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PLOUX François, 2011, Une mémoire de papier. Les historiens de village et le culte des petites patries rurales (1830-1930), Rennes : Presses universitaires de Rennes

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Attention : ce résumé a été fait en fonction de mes questions de recherche du moment. Il n'est donc pas complet mais offre un bel aperçu des propos de l'auteur.

 

Introduction

 

Question : comment une conscience communale a-t-elle pu se maintenir de nos jours alors que depuis 200 ans, les campagnes françaises subissent des mutations qui contribuent à l'affaiblissement des attaches locales (l'Etat moderne délaisse les attaches territoriales au profit d'affiliations plus larges) Comment la trajectoire sociale des auteurs, leur position dans l'espace social, leur formation intellectuelle, peuvent expliquer leur investissement dans la recherche érudite ?

Actuellement, l'engouement pour l'histoire des villages est un indice de la permanence de cet attachement à la commune. Bensa parle même de « frénésie d'histoire ». Ainsi, l'ouverture des sociétés locales sur le monde ne met pas fin aux sentiments d'appartenances aux communautés territoriales (villages, communes).

Au 19ème siècle, si les bourgeois et les grands propriétaires terriens membres de sociétés savantes ont travaillé à la gloire de leur patrie provinciale, peu d'intérêt a été accordé aux couches inférieures de ces érudits : des érudits de village, le plus souvent issus de la petite notabilité, écrivirent l'histoire de leur commune sous forme de monographie. Les premières monographies de communes datent de 1835-1840, et furent un des outils de célébration du local afin de développer auprès des paysans un sentiment d'appartenance au territoire local.

Indices de l'engouement actuel pour l'histoire locale :

  • réédition depuis 1986 par une maison d'édition locale (Monographies des villes et villages de France) des monographies de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle.
  • Mise en ligne par des archives départementales de manuscrits d’instituteurs concernant leur commune.
  • Edition sur Internet par des particuliers de monographies réalisées par un instituteur du village au 19 ou 20ème siècle.

Ce livre est consacré à ces monographies et à ceux qui les ont écrites. Si leur objet (commune rurale) et leur intention (apologie des villages) sont similaires, l'aspect matériel ne l'est pas. Ces écrits sont des livres, des notices, des manuscrits, des questionnaires,...

 

I. L'invention d'une formule

 

L'histoire de la monographie de village débute dans les années 1830 avec des antiquaires de province. Les premières monographies furent éditées à la fin des années 1820 par un instituteur et un vicomte. Avant, des curés de campagnes s'étaient intéressés à l'histoire de leur paroisse (17ème siècle). Mais dès 1830 à 1848 (Monarchie de juillet), des notices communales et des travaux réalisés par des chercheurs affiliés à une société d'émulation ont fleuri. Le climat intellectuel était propice à l'exploration de la France locale, et au début de la Troisième république (1870), l'intérêt de la monographie de commune n'était plus à prouver.

Mais comment les antiquaires des années 1830 en vinrent à imaginer la possibilité d'une science historique des villages ?

Tradition des statistiques descriptives : depuis le directoire (1795-1799), importance de la statistique descriptive en France, à laquelle les notables de province, membres de sociétés d'émulation, participèrent sans aucune sollicitation officielle. La statistique allait de paire avec l'idée d'un traitement mathématique de données quantifiables ; et d'inventaire complet des ressources d'un territoire.

Monographies d'antiquaires : dès 1830, des érudits de province publient des notes, notices historiques ou notices dans les bulletins et mémoires de leur société d'émulation. Elles sont consacrées à l'archéologie locale (description de l'église, du château ou de vestiges gallo-romains sont au cœur de l'article). C'est une nouveauté, car jusqu'aux années 1820, les érudits locaux travaillent sur des aires plus étendues que la commune, qui n'est pas pour eux une entité historique à part entière. Ces notables impliqués dans la sociabilité savante étaient par dessus tout attachés à leur province. Pourtant, ce sont ces antiquaires qui ont écrit les premières monographies et imaginèrent la possibilité d'une histoire des villages.

