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Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Manifester n’est pas dans mes habitudes, comme je le rappelais dans deux articles de 2014 (manifestation contre le gouvernement belge) et de 2013 (lors de la journée mondiale des réfugiés). J’évoquais à l’époque un problème de zapping militant (offre trop abondante de causes que j’aurais aimé défendre) comme raison principale de mon non-engagement et de ma faible participation à des manifestations. Après une année sans participation à aucune manifestation, voilà ma décision prise mi-septembre 2016 : j’irai « manifestivaler » le 8 octobre 2016 à Notre Dame des Lances, répondant ainsi à l’appel des occupants de la ZAD et des opposants à l’aéroport. Billets de trains réservés (aucun bus ni covoiturage ne partait de la Somme), logement dans un village proche dans la famille, j’attends le 7 octobre (jour de mon départ) en lisant bon nombre d’articles de blogs, de pages Facebook, de sites Internet pro et anti-aéroport, ainsi qu’en visionnant bon nombre de vidéos. En réfléchissant aussi : pourquoi cette décision, prise en une journée à peine ?

Tout d’abord, la lecture d’un livre qu’un collègue m’a invitée à lire en juin : « Contrées », par le collectif Mauvaise troupe, qui décrit la lutte à Notre Dame des Landes et dans le Val Susa contre des Grands Projets Inutiles Imposés (GPII). Ce livre donne la parole à de nombreux individus engagés à divers degrés dans ces luttes, me faisant prendre conscience de la diversité des profils engagés et des motivations d’engagement. Ensuite, la discussion avec de nombreuses personnes (amis, famille, collègues) qui n’ont de Notre Dame des Landes que l’image, les images, qu’en donnent les médias mainstream : des gens à la gauche de la gauche, qui occupent des endroits et les laissent dans des états déplorables, et prennent un malin plaisir à casser (des bâtiments et du flic) à chaque manifestation. Il n’en fallait pas plus pour éveiller ma curiosité, troisième raison de ma décision : que se passe-t-il réellement sur place ?

Le voyage en train, toujours plus long que prévu grâce aux aléas des rails, me laisse le temps de continuer ma réflexion : pourquoi aller à Notre Dame des Landes ? Le côté « lutte mythique » a certes son attrait : n’ayant pas connu le Larzac, je connaitrai Notre Dame des Landes. Je me rends également compte que, plus que la lutte contre l’aéroport, c’est la lutte contre son monde qui m’attire particulièrement. M’étant intéressée « sur le tard » à Notre Dame des Landes, le projet d’aéroport, aussi inutile soit-il, n’est pas à l’origine de ma décision et j’ai l’impression que « ce n’est pas ma lutte », ou du moins pas encore. Par contre, le monde qui entoure et permet ce projet ne me sied guère et, si j’entends le comprendre (on ne refait pas une intellectuelle), je considère qu’il est grand temps d’arrêter de ne faire que comprendre. Enfin, travaillant actuellement avec des associations historiques et patrimoniales, je suis conscience qu’une des raisons d’essoufflement des associations et de leurs actions est le manque de renouvellement, de nouvelles adhésions, de nouvelles têtes. Sans prétention aucune, je me suis dit qu’une personne de plus à Notre Dame des Landes ne serait pas de trop.

Samedi 8 octobre, 9h20. Je quitte le village en voiture avec Hélène qui a accepté de me conduire à Rohanne, un des lieux de rendez-vous. Une file de voitures est déjà formée peu après la sortie de Vigneux de Bretagne (et elle ne fera que s’agrandir dans les minutes d’après). Hélène me « lâche » quelques 500 mètres avant le parking : inutile de la faire attendre dans une file un samedi matin. Je termine donc le chemin à pied, avec mon bâton et mon sac à dos. L’air est frais. Les voitures sont nombreuses et viennent parfois de loin, au vu des plaques que je dépasse : 29, 33, 44, 56, 60, 76, 85,… J’arrive sur le lieu de rendez-vous. Il y a déjà du monde. Difficile de dire si c’est « beaucoup de monde » ou « un peu de monde », mais il y a du monde. Un homme passe avec un gueulophone : le départ du cortège est retardé : les files de voitures sont encore longues, et on attend que tout le monde, ou presque, soit arrivé. Le soleil commence un peu à réchauffer ceux qui attendent le départ du cortège. Les discussions vont bon train, tandis que certains terminent leur petit-déjeuner et que d’autres lisent le panneau d’accueil expliquant le pourquoi de la journée et de la résistance en général.

