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Bio au Maroc : le retour

Publié le par anthropohumanisticienne critique

 Il y a près d'un an, j'avais écrit à propos de la nourriture halal et bio, promettant de donner en suite en donnant le point de vue de Marocains à ce sujet. Mieux vaut tard que jamais. Parcours de consommateurs, vendeurs et producteurs au Maroc. L'analyse sera pour plus tard.

 

"Des belles tomates, bien rouges, tu en as déjà vu toi en hiver? Non. Et des melons, des beaux melons? Non plus. Les gens pensent qu'ils mangent beldi (en arabe marocain, beldi se traduit par traditionnel, local, du pays). Mais en fait, ils ne font même plus attention à ce qu'ils mangent". Le constat est celui de Jawad, habitant de Fès où il exerce la profession de coiffeur dans la vieille ville. Les produits beldi s'opposent aux produits roumi, c'est à dire industriels, manufacturés, importés. Les aliments "typiques" sur lesquels se fait la distinction sont le lait, les poulets, les oeufs, le beurre et l'huile. Mais qu'est-ce qui les différencie? Tout d'abord, le nom : la zit beldiyaest, comme son nom l'indique, l'huile beldi (le plus souvent de l'huile d'olive en fait). Mais si vous demandez simplement de la zitau moul Hanout(marchand au magasin de quartier), vous aurez une huile Lessieur.

Ensuite, la qualité, et plus particulièrement le goût: il n'y a pas photo, ou plutôt papille, entre un litre de lait venant du moul Halib (marchand de lait) et un litre de lait en carton de La Centrale (marque nationale). La qualité est aussi relative aux produits, chimiques et nocifs, supposément ajoutés dans les produits industriels. Le cas échéant, comment avoir de beaux melons en plein hiver? Ainsi, les produits beldiet roumi sont liés à la santé. Jawad expliquait qu'avant, les gens achetaient les aliments en fonction des saisons. Et depuis que ce avant est terminé (environ 70 ans, le nombre de cas de cancer a augmenté : "les mauvais aliments le déposent dans le corps". Les produits donnés aux poulets les font grossir plus vite. Ceux mis sur les plantes tuent les insectes. Si ces produits nocifs proviennent d'un certain progrès, leur utilisation se fait au détriment de la santé des consommateurs. Un exemple aliment proscrit chez Jawad, la menthe. Après que sa soeur ait vu un documentaire sur une des chaines télévisées nationales concernant la pollution de la menthe, elle ne veut plus de menthe chez elle : en buvant de la menthe polluée, c'est le cancer qu'on fait rentrer dans son corps. Et voilà la boisson nationale du Maroc qui en prend un coup.

L'habitude joue fortement dans les comportements alimentaires des gens. Un exemple: l'achat de fromage. Je demande à Jawad quel fromage il achèterait entre un fromage labellisé bio dont il ne connait pas le vendeur, et un fromage dont il connait le vendeur qui qualifie sa marchandise de beldi. Aucun doute: le fromage dont il connait le vendeur. Raison : n'importe qui peut coller n'importe quelle étiquette sur son fromage. Tandis que chez le marchand beldi, outre la confiance accordée à ce dernier, il est possible de goûter le fromage, de voir à leur consistance et emballage qu'ils sont bons. Aussi, un fromage beldiest automatiquement plus cher. Ainsi, qualité et prix sont des domaines de test pour savoir si un produit est beldiou non. "Nous n'avons pas cette culture de voir d'où ça vient sur la tiquette. Ceux qui cherchent sur la tiquette, sont habitués avec ça. Mais pas nous".

La femme de Mohammed, ceinturier dans la médina, travaille et n'a pas toujours le temps d'acheter et de préparer des repas beldi. L'avant est donc aussi mentionné par Mohammed : avant, on mangeait de meilleurs tajines, avant les aliments étaient beldi. Mais depuis, les nourriture et les moeurs ont changé. Avant, le répertoire, concernant aussi le "que manger" que le "où acheter" était appris au sein de la famille. C'était notamment par ce répertoire que les Fassis (les "vrais" habitants de Fès, le plus souvent des notables) se différenciaient des immigrés ruraux. Aussi, selon Mohammed, "Au Maroc, ça [le bio] ne donnerait pas grand chose". La plupart des gens achètent plus "pour la frime", parce que c'est un petit peu plus cher, que pour manger sain. De plus, pour aller chercher les paniers bio proposés dans certaines villes, il faut être motorisé, et donc dépenser de l'argent. Et dans un panier, la ménagère marocaine n'a pas assez pour une semaine.