Village, lieu de mémoire, ruralité et localisme : les antiquaires travaillèrent alors selon les méthodes des historiens et archéologues de l'époque, attelés à un recensement exhaustif de la France. Pour ce faire, ils ont divisé la France en autant d'inventaires partiels qu'il n'y avaient de communes. Les antiquaires s’occupaient alors de ces communes. A la même époque, l'idéologie dominante célébrait la civilisation agraire et l’enracinement, donnant encore plus d'importance à ces monographies de communes rurales. Un sentiment d'attachement aux petites patries locales allait de paire avec le goût pour les études historiques. La France rentrait en effet dans l'ère industrielle, ce qui suscitait des inquiétudes.

Sociologie des précurseurs : les premiers auteurs n'étaient pas spécialistes de la monographie, la majorité de leurs travaux portait sur des sujets d'étude plus nobles. Ils étaient affiliés à une ou plusieurs sociétés d'émulation, et étaient issus des mêmes milieux sociaux (noblesse, bourgeoisie capacitaire et clergé constituent les trois groupes majoritaires). Ainsi, le profil de l'érudit de village est-il celui de l’antiquaire ou de l'agronome de province, mais la noblesse et le clergé y sont plus représentés. Ces deux catégories avaient en effet intérêt à étudier et porter l'histoire des communes. L'attirance des nobles doit être mise en relation pour leurs relations avec la culture généalogique et leur anxiété face à l'avènement du monde moderne. Peinant à y trouver sa place, elle se réfugiait dans un passé idéalisé. L'étude de l'histoire était une manière de montrer leur utilité sociale en dehors de la sphère publique de laquelle elle se trouvait de plus en plus exclue, et d'affirmer symboliquement leur emprise sur un territoire. Le clergé s'est quant à lui retrouvé impliqué sous l'incitation des évêques qui invitaient le clergé à s'impliquer dans la recherche historique et archéologique. Il s'agissait de redorer le blason intellectuel d'un clergé le plus souvent issu de la classe paysanne ou de l'artisanat.

L'identité sociale des historiens de village : les antiquaires ont très vite pris conscience que le recensement ne pouvait aboutir qu'à condition de mobiliser un réseau d'informateurs locaux (un archéologue ne pouvait arpenter seul un département entier). Ainsi, l'enracinement dans un terroir était vu comme une qualité d'un bon informateur. Dès 1840, petits notables, hommes d'église, instituteurs de campagne, constituèrent ces informateurs locaux. Leur rôle était spécifique : collecter des données qui pourraient être exploitées par des chercheurs aguerris qui en feraient la synthèse. Ainsi s'est démocratisé le champ des recherches locales. Si les premiers historiens de village étaient des antiquaires, sous la Troisième République, ils étaient peu à appartenir aux couches supérieures de la société. La distribution des érudits de village diffère alors de celle des historiens de village. La proportion de nobles y est à peu près identique, mais les diplômés du supérieur sont moins représentés chez les historiens de village, alors que les enseignants et les curés y sont surreprésentés. Selon Carbonell (Histoires et historiens), il existe une corrélation entre le choix des thèmes et la hiérarchie des professions : au plus la profession est noble, au moins l'individu pratique la monographie locale. Les curés et les instituteurs ont à eux seuls écrit la moitié des monographies. Ces hommes, issus de milieux modestes (agriculteur, artisan) purent ainsi accéder aux strates inférieures de la bourgeoisie rurale (promotion par le mérite) tout en restant en dessous des bourgeois diplômés et des nobles. Le monde des sociétés savantes leur était ouvert à condition qu'ils se cantonnent à l'histoire micro-locale des villages. De ces érudits, on attendait qu'ils fournissent « des détail, un matériau brut que d'autres, plus savants et plus habiles, sauraient exploiter » (59). Ils ne devaient en aucun cas faire de remarque personnelle ni s'essayer à la généralisation. Les informations étant destinées à être exploitées par d'autres chercheurs, l'exercice n'était pas des plus gratifiants.

