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C'est la crise, et elle ne veut pas partir

Publié le par anthropohumanisticienne critique

"La crise financière de 2008 s’est greffée sur une tendance de moyen terme, qu’on peut observer depuis une dizaine d’années.[...] Cela n’a rien à voir avec la crise politique que nous connaissons, c’est une crise de l’engagement, de la solidarité" (Propos de Philippe Defeyt dans Le Soir du 28 juillet 2011, concernant la famine dans la Corne de l'Afrique, souligné par moi). La crise est affublée de multiples qualificatifs : crise politique, crise économique de la dette, crise gouvernementale, crise institutionnelle, crise financière, crise alimentaire, crise de la solidarité, crise cardiaque de Moubarack, crise de nerf des citoyens, crise e-colis, crise du lait,... La crise est totale, tant et si bien qu'un seul mot suffit pour qualifier une situation : la crise. Après la crise des valeurs et des institutions du siècle précédent, la crise semble avoir touché tous les domaines de l'existence (la crise n'est-elle pas aussi existentielle?), allant jusqu'aux plus quotidiens. Si la dépression est la maladie du siècle (en Occident), la crise est le mode de vie du siècle (dans le monde?). Pas un journal ne l'omet (pour l'expliquer, la critiquer, proposer des solutions), pas un jour ne se passe sans la mentionner : et comment va la crise aujourd'hui? La crise est partout, mais qu'est-ce que la crise? Petit tour d'horizon, extrait d'articles du journal Le Soir à l'appui. 

Crise économique : sans entrer dans les détails de la crise de la dette américaine, qui bien qu'ayant pu être prévue depuis un certain temps, garde encore pour le moment son caractère de crise ponctuelle (ce qui ne signifie pas anodine), la crise de la dette souveraine grecque a amené les autres membres du corps européen à déterminer un "plan d'aide et de sauvetage". Un second prêt a ainsi été accordé le 21 juillet lors d'un Sommet européen, faisant suite au prêt de 2010. Dans la même foulée, la Facilité Européenne de stabilité financière a préconisé l'action préventive à l'avenir afin d'éviter la répétition cette situation de crise dans d'autres pays et surtout sa "contagion". Ainsi, Lisbonne et Dublin devraient bénéficier du même traitement. Angela Merkel déclare quant à elle que "l'Allemagne est en bonne santé", c'est déjà ça de gagné. En plus d'améliorer le mécanisme de gestion de la crise, le plan de sauvetage vise à augmenter "la viabilité de la dette grecque", dette de 350 milliards d'euros qui n'en finit pas pour cause de récession économique. Sur les 158 milliards prêtés jusqu'en 2014, la Belgique participe à hauteur de 2,8 milliards, qui ne seront pas prélevés directement de son PNB (ils constituent une garantie), mais auront néanmoins une influence sur sa dette intérieure, qui augmentera ainsi de 0,7 %. Mais le prix Nobel Jospeh Stiglitz s'est dit optimiste quant aux décisions prises, ce prêt étant une véritable bouffée "d'oxygène" pour la Grèce. La crise de la dette n'étant pas comparable à la crise financière de 2008, le même remède ne peut être appliqué, et la situation empire avec l'entrée en crise (visiblement contagieuse) des Etats-Unis, avec une dette chiffrée à 9.950 milliards d'euros. Si la crise grecque fait trembler l'Union Européenne, la crise de la dette américaine fait trembler le monde entier : l'évocation du crash boursier de 1929 n'est pas loin, le cours de l'or (qui se présente comme une valeur refuge face à la crise américaine) augmente, les banques américaines s'inquiètent,... Alors que le plafond de la dette a été relevé 39 fois depuis 1980. Alors, payante l'économie de guerre?