Le prix est aussi déterminant dans l'achat. Jawad ne peut se permettre de choisir les aliments en fonction de leur qualité, mais plutôt de leur prix. Quoi que seulement quelques dirhams plus chers, pèsent un certain poids dans les dépenses mensuelles d'une famille. Excepté pour le lait, les produits beldicoutent plus cher : 17 dirham (1,6 euros) le kilo de beurre beldi, contre 8 (0,72 euros) pour le beurre roumi. Lors d'un repas festifs, les alimentsroumiseront favorisés, car moins chers, et plus disponibles. Comment trouver 500 poulets beldipour une fête de mariage, alors que 500roumisont faciles à trouver?

 

Une (trop) brève expédition auprès des marchands de fruits et légumes n'a donné que peu de résultats. Sur les si marchands "interrogés", un seul vendait sa propre production (des prunes) et, n'étant pas un habitué du souk (il vient une fois par semaine de Moulay Idriss Zerhoun, une ville distante d'une cinquantaine de kilomètres), il passait plus de temps à se battre pour garder sa place à l'étal (il s'est fait chassé à deux reprises d'un endroit visiblement déjà occupé par un marchand plus régulier) qu'à discuter avec moi. Cela dit, je suis repartie avec une invitation pour aller lui rendre visite à sa ferme, son numéro de téléphone, et un kilo de prunes (7dh, c'est à dire 0,63 euro). Il parvient tout de même à me dire que les fruits et les légumes lui procurent son seul revenu pour la famille, et que la production dépend de la saison. Il dit aussi n'utiliser aucun produit pour favoriser la croissance des plantes, seulement du fumier et des coquilles d'amandes. Il n'a pas l'argent pour acheter autre chose.

Un peu plus bas, Omar vend des légumes (haricots verts, artichauts à épines, fèves, concombre lisse, cardes, gombo) et des fruits (figues, oranges). Il a un étal fixe : c'est un habitué. Il ne vend pas sa production, mais ce qu'il achète dans les environs de Fès. Ce sont des aliments beldi, car mnin lbalad (du pays). Les denrées qu'il vend ne contiennent pas de produits chimiques. Il n'est pas possible dans les jnan (jardin potager, verger et par extension petite exploitation) de faire comme dans les grandes fermes qui ont de l'argent et peuvent utiliser des phosphates. Dans les jnan, les cultivateurs utilisent du fumier. Cet étal est le seul revenu pour faire vivre sa famille et assurer l'éducation de ses enfants.

Marchand légumeEtal en rue (Photo : Manon Istasse 2012)

Aussi bien les consommateurs que les vendeurs ont expliqué que au Maroc, tout est bio, comme "les paysans n'ont pas assez d'argent pour utiliser des herbicides", dixit Mohammed. Mais au delà de cette "croyance", qu'en est-il des producteurs?

Tarek est actif dans le domaine du tourisme, et possède une agence à Fès proposant des séjours de randonnée à pieds, à cheval ou à vélo. Depuis 2006, constatant que "les touristes, ils commencent à penser sérieusement à leur bien-être. Ils ont des soucis de santé, donc ils veulent bien manger", il a ouvert le domaine de la Pommeraie à Aïn Chkaf. "Je me suis dit qu'il faut vraiment un concept révolutionnaire. C'est le concept du bio. Moi je trouve que au Maroc, on est déjà dans le bio. On est déjà dans le bio parce que les gens, il y a des gens, la majorité des cas dans l'agriculture marocaine, on traite pas. On traite pas parce qu'on a pas les moyens pour traiter, pour faire des pesticides machin". Le domaine est donc ouvert à des séjours en agro-tourisme, mais est surtout connu depuis 2002 pour l'arboriculture (notamment les pommes) et la production de fromage de chèvre.