Si pour les antiquaires la commune représentait tout d'abord une subdivision territoriale sans épaisseurs, les érudits les virent rapidement dotées d'une personnalité historique méritant d'être étudiée pour elle-même. Dès 1860, il était devenu nécessaire de faire l'histoire des communes rurales, et les institutions encouragèrent les amateurs d'histoire locale à publier des monographies. Les sociétés d'émulation se joignirent au mouvement en organisant des concours. Pourtant, la monographie communale, désignée comme utile, avait un statut subalterne au sein des travaux historiques. Le développement de ce genre mineur coïncide avec l'élargissement du champ de l'érudition locale à des catégories d'auteurs issus de la petite notabilité de village. 

 

II. Des fantassins de l'érudition

 

Au cours de la Troisième République, les curés et les instituteurs sont une véritable armée de réserve de l'érudition locale, étendue sur tout le territoire national, et dotée d'une mission spécifique : écrire l'histoire, la monographie, de chaque commune française. Dès 1850, l'érudition locale devient une science instrumentale au service de la promotion de la France paysanne, et curés et instituteurs deviennent les porteurs de cette idéologie.

Au 19ème siècle, l'érudition locale était une ressource mobilisée, individuellement ou collectivement par des hommes désirant accéder au statut de notable ou consolider leur position dans ce groupe. Le savoir de l'historien de village était un élément de prestige recherché par les châtelains, qui devenait impuissants, et par les curés et les instituteurs, qui y voyaient un moyen d'ascension sociale.

Une échappée sociale par le livre : démocratisation du recrutement sacerdotal et professionnalisation des maîtres d'école. Les curés historiens écrivant dans les années 1840-70 étaient pour la plupart autodidactes à cause du mauvais niveau du séminaire, qui ne pouvait être à l'origine de leur trajectoire érudite. Dès les années 1860, le niveau du séminaire fut relevé, car l'Eglise avait compris que l'histoire était un terrain sur lequel affronter les adversaires. L'étude du passé était devenue polémique, une arme de guerre qu'il faut savoir manipuler. Les instituteurs aimaient occuper leur temps libre par de la lecture et de l'écriture, une manière d'affirmer leur identité sociale d'intellectuels du village. Ils s'étaient familiarisés avec les idées agrariennes et localistes durant leurs études et leur préparation au concours d'entrée à l'école normale. Les sujets de compositions étaient des incitations à développer des thèmes de l'attachement au local, des vertus paysannes, des dangers de l’émigration en ville. Ensuite, l'administration scolaire s'inquiétait de voir les instituteurs consacrer leur temps libre à des occupations peu nobles (chasse, cabaret), et les poussait à écrire une monographie.

Formation d'un habitus : le goût des instituteurs et des curés pour les études historiques est à mettre en relation avec leur trajectoire de vie. Publier une monographie montrait l'intégration de l'auteur à la culture intellectuelle et ses liens avec les notables qui animaient les sociétés d'émulation. Ces curés et instituteurs étaient guidés dans leur tâche par des guides, des manuels, écrits par des universitaires, afin de les aider à bien écrire une monographie.

Territoire intellectuel de l'érudit de village : en plus de la formation qui poussait à avoir le goût pour les recherches historiques, le type de disposition intellectuelle acquise une fois dans le métier est à prendre en compte. L'instituteur, en même temps qu'il avait appris des connaissances historiques, géographiques et autres durant sa formation, avait intériorisé un rapport déférent à la haute culture. « Le savoir de l'instituteur, qui n'apprenait que pour apprendre, était essentiellement utilitaire, par opposition au savoir gratuit, désintéressé, du bourgeois » (81). Ainsi, les monographies étaient à l'image des savoirs des instituteurs et des curés : instrumentale, qui n'avait de justification que son utilité pratique (occuper les instituteurs durant leur temps libre, développer chez les paysans le sens du terroir,...). Cette pratique de l'enquête permit de développer le goût des études locales chez les instituteurs. En même temps, ce réseau national de collecteurs de données brutes instaurait un partage du travail intellectuel, le travail de synthèse étant  réservé aux initiateurs des statistiques ou inventaires. Il existait une complémentarité entre ceux qui enregistraient des faits bruts dans les monographies de communes et ceux qui en faisaient la synthèse dans le cadre d'une monographie départementale ou provinciale. Ce partage du travail est à mettre en lien avec une représentation de la France comme un emboîtement d'espaces d'appartenance. Le choix préférentiel des instituteurs tenait à leur accès facile aux sources locales (archives,...), à leur goût du travail bien fait, à leur attache à leur commune de résidence. L'instituteur était un interlocuteur local préférentiel à condition de ne pas outrepasser ses compétences. Les curés réalisaient des monographies selon le même principe de répartition du travail avec les évêques. Ainsi, si l'émergence des monographies est allée de paire avec une démocratisation de l'accès à l'érudition, les instituteurs et les curés occupaient une place inférieure.