Crise alimentaire et humanitaire : dans la Corne de l'Afrique, 11 millions d'êtres humains sont dans le besoin. En cause, des pluies insuffisantes, des récoltes peu abondantes, et un conflit qui s'éternise en Somalie. La crise est ainsi "aigüe" en Somalie, où à la sécheresse s'ajoute l'insécurité, et "globale" dans la Corne. Si selon le directeur du département international de la Croix Rouge Belgique, il était possible depuis le début de l'année de prévoir qu'un incident allait arriver, l'heure a tout d'abord été au constat (déclarer la famine), puis au partage d'informations et d'inquiétudes (Conférence internationale sur la famine à Rome le 25 juillet), et enfin à l'action (récolte de dons). Mais c'est là que le bas blesse : selon le Consortium 12-12, regroupant Caritas, Handicap international, Médecins du Monde, Oxfam Solidarité, et l'Unicef, l'argent récolté n'est pas suffisant, alors que la situation dans la Corne empire, au point que les insurgés islamistes du Chebaab (affiliés à Al-Qaïda) auraient permis le retour des humanitaires en Somalie. "La faim dans le monde ne fait plus recette?" titrait Le Soir le 28 juillet. Plus qu'une crise alimentaire, une crise de la solidarité donc selon Philip Defeyt répondant à cette question. Si les discours experts de la FAO ou de l'ONU ne suffisent pas, des artistes se mobilisent aussi : Stephen Fry, Kristin Scott Thomas, Bob Geldof, Tiken Jah Fakoly, ont lancé des appels à l'aide et aux dons. Pourtant, manque d'argent et d'entraide dans les pays économiquement développés, manque de nourriture dans la Corne de l'Afrique, mais pas de manque de terre : la responsabilité est en partie jetée sur la Chine, qui a acheté des hectares de terre pour y faire de l'agriculture intensive. La faim des uns engendre la fin des autres. 

Crise politique : tout a commencé avec la crise tunisienne et la Révolution du Jasmin, suivie par la crise égyptienne et la Révolution des Pyramides, pour s'étendre au "monde arabe" : le Maroc et la Réforme de la Constitution, la Lybie et la révolution ratée... Les répercussions des premières crises politiques étaient perçues positivement : victoire de la démocratie sur les dictateurs, victoire du peuple sur l'Etat. Ces Etats où régnaient corruption, inégalités, violence institutionnelle,.. La Tunisie et l'Egypte ont, entre autres et dans un premier temps (le temps de la crise), été décrites comme des exemples à suivre, et les pays qui s'inscrivent dans leur lignée font partie du printemps arabe. Les autres, telles la Libye ou la Syrie, demeurent des pays en crise. La crise libyienne ne s'est pas transformée en nouveau printemps de Prague (ou de Tripoli) suite à l'intervention de l'ONU. Et est une crise qui touche le monde : "La révolte en Libye affole les marchés et le pétrole", et "Le monde peut résister à une rupture d'approvisionnement du pétrole", deux titres du journal Le Soir datant de fin février 2011. En Europe, des experts ont été invités à la télévision comme à la radio pour commenter ces évènements et répondre aux questions des spectateurs/auditeurs : Olivier Roy (politologue spécialiste de l'Islam), Mohammed Tozi (politologue à l'Universite Hassan II de Casablanca et à Aix-en-Provence), Bichara Khader (Directeur du Centre d'Etude et de Recherche sur le Monde Arabe de l'UCL), Jean-François Dagusan (Rédacteur en chef de la revue Maghreb/Machrek),... Aux cours de ces émissions, la responsabilité des pays occidentaux est évoquée : l'Occident agirait pour maintenir ses intérêts économiques (pétrole, accords de marché) et politiques (promouvoir Israël). D'abord responsable de complicité avec les régimes autoritaires en place (ou placés), puis d'intervention minime ou à distance dans les pays touchés par les révoltes, manquant de soutenir l'élan démocratique des pays arabes. La réaction occidentale fut autre : le printemps arabe comme occasion de faire le ménage dans la maison politique. Michèle Alliot-Marie ou encore Louis Michel ont fait les frais de cette prise de position occidentale déterminant "Les « amis » de Ben Ali : les faux pas belges" (titre du journal Le Soir du 21 juillet). Dans les pays arabes par contre émergeraient un sentiment anti-occidental et un renouveau de l'extrémisme religieux (des manifestants islamistes ont envahi la place Tahir du Caire le 28 juillet pour manifester leur désir d'intégrer les islamistes au nouveau gouvernement égyptien) : la crise politique prend des allures de clash des civilisations, prophétie auto-réalisatrice des idées de Samuel Huntington.