Mais quel est le bio dont on parle? "Le beldi, c'est pas le bio forcément. Peut être on est à mi chemin entre le bio et le beldi. Parce que le concept du bio,ça demande du propriétaire, du gestionnaire du terroir, ce qu'on entend par bio. Bon, le bio, ça commence par les jachères, les terrains qui n'ont pas de résidus, il faut faire vraiment des analyses du sol. Il faut pas qu'il y ait de l'électricité, il faut qu'il y ait une énergie propre, le photovoltaïque. Le bio, c'est tout un système. C'est des contraintes pour pouvoir dire qu'on est bio, il faut répondre à un certain nombre de critères". Pourtant, au domaine, point de certification, délivrée au Maroc par Ecocert principalement. La confiance est à nouveau au coeur du processus : " Il y a des gens qui nous croient, qui viennent, qui dégustent, qui nous fréquentent, qui nous rendent visite tout au long de l'année. Ils voient si nous traitons ou pas, ils viennent voir. Donc c'est l'un de nos arguments de vente. On invite des gens à venir voir sur place. Et vous n'avez pas de doute".

"Je fais du bio, j'y crois, point à la ligne. (…). Si nous avons le label, c'est bien. Ca veut dire qu'on est reconnu. Mais, moi je trouve que le label il est là [il touche son coeur] et là [il touche sa tête]. Quand on a une conscience professionnelle, quand on sait ce que nous donnons à nos semblables, ça c'est une satisfaction morale. C'est une question de conscience. Mais si nous arrivons à nous mettre d'accord avec les gens qui labellisent, ben il faut pas trop de gardes fous, de contraintes. Vous savez, vous allez chez quelqu'un qui a 4 ou 5 ha de terre cultivée, et vous dites 'il faut ça et ça et ça', ben vous l'éliminez d'entrée de jeu. Pour labelliser, il faut encourager les gens. Aussi non, vous allez avoir une élite qui fait du bio. Et c'est pas dans l'intérêt de l'humanité d'avoir 4 ou 5 domaines qui font le bio et tout le reste qui font pas. Au contraire, on est là pour, pour ma part, j'essaie de convaincre tous les gens dans mon voisinage qu'il faut faire ça, que ça ça coute moins cher, ça coute rien et ça rapporte gros".

Au delà de la production bio, Tarek tient à s'inscrire dans une démarche durable. "Nous faisons un effort pour sensibiliser les gens, je parle pas des clients, mais des locaux. Parce que on est en train de créer une académie vivante des fromages de chèvre". De fait, pour faire du fromage de chèvre, il faut un certain savoir faire, qui n'existait pas dans la région de Fès, mais bien dans le nord du Maroc. Apprentissage du savoir faire d'un côté, et de l'élevage de l'autre: "Surtout la chèvre, c'est pas comme la vache. La vache, elle résiste un peu. La chèvre, elle est très vulnérable". Deux races se côtoient au domaine: l'alpine, qui donne plus de lait, et la locale du sud, qui produit moins de lait".

Pour écouler ses fromages, Tarek dispose d'un magasin en ville nouvelle à Fès. Il y fournit également certaines, mais très peu, maisons d'hôtes, mais aussi des hôtels à Ifrane et El Jadida, et le magasin La Vie Claire à Casablanca. Mais Fès représente une part infime de son chiffre d'affaire.

P1040977Arbres fruitiers au domaine de la Pommeraie (Photo : Manon Istasse 2010)

Catherine est française et vit au Maroc depuis une vingtaine d'années. Elle est, avec une amie marocaine agronome ayant vécu en Belgique, à l'origine de Swani Tiqa, près de Salé (http://lebioaumaroc.blogspirit.com/). Swani Tiqa signifie "jardins maraichers de confiance". Concrètement, il s'agit de producteurs qui s'engagent à produire une nourriture écologique. Et de consom'acteurs solidaires payent à l'avance un panier de fruits et légumes perçu hebdomadairement. Ces consom'acteurs ont été "recrutés" via les réseaux d'amis. Actuellement, trois distributions de paniers ont lieu dans une école à Rabat : 150 familles achètent un tel panier, payé d'avance donc pour une période de six mois.