Autorité de la science : réaliser une monographie permettait aux instituteurs et curés de côtoyer les notables impliqués dans les sociétés savantes, ce qui était une source de prestige. Les instituteurs et curés, de par leur labeur, pouvaient acquérir un capital symbolique qui mettait en évidence leurs qualités (amour du travail, patience, sacrifice de soi).  Et ils pouvaient en tirer bénéfice au niveau local. « Par conséquent, l'émergence de la figure d'historien de village doit être mise en relation avec la recomposition de la figure du notable dans la France rurale du XIe siècle » (91). Le pouvoir municipal (officiel ou informel) était devenu un enjeu de luttes [comme maintenant?]Les grands propriétaires terriens et les nobles perdaient de leur autorité. La petite bourgeoisie en profita en s'emparant du pouvoir municipal, déplaçant la conflictualité villageoise au sein des notables de petite envergure : la dispute de village opposait alors le curé monarchiste et l'instituteur républicain. Cette opposition était idéologique entre deux petits notables en concurrence sur la scène municipale. Cette lutte s'est en partie déroulée sur le terrain de l'érudition locale, chacun voulant faire valoir sa vision du passé et de l'histoire. Il en a résulté une émulation collective et l'augmentation importante du nombre de monographies après 1860. Historiographie laïque, progressiste et historiographie cléricale, monarchiste partageaient alors des similitudes, tout en ayant des antagonismes. Les querelles villageoises recouraient de plus en plus à une rhétorique anti-cléricale, montrant l'affirmation d'une conscience municipale laïque. Ainsi, l'essor dès 1840 des monographies cléricales s'inscrivait dans le contexte d'émancipation des masses paysannes et de conquête du pouvoir municipal. L'Eglise avait compris que la pratique de l'histoire des communes permettait une appropriation des lieux et donc une emprise du clergé sur les collectivités villageoises. Curés et châtelains n'avaient plus le monopole du savoir local, mais étaient concurrencés par des érudits laïques (des maires écrivaient parfois une monographie une fois élus). 

Inconfort moral du transfuge : si la production monographique permettait de renforcer l'autorité locale des curés et instituteurs, elle leur permettait aussi d'affirmer leur appartenance à la communauté villageoise. Ces petits notables, transfuges isolés, ne partageaient pas toujours les valeurs des populations villageoises. Peu impliqués dans la vie sociale paysanne, ils se repliaient dans les livres. La recherche érudite, au delà d'un simple divertissement, permettait de sortir de l'isolement en fréquentant archives, bibliothèques,... Enfin, l'étude de l'histoire locale était une manière pour ces hommes, qui avaient une fracture entre leur identité héritée et leur identité acquise, de renouer avec leur passé tout en s'intégrant dans la communauté locale (création de liens avec les villageois). Publier une monographie permettait de mettre en avant son savoir, sa persévérance, sont abnégation, son dévouement à la science, son amour du travail, son attachement au village. Ces qualités étaient à l'honneur au 19ème siècle.

 

III. Science indécise du monographe

 

Très rapidement après les publications des premières monographies, les érudits à la réputation bien établie, les directeurs d'archives et les universitaires publièrent des textes à visée normative énonçant les grands principes de la méthode monographiques. Les historiens de village ne participèrent pourtant pas à cette réflexion théorique et pratique sur le contenu et la forme de la monographie. Il s'agissait de fixer les canons du genre afin d'imposer à l'amateur d'histoire locale des méthodes conformes aux exigences de la haute science, de restreindre ses ambitions et de l'assigner à son domaine de compétence d'auxiliaire de la recherche.

