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TREPOS Yves, 1996, La sociologie de l’expertise, PUF, Paris

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Attention : ce résumé a été fait en fonction de mes questions de recherche du moment. Il n'est donc pas complet mais offre un bel aperçu des propos de l'auteur.

 

Introduction

 

Le mot « expert » est un mot en vogue qui est tantôt un label (comme un certificat), tantôt un état transitoire. Cette tension est une dualité constante entre deux pôles du « faire » dans les sociétés industrielles.

Au niveau étymologique, expert renvoie au latin expertis : expérience, épreuve, éprouvé, qui est supposé capable de surmonter passions et idéologies.

L’expertise serait « une situation problématique (une difficulté qui ne peut être surmontée par l’exercice professionnel normal, voire une difficulté que l’on arrive pas à localiser), requérant un savoir de spécialiste (mais cette spécialité est-elle celle qui convient ou simplement le plus proche possible de ce qui convient ?), qui se traduira par un avis (le fameux « rapport d’expertise »), donné à un mandant (qui donne pouvoir à l’expert, éventuellement, de sortir du  cadre habituellement autorisé), afin qu’il puisse prendre une décision (parfois pour son propre compte, parfois en vue d’un tiers, le bénéficiaire) » (5).

Devenir-expert

Selon Foucault, le développement de l’expertise date de l’essor de l’Etat-Providence (Welfare State) : le développement de l’Etat repose sur la systématisation de l’expertise (formation et opérationnalisation de savoirs et de technologies pour faciliter le calcul rationnel et la normalisation du citoyen en sujet). Mais très peu de travaux sur l’histoire de l’expertise. Eric Brian étudie la formation des liens entre économie, mathématique et administration en France au 18ème (développement de l’expertise technique avec par exemple l’école polytechnique). Au 19ème, c’est plutôt l’expertise juridique qui se développe.

D’autres expertises ont cependant proliféré en dehors de protections statutaires, mais toujours en lien avec l’Etat. Dans les deux cas, l’expertise n’est pas « flottante » mais  est un équipement indispensable au fonctionnement  des institutions publiques ou privées (on peut donc parler d’investissement de forme : des personnes qui agissent au nom d’institutions définissent une forme sociale, un dispositif qui règle les relations entre les différentes composantes d’une situation :

  • Expertise de décision : l’expert voit là où le professionnel ne voit pas. L’expertise accompagne une politique publique ou la production privée d’un produit ou d’un service. Par exemple : la consultance d’entreprise.

  • Expertise participante : participe à la définition de la politique à mettre en œuvre ou à la formulation de la demande.

Actuellement, tous les experts ne sont pas des professionnels, mais ils peuvent aspirer à le devenir. L’expert est plutôt un professionnel repéré : il met en œuvre, hors circonstances professionnelles, sa compétence professionnelle. L’expert peut être juridiquement investi (c’est alors un expert professionnel) ou ponctuellement investi (c’est alors un expert). Suite à une crise dans les professions (les professionnels sont contrôlés par des experts), l’expert exprime un idéal. Les experts interviennent en effet pour rationaliser les pratiques professionnelles, gérer les innovations techniques, et répondre aux urgences. L’expertise fait donc partie d’un marché.

A l’expertise s’ajoute la contre-expertise, qui est la prolongation de l’expertise ou sa négation (le jugement expert est discuté). On parle alors d’expertise alternative (les médias sont un lieu privilégié du développement de cette expertise). Ces expertises alternatives peuvent aussi être liées à des mouvements sociaux, comme l’écologie ou la lutte anti-nucléaire, où s’affrontent experts « classiques » et experts « alternatifs » (qui veulent faire un autre usage des mêmes sicences). L’expertise alternative vise donc plus la conquête de positions que la construction de nouvelles rhétoriques. Les experts alternatifs remettent en cause des rhétoriques, des énoncés scientifiques, et non les sciences (remise en question de l’argumentation scientifique plus que des théories).