Ce projet a été mené indépendamment de son travail : cet "engagement associatif" est un "engagement personnel". Elle a en effet découvert le mouvement agro-écologique de Pierre Rabhi lors de la campagne présidentielle en 2002. En 2007 émerge l'idée de développer une AMAP (Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne), associations déjà bien présentes en France. Les deux leaders du mouvement français, le couple Vuillon, viendront d'ailleurs les aider à monter le projet. Autre coup de pouce reçu, l'association Sala Moustakbal (Le futur de Salé) qui oeuvre pour une mise à niveau de la ville de Salé dans différents domaines. L'assocation s'est en effet portée garante du projet. Il a enfin fallu rencontrer des agriculteurs de la région. Trois ont décidé de participer au projet. Mais le "recrutement" n'a pas été des plus simples. En effet, la pratique du maraichage n'est pas habituelle dans le Shoul (région où Swani Tiqa s'est développé), région d'élevage principalement. Dans le Shoul, ils cultivent plutôt des grandes quantités de peu de légumes différents (céréales, courgettes) et non pas une diversité de plus petites quantités.

Les deux acolytes regardent aussi à ce qui se fait au Maroc au niveau de l'agro-écologie, mais pas spécialement du bio, car le bio productif et intensif ne se préoccupe pas du social et "est une réponse à une demande du Nord". Or, leur "optique" n'est pas la même, ni leur "philosophie": l'humain et l'économique doivent être associés. Ainsi, elles contactent Terre et Humanisme Maroc, où elles suivent, avec plusieurs agriculteurs qu'elles ont convaincu de travailler avec elles, une formation au compostage. Il y a également Slow Food Maroc, ciblant plutôt l'éducation au goût et la défense de produits du terroir, comme le safran de Taliouine, le cumin d'Alnif ou l'huile d'argan. Elles rencontrent également des gens qui mènent diverses expériences au Maroc dans le bio et l'agro-écologie. Par exemple, le jardin pédagogique de Zineb Benrahmoune à Salé qui dispense des formations pour des privés intéressés à l'agro-écologie. Mais ces initiatives demeurent très disparates.

Si l'aventure semble s'être déroulée "un peu de manière fluide", certains problèmes se sont posés. En premier lieu, les producteurs disent que ce n'est pas spécialement économiquement viable. Même si chaque panier coute 150 dirhams (13,5 euros), la production est exigeante en travail et en main d'oeuvre. Le modèle agro-écologique est de fait quelque peu complexe et demande une certaine discipline ainsi qu'une connaissance importante dans la manière de cultiver et des retours incessants sur la pratique pour l'améliorer. Un des problèmes actuels réside dans l'impossibilité de calculer la viabilité et la rentabilité économique du projet, à moins d'engager des bénévoles supplémentaires. Du personnel bénévole associatif, et administratif, fait en effet défaut.

Ensuite, la majorité des consom'acteurs sont des étrangers. Il y aurait donc un manque d'intérêt de la part des Marocains. Mais Catherine se veut confiante : de plus en plus de jeunes couples marocains sont sensibilisés aux problèmes de santé, plus que d'environnement selon elle. Il existe donc un potentiel pour qu'un marché se développe, mais il s'agirait surtout de savoir "comment ça [la production bio et agro-écologique]fait sens pour les gens".

En fin d'entretien, Catherine précise qu'elle n'est "ni paysanne, ni fille de paysanne, mais porteuse d'une vision". Mais entre une vision et la réalité, il y a une différence, et des Marocains. D'où certaines questions qui se posent : en 5 années d'existence, le projet n'a connu aucun développement (aucun nouveau agriculteur, aucun effet boule de neige) et semble donc difficilement reproductible Leur projet a suscité beaucoup d'intérêt, mais le passage à l'acte est toujours difficile : effectuer la conversion, trouver des consom'acteurs prêts à recevoir des paniers pouvant subir des dommages (mauvaise récolte, pluie qui abîme tout,...). "On en vient à se dire qu'on a importé un modèle" qui ne peut se développer. 

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tonin 19/08/2012 02:07

je vous aime chaque seconde La seconde est la durée de 9 192 631 770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre les niveaux hyperfins F=3 et F=4 de l’état fondamental 6S½ de
l’atome de césium 1331.