Objet de la monographie :

  • Complétude et exhaustivité thématique : accumuler des informations dans tous les domaines de la connaissance.
  • Histoire de la France en raccourci : le local était du national en réduction. Les monographies retraçaient les grandes étapes de l'histoire de France dans le cadre de la commune, ce qui se marquait dans le choix des découpages chronologiques et le plan des monographies. Parfois, faute d'avoir trouvé le moindre fait saillant, les historiens locaux déclaraient que le village n'avait pas d'histoire.

Programme leplaysien des monographies communales : Le Play avait conçu une méthode monographique qui reposait sur deux principes : observation des faits in situ, et leur exposé dans un cadre uniforme permettant les comparaisons. Ce procédé d'abord utilisé dans l'étude des familles ouvrières, fut étendu aux monographies de société dès 1870. Emile Cheysson fut le véritable initiateur de la monographie de commune d'inspiration leplaysienne. Il suggérait un plan uniforme, avec une partie historique (histoire générale, histoire démographique, histoire économique, histoire sociale), pour montrer l'origine des phénomènes contemporains (éclairer le présent par le passé). Cette partie historique devait constituer l'introduction de la monographie. Peu d'intérêt était accordé à la partie historique, car l'observation localisée devait permettre l'étude des problèmes contemporains. Il s'agissait en effet de développer les thèmes suivants : milieu physique, démographie, émigration/immigration, division de la propriété, modes d'exploitation, culture, instruction agricole, industries rurales, salaires et main d’œuvre, condition du personnel agricole, syndicats agricoles, assistance,...

Savants et amateurs : les universitaires ne restèrent pas à l'écart de la réflexion sur les monographies de commune. A la fin du 19ème siècle, la frontière entre monde académique et nébuleuse érudite, était poreuse dans les provinces (en partie parce que les historiens professionnels voulaient prendre le contrôle des sociétés d'émulation). S'ils ne pratiquaient pas l'exercice de la monographie, ils fixèrent les rapports entre amateurs et professionnels. Beaucoup de professionnels tentèrent d'asseoir leur légitimité sur la disqualification des travaux des érudits locaux. Les disciples de Vidal de la Blache, opposés au principe d'une géographie départementale (circonscription artificielle), n'étaient pas opposés à la monographie locale, et certains rédigèrent des guides et des plans pour les amateurs locaux. L'intérêt des monographies dépendait de l'usage que pouvaient en faire les chercheurs professionnels. Les fondateurs de l'école historique française disqualifièrent également les amateurs. Ces tenants de l'histoire positiviste appréciaient les érudits locaux, habitués à travailler sur archives et peu versés dans l'art de la généralisation. Ils appréciaient le recours aux documents originaux et l'abondance des références, la mise en œuvre des documents par les historiens locaux. Mais la monographie restait un genre mineur, et les historiens professionnels n'appréciaient pas le manque de notes de bas de page. Début du 20ème siècle, ce furent les historiens de métier qui voulurent prendre distance par rapport aux amateurs. S'ils acceptaient le bien-fondé et l'utilité du travail des historiens locaux, ils soulignaient les déficiences de leurs travaux et voulaient les placer sous l'autorité intellectuelle des universitaires. Ils reprochaient également le manque d'homogénéité de ces recherches, et invitaient les sociétés savantes à former des ateliers historiques et imposer un programme pour accomplir des enquêtes méthodiques. Une commission d'universitaires (Gabriel Monod, Pierre Caron,...) rendit un rapport sévère à l'égard des sociétés savantes (accusées de recruter leurs membres par cooptation dans la noblesse et la bourgeoisie, sans accorder de place aux universitaires et fonctionnaires). Cette même commission était d'accord avec les monographies de communes, nécessaires pour la réalisation de synthèses, mais sans aucune valeur heuristique. Ces monographies étaient un instrument au service de l'accumulation de données. Pourvu qu'il ait été consciencieux (qualité suprême) et laborieux, on pardonnait les lacunes au monographe. Les remarques des universitaires concernaient la forme des monographie, et plus spécifiquement la construction du plan : ils dénonçaient le choix de plans thématiques, qui entraînaient des redites (à la fin du 19ème siècle, la monographie-inventaire avec ses plans à tiroir était passée de mode). Les universitaires critiquaient également les lacunes d'étymologie, l'ignorance des bibliographies, et soulignaient le manque de délimitation du champ de compétences de l'historien local. Il n'y avait aucune définition de l'histoire locale, ce qui plaçait l'érudit local sous le feu d'une double critique : on lui reprochait l'excès de détails inutiles (n'intéressant que les habitants de la commune), et de s'aventurer dans le domaine de l'histoire générale, domaine de compétence de l'universitaire.

