h (mon bureau est juste à côté du chauffage...), avec un pause à midi, et une pause jogging. Combien de temps vais-je tenir? N'ayant aucune crainte quant aux capacités d'adaptation du corps humain, la question serait plutôt combien de temps vais-je y prendre plaisir? Le plus longtemps possible! De toute façon, je n'ai que peu de temps sur place. Et j'ai décidé de me prendre mes dimanches (et samedi après midi si je suis trop fatiguée). Pourquoi cette focalisation sur les dimanches : dans l'est de l'Allemagne (je viens de me rendre compte du changement important de signification et d'image associée lorsqu'on inverse les termes Allemagne et est...). Dans l'est de l'Allemagne disais-je, les dimanches sont sacrés : tout est fermé (même le magasin ouvert 24h/24). C'est LE jour de repos. Alors en tant qu'anthropologue, autant s'intégrer et adopter le mode de vie autochtone.

Réchauffer le coeur et l'esprit, ressentiments. Après une semaine sur place, je me sens : impressionnée, fatiguée, contente, frustrée. Impressionnée par la qualité des aménagements mis à disposition. Fatiguée de parler et réfléchir en anglais toute la journée (et il faut l'avouer, d'utiliser ce clavier allemand), longue journée qui plus est. Contente d'être dans un environnement aussi stimulant où je me sens à l'aise. Frustrée de ne pas parler allemand. L'Allemagne me semble plus exotique que le Maroc. Si les gens et les paysages ressemblent (grosso modo) à ce que je connais en Belgique, la langue instaure une telle distance! Incapable de répondre à une maman qui me demandait l'heure... Heureusement, il y a la langue des signes, mais bon. De plus, il n'y a pas de raison que le choc culturel n'ait lieu que dans la direction pays d'origine/terrain.

Réchauffer le coeur et l'esprit, découvertes. Pas beaucoup pour le moment, si ce n'est que, comme je l'ai déjà dit, les dimanches sont sacrés. Et qu'il faut payer une taxe mensuelle à l'Eglise. Qu'il y a beaucoup de saucisses dans les rues : les fritkot sont remplacés par des baraques à saucisse. Et il y en a pour tous les goûts! Que les joggeurs se font signe quand ils se croisent (pas tous mais beaucoup). Que les Allemands ne se font pas la bise mais se "hug" (accolade). Que tous les Allemands ne sont pas blonds et grands, et qu'ils ne roulent pas tous en Mercedès. Qu'il faut composter son billet de train avant d'y monter. Que les joggeurs se font signe quand ils se croisent pour se saluer. Que certaines femmes font des mèches de deux couleurs différentes de manière à avoir trois couleurs de cheveux, mais pas à la manière punk.

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