Crise identitaire : depuis la démission du gouvernement Leterme 2, les acteurs de la saga belge ne savent plus quoi inventer pour perpétuer la crise, avec des scénarios dignes des meilleures séries télévisées : opération des cordes vocales, départs en vacances, divorce et compromis, négociations et mésententes, entrera-entrera pas au gouvernement,... Tous les ingrédients y sont, et les Ministres semblent tenir à leurs rôles (à défaut de s'en tenir à leur rôle). Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleurs, mais pourvu que ça dure! Cette succession d'évènements et rebondissement est répertoriée sous l'appellation de "crise politique belge". Mais d'autres qualificatifs sont entrés dans la valse : crise gouvernementale, communautaire, linguistique, monarchique, économique,... Comme le disait André Bialek, "on n' sait plus sur quel pied on pourrait se mettre à danser". Crise linguistique : les Wallons parlent français, et les Flamand néerlandais, et les Allemands? Les droits linguistiques à l'origine de la crise. Crise économique : la Wallonie est pauvre et la Flandre est riche, et la partie germanophone? Les inégalités économiques en renfort argumentatif de la crise. Crise gouvernementale : les négociations persistent, la Belgique aussi. La fédéralisme belge en problématique de la crise. Crise communautaire : gouvernement de la Communauté française, présent, gouvernement de la Communauté flamande, présent, gouvernement de la Communauté germanophone, présent. Les communautés, le faux problème de la crise. Crise monarchique ou de régime : Albert II, seul élément stable et permanent. Le Roi, un moyen de détournement, ou de contournement, de la crise.

Dans ce pays encaissant une multitude de troubles, quels sont les éléments fédérateurs (autres que le gouvernement) entre les camps opposés? Le Roi. "La Belgique, un Roi sans pays", livre écrit par Martin Buxant (journaliste francophone à La Libre Belgique) et Steven Samyn (journaliste néerlandophone à De Morgen ), a reçu dans les deux camps adverses un accueil différent. Si les Wallons crient au scandale de l'atteinte à la monarchie, les Flamands ne semblent pas perturbés par la divulgation du contenu des colloques singuliers censés être confidentiels. Question de sensibilité a-t-on entendu. Pourtant, il est un élément sur lequel tout le monde s'accorde : le Roi qui, lui, fait bonne figure (à la différence de son fils et successeur). Mais pas tant. Lors du discours du 21 juillet (fête nationale belge), le Roi a été accusé de sortir de sa fonction royale en montrant, non pas par ses propos, mais par son ton et ses gestes, son exaspération quant à la durée de sa solitude à la tête du royaume. Et les Ministres, et les citoyens, remplissent-ils leurs rôles? A tout le moins, la Belgique est bien une démocratique représentative : Ministres et citoyens partagent le manque d'actions et de décisions... Mais revenons au Roi : le consensus autour de la figure du Roi, et la critique de son discours, amènent à distinguer les deux corps du Roi. Le Roi en tant que personne, et le Roi en tant que Roi. Les deux ne peuvent être confondus, le Roi ne peut parler en tant que personne devant son peuple. Consensus autour de sa figure, pas de sa fonction. Le Roi n'est pas mort, vive le Roi. Autre signe de ralliement : les sportifs. Gilbert et Vandenert sont belges durant le Tour de France, l'équipe des Diables Rouges est belge durant les phases de qualification pour la coupe du monde de 2014,.. Peu importe la langue parlée, les sous dans les poches, le territoire habité, tous les coeurs vibrent à l'unisson. Différence de sensibilité, signe de ralliement, vibrer à l'unisson : la crise ne serait-elle pas identitaire?

 

Que tirer de ces exemples de crise? Non pas que le monde va mal, mais que le monde voit mal.