Histoire des villages à l'époque des Annales : dès 1920, le fossé entre érudition (locale) et recherche (nationale) était creusé. Lucien Febvre soulignait les défaut des monographies d'amateurs : ignorance des acquis de la recherche, grande place accordée à la description (au détriment de l'explication), peu de développement des thèmes chers aux historiens des Annales (structures sociales, culture matérielle), aucun intérêt sans être replacée dans un cadre plus large. Avec ces défauts, une monographie était une simple notice pour touristes. Marc Bloch était plus indulgent envers les travailleurs locaux dont l'oeuvre était utile mais qui avaient besoin de guides. Bloch voulait une collaboration étroite entre amateurs d'histoire et historiens de métier. Trois choses opposaient selon lui l'historien local à l'historien de métier : les intentions de l'érudit de village (l'amateur agit en fonction de sa fidélité pour le sol et les ancêtres, il écrit pour ses compatriotes), l'histoire locale est totalisante (là où l'histoire générale est analytique), et les érudits locaux ne pensent pas par problèmes. Bloch invitait aussi les érudits locaux à prendre en considération certains domaines de l'histoire : le social, les techniques, l'économie.

Histoire du peuple : chaque historien local ou presque avait sa manière d'aborder l'étude de l'histoire locale, noyau dur de leur monographie. Il est pourtant possible de dégager des similarités :

  • Villages sans histoires : les monographes voulaient faire débuter l'histoire de leur commune à des époques très reculées. Mais les monographes privilégiaient ensuite l'époque médiévale et l'époque moderne aux décennies postérieures à la Révolution. Dans les parties relatives aux époques médiévales et modernes, il était peu question du village et de ses habitants, mais bien des seigneurs, des dominants. Si les nobles faisaient cette histoire des dominants, prolongeant par là les études généalogiques, les historiens issus de la petite notabilité le faisaient aussi, notamment à cause des sources exploitables. De plus, l'histoire de la localité, mêlée à celle des seigneurs, s'en trouvait relevée.
  • Absence du peuple : le peuple était le grand absent des monographies locales. Il était question des villageois dans les parties traitant des mœurs, du folklore, de l'agriculture, à la période contemporaine. En 1848, le suffrage universel masculin modifia la place des paysans dans la vie de la commune. L'apologie de la ruralité devint une mode et acquit une dimension politique. Les monographies furent alors un instrument de diffusion d'une image idéalisée de la ruralité. Ce discours prenait d'autant plus d'importance dans une Europe animée par les idéologies nationales : focaliser le discours patriotique sur le paysan enraciné dans son terroir, fidèle au savoir ancestral, montrait l'ancienneté et l'immuabilité de la patrie. Dans ce contexte, les traités d'histoire rurale augmentèrent. A la fin du 19ème siècle, il était devenu évident que la monographie était le lieu adapté à l'histoire des classes rurales. Mais peu de monographes appliquèrent l'assimilation de l'histoire rurale à une histoire du peuple, les érudits se donnant peu de moyens d'étudier la vie des paysans au Moyen-Age ou sous l'Ancien régime. L'histoire économique et sociale fit son apparition dans les monographies au début du 20ème siècle, et il fallut attendre les années 1950 et l'influence des community studies américaines sur la sociologie pour que la monographie de commune permette d'étudier une collectivité villageoise.

 

IV. L'atelier de l'historien de village

 

Les historiens de village ne s'étendaient pas sur leur mode opératoire, préférant préciser leurs motivations ou leurs objectifs, d'autant que certains consacraient 20 ou 30 années à leur monographie. Pour en savoir plus sur le mode opératoire, il faut se tourner vers les textes normatifs, comme le plan de travail de l'Inspecteur d'Académie Henri Germouty, ancien instituteur et directeur de collections de monographies communales.