Distinction entre l’expert (qui sait) et le public (qui ne sait pas). Mais le public peut passer de destinataire (passif) à usager (capacité de s’approprier, de détourner). Selon Pharo, « L’expert et le profane possèdent et font usage de savoirs de sens commun (sémantiques et procéduraux). Mais l’expert possède en outre un savoir spécialisé, c’est-à-dire une certaine capacité de générer ou de reconnaître des propositions vraies dans un certain domaine, tandis que chez le profane, la part de la croyance est a priori la plus forte. La reconnaissance par le profane de la compétence de l’expert ne s’accompagne pas nécessairement de la reconnaissance de l’existence du savoir que cette compétence requiert (29). En fait, l’expertise appelle une proto-professionnalisation des usagers (apprentissage des rôles d’usagers face à des experts). La cristallisation est un processus de construction du mécontentement en conflit (cristallisation des griefs par un investissement sociétal), alors la politisation est un investissement de forme pour canaliser ces griefs). Entre le profane et l’expert, il y a aussi des figures intermédiaires (ceux qui aime et/ou pratiquent ce qu’ils aiment comme un professionnels ou un expert (qui eux n’ont pas à aimer). L’amateur, figure intermédiaire clé, est aussi un stigmate pour tout professionnel  ou expert qui n’arrive pas à se faire reconnaître comme tel. Par l’effet des dispositifs de participation  dans les politiques sociales contemporaines, l’amateur peut se voir, de manière inattendue et ponctuelle, restauré au statut d’expert. Mais au sein de ces dispositifs participatifs, l’amateur n’est plus celui qui a une connaissance théorique et est apte au jugement, mais un acteur social mobilisé pour son civisme militant.

Les usagers peuvent s’organiser en réseau. Quelle est alors la place de ces usagers dans les dispositifs d’expertise ? Quand ils revendiquent des alternatives au savoir légitime des experts, les usagers réclament une place dans l’exercice de l’expertise et de la décision (ce qui donne une place négative au professionnel, pris entre l’expert et l’usager). Les usagers contestent la division sociale des savoirs et le monopole des savoirs (attaque contre la rétention de savoir, contre l’expertise et non l’expert). Le réseau est alors une alternative à l’expertise comme forme conventionnelle.

Le mouvement de cristallisation en appelle à une compétence d’incitation : les professionnels cherchent à mobiliser les usagers afin qu’ils interviennent à leur place (mais ils se réservent le rôle de conseil, d’évaluation).

Quelle est la responsabilité des experts ? Se tient-il à distance suffisante des enjeux sociaux ? L’expert est alors confronté à l’intellectuel (qui lui aussi revendique savoir, intervention et responsabilité). L’expert peut être manipulé par le politique : il sert de caution aux décideurs (besoin de fonder l’action politique dans un arrière plan de savoir). A l’inverse, les experts peuvent se rendre indispensables : il faut alors s’intéresser aux actes déployés par les experts pour contribuer au mode de légitimation de l’autorité et aux techniques utilisées pour obtenir la délégation nécessaire. Se pose alors une question d’éthique : passer de l’expertise au sage (afin de maintenir sa position).

L’expertise ne peut donc être isolée des procédures en amont et en aval. Selon Wolton, l’intellectuel trouve sa légitimité dans les connaissances, le politique dans l’exercice du pouvoir, et l’expert comme intermédiaire. Ainsi, il y a tension entre l’expert et l’intellectuel (Bourdin) ou entre l’expert et le savant (Javeau).  Selon Bourdin, l’expert est celui qui applique des connaissances fondamentales dans une situation donnée ou celui qui pet déterminer quelles connaissances fondamentales sont nécessaires suite à un diagnostic. Pour Habermas, l’intellectuel traduit les cultures d’expert auprès de publics plus larges.

Régulations de l’expertise : continuité entre l’expertise et les autres moments (question de la responsabilité civique), paritarisme (forme parlementaire), compromis entre le monde domestique (amateur) et le monde civique (expertise).

L’expert se caractérise donc par rapport au profane, au professionnel et au politique. L’expertise est une position provisoire stabilisée par des investissements forts.  Il y a tension entre la stabilité d’une position et l’instabilité de ceux qui l’occupent.

Equipements de l’expertise

Quelles sont les ressources mobilisées pour exercer et légitimer l’expertise ? L’expertise requiert un équipement= dispositif liant personnes, choses et actions selon une certaine loi et un investissement sur lesquels ils s’accordent. Il y a d’un coté les équipements objectivés (machine, livre, algorithme), et les équipements incorporés (savoir, dispositions éthiques).

Jugements d’experts : expertise = jugement (attribuer un prédicat à un sujet. Cf Berque et habitat). Au moyen de raisonnements qui doivent être considérés comme des argumentations. Les jugements permettent, à partir des composantes d’une situation problématique, de définir une causalité sur base de laquelle prendre une décision. Plutôt que de détenir un savoir, un expert doit se prononcer sur une conjoncture. Ce jugement expert, plutôt qu’un assemblage de preuves indiscutables, possède une part de subjectivité. Une sociologie du pouvoir observe l’expertise comme un aspect de domination sociale. Une sociologie de la connaissance considère l’expertise comme une situation d’épreuve.