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Le cortège patiente

Le cortège patiente

10h30 : un hélico passe au dessus de Rohanne. Il ne quittera plus le site de la journée, ou presque (il fera une pause vers 16 heures). Le cortège part peu avant 11 heures. La longue marche me donne le temps de parler avec plusieurs personnes. L’une est une femme d’une soixantaine d’années habitant la commune de l’actuel aéroport de Nantes. Sa principale raison de s’opposer au déplacement de l’aéroport est économique : elle ne veut pas que sa commune perde tant d’emploi, et donc s’appauvrisse. Elle dit que le bruit des avions ne la gêne pas : elle a acheté là avec sa famille en connaissance de cause. « Le bruit, on s’y fait, comme le train ». Elle n’en est pas à sa première participation à une manifestation à Notre Dame des Landes, car elle suit l’affaire depuis plusieurs années. Elle fait aussi partie d’une association citoyenne qui s’est plus particulièrement penchée sur les conséquences économiques du déplacement de l’aéroport, ce qui lui a permis de rencontrer divers acteurs de l’aéroport actuel (pilotes, employés, hôtesses de l’air) et de mieux comprendre les enjeux.

Des clowns passent sur le côté du cortège. Nous arrivons à une première zone d’habitations. Un panneau annonce et explique de quel endroit il s’agit et ce qu’on y fait d’une manière générale. Pendant que je lis le panneau, j’entends un groupe passer derrière moi. Un homme explique l’importance de la zone humide de Notre Dame des Landes, et annonce des conséquences catastrophiques suite à son éventuelle disparition, dont des inondations. Je me remets en route.

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16

Il est presque midi, et mon ventre commence à gargouiller. Plusieurs personnes autour de moi, voyant la longueur du cortège, commencent à se demander combien nous sommes. Cela me donne l’occasion d’entamer une discussion avec un autre compagnon de marche, un homme dans la quarantaine, membre de l’ACIPA, qui était à la manifestation à Flamanville contre une centrale nucléaire la semaine précédente. Anti-aéroport, il est aussi anti-nucléaire, et surtout anti « projets inutiles ». Il est venu à vélo, seul. Son bâton est orné d’une bombe lacrymogène des pro-aéroport sur laquelle il a collé un grand non au-dessus du oui. Familier de la ZAD, il m’explique que la police et les CRS auront du mal à envahir et expulser la zone dès qu’il se mettra à pleuvoir. Les prés et champs se transformeront alors en trous et buttes remplis d’eau. Si aujourd’hui les chaussures suffisent, les premières pluies impliquent l’utilisation des bottes. Il souligne aussi l’importance des tracteurs dans la défense de la ZAD et explique les 6 points d’avenir de la ZAD brièvement expliqués sur des panneaux le long du chemin.

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16

Nous arrivons à Bellevue. Le cortège ralentit et un tournant dans le sentier donne l’opportunité de voir sa longueur. Impressionnant. Des barrières métalliques placées sur le côté de la route invite les marcheurs à y faire du bruit avec leur bâton, en souvenir de la mobilisation de février 2016 sur la route Nantes-Rennes. Le fameux chant des bâtons ! Bellevue, une ferme avec une vigie. Bellevue, un lieu de donations : livres, matériel, médicaments, batteries, bougies, vêtements, argent… Bellevue, un lieu de dépôt des vélos et le lieu de rappel de certaines règles à respecter.

Un cortège qui ne finit pas...

Un cortège qui ne finit pas...

Bellevue : la ferme et sa vigie.

Bellevue : la ferme et sa vigie.

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16

Peu après Bellevue, sur la gauche, la fameuse grange de l’avenir, construite par des menuisiers et charpentiers, et assemblée sans une seule visse. Le chantier est impressionnant. Les charpentiers et charpentières ont formé un groupe autour de la charpente traditionnelle. Si ce groupe s’est formé en dehors de Notre Dame des Landes, il s’est impliqué dans la construction de cette grange en soutient, car Vinci participe à la destruction des métiers du bâtiment traditionnel. Sur la ZAD, le succès de la grange a donné naissance à une association, « Des chênes et vous », qui vend à prix libre des affiches et des t-shirts imprimés. Elle invite également les gens à venir aux portes ouvertes du chantier à 17h30.

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16

Juste à côté se trouve un pré entouré d’un talus : l’endroit où nous sommes invités à planter notre bâton en faisant le serment de venir le rechercher en cas d’attaque de la ZAD, ou d’agir contre les expulsions et les travaux où que nous soyons. Mon modeste bâton rejoint alors les nombreux bâtons déjà plantés. Le fameux champ des bâtons ! Je fais la rencontre d’un militant « célèbre », Jean-Baptiste (si mes souvenirs sont bons) qui est de toutes les luttes et parle avec un homme d’être à La Haye la semaine prochaine pour le procès de Monsanto.