Préparer une monographie :

  • Tradition orale et histoire : premièrement, consulter les monographies des localités voisines, et éplucher les publications relatives à la région, au département, à la province. Pour la partie géographique, parcourir plusieurs fois la commune dans tous les sens. Et chose indispensable, discuter avec les doyens de chaque hameau.
  • Goût de l'archive : ne consulter les archives qu'une fois le travail d'observation (géologie, faune, flore, vestiges historiques) terminée. Commencer par les papiers de la mairie (registres de baptêmes, mariages, sépultures), continuer avec d'autres registres de la mairie (délibérations du conseil municipal,...) et les archives de notaires.
  • Mise en œuvre des documents : il y a peu d’informations sur le travail compris entre la sélection des sources et leur mise en forme dans le manuscrit. Il était conseillé de ne pas s'embrouiller, de faire un plan à l'avance, et de travailler avec des fiches.

Une histoire pour le peuple : si au début du 19ème il était impensable d'écrire des livres d'histoire pour le peuple, le recul de l’illettrisme rendit la chose possible théoriquement, créant un nouveau lectorat pour les monographies. La monographie communale devint un outil de vulgarisation du savoir historique dès 1860. Démocratiser la connaissance historique visait à partager un savoir et fixer les paysans à leur terre. La diffusion des connaissances se faisait dans les bulletins des sociétés savantes locales et l'édition d'ouvrages. Peu d'exemplaires des bulletins et des ouvrages étaient cependant tirés, et ces publications avaient plus de chance de tomber entre les mains de membres des Annales ou d'Académies de province.

 

V. La fabrique des villages

 

Au 19ème siècle, les hommes étaient hantés par la disparition du lien social. Ce fut le siècle de la prise de conscience du dépérissement des solidarités communautaires, tout en célébrant les vertus de ces solidarités et en créant les conditions de leur rétablissement. L'érudition participa à cette entreprise : constituer un savoir historique, inventorier les richesses architecturales et les tradition, étaient censés produire une nouvelle territorialité villageoise fondée sur la connaissance du village. Ainsi, l'érudition participa à la production du local.

A l'époque contemporaine, l'identité villageoise tenait à trois facteurs principaux. Le village était le lieu des solidarités et de la culture paysanne, fortement liées à l'activité villageoise. L'identité villageoise se traduisait par une hostilité envers les localités voisines. Enfin, les rapports avec le territoire occupé étaient essentiels dans l'identité collective. Les villageois connaissaient en effet l'organisation du terroir, les lieux remarquables, les repères, les lignes de partage,...

Mais plusieurs facteurs entraînèrent une disparition de cette identité collective : la guerre de 1870-71, l'alphabétisation des populations rurales. Dès lors, les monographes voulurent consolider le sentiment d'appartenance au groupe en dotant le village d'une personnalité historique, d'une mémoire. En racontant l'histoire du village, qui remontait parfois à une époque lointaine, on inscrivait le village dans la durée, on établissait un lien de filiation avec de lointains ancêtres. La prise de conscience de cette épaisseur historique était censée compenser l'affaiblissement des solidarités villageoises.

Bon nombre d'auteurs de monographies avaient pour motivation de rendre hommage à la petite partie, lui témoigner de l'affection, lui montrer des gages de fidélité. Les monographes décrivaient parfois leur activité comme un acte de piété filiale. Ils manifestaient des sentiments de tendresse et de dévotion. Un rapport particulier au temps se note dans leurs écrits : écrire l'histoire de son village natal, c'est renouer avec l'univers enchanté de la petite enfance, au temps où la commune était un havre. Bon nombre de monographes s'intéressaient à l'histoire de leur village à la fin de leur vie, animés par un sentiment de nostalgie. Cette nostalgie prenait aussi sa source dans une opposition vive au Progrès et à la Ville, lieu de corruption.

La rhétorique localiste de ces écrits se constitua au cours du 19ème siècle, avant de se fixer vers 1870. A cette époque, toute caractérisation de la petite patrie renvoyait aux mêmes thèmes : famille, solidarité, bonheur, durabilité, stabilité, terre. Cet amour du clocher devait suffire pour combattre les maux du présent (égoïsme, individualisme, isolement, artificialité,...). La commune était également assimilée à une grande famille.