Dans son jugement, il s’agit pour l’expert :

  • d’euphémiser, de problématiser, de nommer. A partir du diffus (situation problématique), il s’agit de fabriquer de a norme, de mettre en forme une question. Nommer = qualifier ou disqualifier. Euphémiser = passer du savoir à la norme.

  • de mettre en récit : monter en un seul récit des récits différents pour faire apparaître la conclusion de l’expert comme naturelle.

  • De faire des arbres de causes : afin de produire des normes (normes sociotechniques).

Rhétorique de l’expert : l’expert doit l’utiliser pour se faire reconnaître comme tel. Si la rhétorique de l’expert est couverte par son organisation, ce n’est pas le cas de l’expert. Il produit sa propre rhétorique, entre technique et éthique, entre science et politique. La perspective constructiviste accorde beaucoup d’importance aux argumentations. Le jugement de l’expert se situe alors dans l’ordre de la vraisemblance plutôt que de la vérité.

  • Argumentation elliptique (enthymème) :

  • Lieux communs et vulgate : experts et non experts partagent des jugements, des lieux communs qui ne sont pas des formules creuses mais l’état intermédiaire d’un affirmations, qui fait partie d’une vulgate. (Vulgate : lieu commun entre experts et non-experts). Ces lieux communs n’appartiennent pas aux personnes mais aux situations. Experts et non experts partagent aussi la faculté de s’orienter dans des espaces où des accords sont nécessaire, avec prudence. La prudence est alors une compétence ordinaire disqualifiée de vulgate par les spécialistes mais est requise pour les nouveaux dispositifs participatifs comme dispositifs d’usagers.

Fonctions générales de toute expertise : attribuer et valider. Les experts attribuent des outils à une situation donnée (ordonner un problème en le situant dans un ensemble fini) ou valident des procédures dans un contexte (ouverture du champ des possibles et de légitimation des solutions proposées). Ce peut être deux temps de l’expertise.

Boite à outil des experts : il n’y a de rhétorique experte qu’avec des ressources externes aux enjeux du diagnostic.

  • Savoirs d’experts : ce savoir = savoir-faire (répertoire de situations et de clefs d’action), savoir comprendre (appui sur les connaissances préalables pour définir la pertinence  de l’information mobilisée), et savoir combiner (ordonner, agencer). Selon Callon et Rip, l’expertise est un assemblage entre un pôle scientifico-technique (construction de savoirs), un pôle sociopolitique et économique (compétences, attentes, projets, intérêts), et un pôle règlementaire (directives et recommandations)Le côté instable de l’expertise est alors visible au vu des controverses de spécialistes du premier pôle, des conflits entre acteurs sociaux du second, et des litiges possibles dans le troisième.

  • Habilités expertes :

    • langage de vérité (rattacher l’expertise à un corpus savant identifié) : droit (l’expertise prend souvent la forme du procès. La force de la forme, c’est le travail de neutralisation des intérêts sociaux qui s’opère par la formalisation juridique. Cette formalisation permet d’obtenir l’adhésion), sciences dures et sciences sociales (figure du sociologue expert). Il s’agit de langage, car il donne le moyen de s’exprimer tout en dépassant ce qu’il est possible de dire dans le milieu scientifique. Selon Roqueplo, l’expert doit expliciter à d’autres les connaissances et ignorances qu’il a mobilisées. Il agit non pas en tant que juge impartial mais comme avocat scientifique. L’exemple de l’écologie montre les expertises sont portées par des groupes d’intérêt, mais des référentiels existent : langage règlementaire, langage technique, langage économique. Les situations de négociation rapprochent ces différents langages et les groupes d’intérêts qui les portent.

    • dispositifs d’authentification (labels d’Etat, soutien des tiers) : les experts n’ont pas, comme les médecins, une plaque certifiant leur expertise. De plus, les pays ont des traditions culturelles différentes, en fonction du degré de rationalisation formelle du droit ou des labels étatiques (la commission d’experts incarne l’équipement étatique de l’expertise. Appartenir à une commission est un label, une garantie de sérieux et de connaissance de la procédure d’expertise. Le tissu relationnel, le réseau, n’est pas qu’un équipement de contre expertise. Le milieu informel fonctionne comme régulateur de capital social.

    • mesures et instruments de mesure : statistiques (instrument de connaissance et de gouvernement de l’Etat).

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