Le champ des bâtons vers midi

Le champ des bâtons vers midi

Jean-Baptiste

Jean-Baptiste

Derrière ce pré se trouve la zone principale du rassemblement avec le chapiteau, la scène, des bars et divers stands d’acteurs de la ZAD et de l’opposition. Après avoir rapidement avalé mon sandwich, j’en fais le tour : je prends de la documentation et achète une BD au stand de l’ACIPA, j’écoute une élue qui mobilise les troupes pour participer à une enquête publique (Scot) et propose des petits papiers avec des exemples de questions à poser aux élus, je lis les panneaux descriptifs des espèces animales étudiées par les Naturalistes en lutte sur le site de la ZAD, je pose avec le panneau d’opposition à l’aéroport dans le cadre d’une pétition qui vise 12.000 photos, je prends un verre de cidre au bar, je passe devant les nombreux stands qui proposent de la nourriture 100% ZAD à prix libre. Au milieu du pré, d’autres stand prennent place : improvisations musicales, vente de cartes de la ZAD (toujours à  prix libre) ou encore atelier de fabrication de masques à gaz avec des bouteilles, du charbon, des masques de chirurgien, un élastique et des chambres à air. Je suis impressionnée par les nombreux endroits où il est possible de faire la vaisselle, se laver les mains ou se procurer de l’eau potable.

Temps de midi

Temps de midi

Fabrication de masques à gaz

Fabrication de masques à gaz

Point d'eau

Point d'eau

Je prends ensuite place devant la scène en attendant les prises de parole. Ces périodes d’attente sont aussi l’occasion de voir défiler différentes figures de militants, chacun-e dans leur style. Tout au long de la journée, ces moments sont aussi l’occasion pour les groupes de discuter, d’échanger, de débattre.

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Toute de jaune vêtue!

Toute de jaune vêtue!

Discussion au soleil et à l'aise

Discussion au soleil et à l'aise

Les prises de parole commencent. Plusieurs acteurs de la ZAD prennent la parole, expliquant pourquoi ils ont choisi le bâton comme symbole de la journée, et lisant le serment de la journée qui se termine par un puissant « Nous sommes là, nous serons là » répété à l’unisson par la foule. Tandis qu’une partie de cette foule part planter son bâton dans le champ, d’autres, dont le bâton est déjà planté, entament quelques danses sur les chansons de Dominique Loquais, déjà présent au Larzac. D’autres personnes sont alors invitées à prendre la parole. Des habitants d’un village voisin qui affirme leur opposition à la présence policière et leur aide aux zadistes en cas d’expulsion. Des syndicalistes de la CGT Vinci et de la CGT AGO qui expliquent leurs raisons de s’opposer au projet de Notre Dame des Landes : sous-traitance par Vinci de certains travaux, pertes d’emploi pour le personnel de l’aéroport actuel de Nantes. Des militants de la lutte No TAV d’Italie. Une femme ayant fondé une association dénonçant les crimes commis par la police, dont la mort d’une vingtaine de personnes dont son frère.

La CGT

La CGT

Shall we dance?

Shall we dance?

En avant la chanson!

En avant la chanson!

Le soleil fait son apparition pour deux petites heures. Un autre groupe, toulousain, vient ensuite chanter des chants révolutionnaires espagnols, El Comunero. Vers 16h30, je retourne faire un tour du côté du champ des bâtons, qui s’est bien étoffé depuis midi. Les bâtons forment maintenant une belle barrière. J’en fais le tour, ce qui me donne l’occasion d’admirer la créativité artistique de certains, tandis que d’autres sont clairement destinés à la lutte. J’entame la discussion avec des militantes de Novissen, association qui lutte contre la ferme des Millevaches en Picardie. Elles me signalent entre autres l’absence de jeunes au sein de leur mouvement, mais elles se réjouissent qu’ils sont nombreux ici.

Le champ des bâtons vers 16h30

Le champ des bâtons vers 16h30

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16

Le temps d’en faire le tour, il est 17h30. Je vais aux « portes ouvertes » de la grange, l’occasion de rencontrer certains charpentiers travaillant sur le site. L’un d’eux explique qu’une partie du bois est du bois de chauffage qui n’a pas été accepté comme tel par les marchands. Il est depuis travaillé et assemblé par les charpentiers. Si la grange n’en est qu’au début de l’assemblage, sa taille et sa hauteur laissent présager d’un magnifique ouvrage !

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16
Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16

Vers 18 heures, je prends le chemin du retour vers Rohanne. En chemin, j’en profite pour remplir mes yeux et ma mémoire d’images et de paysages de cette ZAD, avant que, probablement, les ballots et autres obstacles ne la ferme pour un temps…

Une journée à Notre Dame des Landes : ZAD 08/10/16

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