Un conflit opposait pourtant les familles politiques dans la définition de la commune. Les cléricaux soulignaient l'importance de la paroisse, tandis que les bonapartistes mettaient en avant une commune comme entité administrative dépolitisée. Après 1870, les républicains firent de la commune une école de la démocratie. Les monographies furent un des lieux de cet affrontement.

 

VI. La France des petites patries rurales

 

Le succès des monographies de commune fut immense dès 1870, époque à laquelle la France subit de grands changements : urbanisation accélérée, mobilité des populations, dépeuplement des campagnes. Cela inquiéta les classes dirigeantes (notables provinciaux, membres du clergé, bourgeoisie) qui déploraient le dépérissement de la France. Dès 1870, l'apologie de la ruralité et di local fut partie intégrante de l'idéologie dominante. Les historiens de village adhérèrent à cette idéologie, et voulurent faire de la monographie un instrument de diffusion des valeurs localistes et rurales. Ils s’adressèrent plus particulièrement à un lectorat populaire dès 1850, voulant apprendre aux paysans à connaître et aimer leur village (patriotisme de clocher) afin qu'ils ne partent pas en ville. L'historiographie locale connut son apogée avec la fin de l'alphabétisation des campagnes. Le village était devenu la petite patrie du paysan au sein de la grande patrie française. La rhétorique de l'enracinement se basait sur un principe d’emboîtement des sphères d'appartenance. Ainsi, le patriotisme national englobait le patriotisme local et lui donnait un sens. La commune était une particule élémentaire dans le grand corps national, une France miniature.

Durant la Troisième république, définir la France comme une mosaïque d'entités territoriales emboîtées était partie intégrante du discours patriotique. L'objectif était de fabriquer des Français capables de s'inscrire dans deux sphères d'appartenance (la commune et la France) et de mettre en valeur la France rurale que mettait en péril la civilisation urbaine. Les monographies devaient alors permettre l'apprentissage du national par le local. Elle était un instrument pédagogique pour rendre les événements historiques concrets et locaux, et donc accessibles, la nation étant perçue comme beaucoup trop abstraite pour les paysans qui ne pouvaient dès lors aimer a priori la grande patrie française. Cette idéologie des petites patries confortait les historiens locaux dans l'utilité et la nécessité de leur travail : écrire l'histoire d'une commune revenait à participer modestement à l'élaboration de l'histoire de France.

Dans les années 1860-80, plusieurs projets visaient à créer un réseau national d'érudits de village qui seraient chargés d'écrire l'histoire de France au jour le jour. Cette histoire de France serait décomposée en autant d'histoires partielles qu'il n'y a de communes. Ainsi, en 1881, A. de Catalan, membre de la Société académique de Saint Quentin, proposa un tel projet. Selon lui, chaque commune devrait avoir son histoire, car les habitants des campagnes, et surtout les jeunes, ignorent tout du passé de leur village. Chaque livre d'histoire d'une commune pourrait alors servir de base d'apprentissage dans les écoles, et chaque famille aurait son exemplaire. Ce projet Catalan s'inscrivait dans une idée générale en vogue dans les années 1880.

 

VII. Histoire de la France en miniature

Pas résumé

 

VIII. L'envers du Progrès

 

Les monographies de communes témoignent de l'angoisse suscitée par l'avènement du Progrès, célébré par certains, craints par d'autres qui redoutaient ses conséquences. Après 1870, les érudits de village s'inscrivaient dans une violente réaction intellectuelle contre l'individualisme, le scientisme, et le rationalisme. Cette angoisse s'exprimait par une profonde nostalgie, et était particulièrement marquée dans les paragraphes consacrés aux mœurs, coutumes, habitudes. Certaines monographies montrent l'intérêt ethnographique de leur auteur, de sa curiosité pour les traditions populaires, ce qui n'était pas sans lien avec leur angoisse de la fuite du temps. Pour les monographes, il fallait recueillir pour transmettre.

 

Conclusion

 

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