Points communs à toutes ces crises. Un vocabulaire médical : éviter la contagion, une crise qui affecte, une Allemagne en bonne santé, les multiples diagnostics de la situation belge, donner une bouffée d'oxygène à la Grèce... A tel point que Le Monde du 28 juillet tente de dresser un "état de santé général" d'un monde en crise. La crise, un mal à soigner. Allo docteur? Un vocabulaire de guerre : des plans de sauvetage, éradication de l'égoïsme des non-donateurs, la guerre entre wallons et flamands,... La crise, un ennemi à vaincre. Dès lors, pour la diagnostiquer, la comprendre et la combattre, des experts sont mobilisés : économistes, politologues, experts de la FAO, islamologues,... sont invités à expliquer au public ces crises qui les dépassent, et à proposer des scénarios sur base de leurs compétences.

Une crise dont il faut se protéger : changer son argent en or, ne pas accorder un prêt pouvant mener à des externalités trop négatives, s'assurer des ressources en pétrole, intervenir de manière limitée,... La sécurité est de mise face à un risque, la crise, qui n'obéit plus aux frontières géographiques (la crise de la dette envahit le monde), se dérobe à la perception physique (difficile de ressentir physiquement la crise belge), et se moque des différences sociales (la crise du monde arabe touche riches et pauvres). Tous égaux face à la crise, chacun pour soi dans la prévention, mais tous unis dans la responsabilisation. A l'instar d'une maladie, il faut un agent pathogène identifié pour le responsabiliser, et éventuellement le combattre. Obama a créé le climat de crise aux Etats-Unis, les dictateurs arabes étaient la bête noire à renverser, les rebelles islamistes empêchent une action efficace en Somalie, Leterme a mis fin au gouvernement, la Chine a acheté trop de terres,... Personnifier le responsable, et trouver des causes structurelles et/ou conjoncturelles. Le responsable éradiqué, la crise peut persister : les causes ne s'évanouissent pas aussi facilement. Objectif atteint, moteur toujours en marche. Et par cette responsabilisation, se déresponsabiliser, une occasion de s'affirmer : wallon ou flamand, belge ou grec, repus ou affamé, victime ou tortionnaire, potentiel suivant ou vainqueur assuré,... Choisir son camp, affirmer son identité. Les réifications sont humanisées et dotées de pouvoir d'action : l'Union Européenne prend des décisions, la Corne de l'Afrique souffre de la famine, les Etats-Unis font trembler le monde, la Belgique s'enlise dans la crise, le monde arabe se soulève, l'économie s'essouffle, ... Raccourcis et facilités de langage certes, mais attention de ne pas les accepter pour ce qu'ils sont : des créations humaines qui prennent le pas sur leurs créateurs.

Ultime point commun : un mauvais usage du mot. La crise est, à l'origine, la phase décisive d'une maladie caractérisée par un changement subit et généralement définitif (du latin crisis) telles la crise cardiaque ou la crise d'asthme, ou une décision, un jugement (du grec ancien krisis). De ce second sens est apparu par analogie une autre signification au 17ème siècle, celle de moment d'extrême tension dans l'évolution des choses et évènements. Bref, un état de crise ne peut donc se pérenniser : sa caractéristique est d'être court dans le temps, le temps de marquer un renversement. Point de crise politique en Belgique qui s'enlise, mais la crise de la démission du gouvernement Leterme 2. Point de crise de la dette aux Etats-Unis, mais la crise de l'annonce de l'impossibilité de la payer. Point de crise dans la Corne de l'Afrique, mais une crise dans les réactions des autres pays. Point de crise dans le monde arabe, mais une crise avec le départ des dictateurs. La crise, dans son utilisation abusive apparue et généralisée dans le milieu journalistique dès les années 1950, se voit dotée d'une autre signification, celle de manque : manque d'argent, manque de gouvernement, manque de nourriture,... Elle n'est plus, et à tort, un moment de renversement critique d'une situation ou d'un état. Critique justement est ce que l'utilisation du mot "crise" évite de faire faire à l'esprit : mot joker utilisé et compris sans réfléchir, faisant l'économie de replacer la "crise" dans son contexte. Une "crise" n'est souvent qu'une période processus inscrit dans le long terme où il n'y a de crise que son apparition journalistique. Crise médiatique de l'évènementiel. Et si la crise est telle qu'on le dit omniprésente, à quand la crise de joie?

 

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