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PARSIS-BARUBÉ Odile, 2011, La province antiquaire. L’invention de l’histoire locale en France (1800-1870), Paris, Editions du CTHS

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Attention : ce résumé a été fait en fonction de mes questions de recherche du moment. Il n'est donc pas complet mais offre un bel aperçu des propos de l'auteur.

 

Préface de Philippe Boutry

 

Etude de l’espace des antiquaires dans la première moitié du 19ème siècle, « organisé autour d’une multiplicité d’académies, de taille, de recrutement et d’influence infiniment divers, qui irriguent le champ du savoir autant que le corps social des villes grandes et  moyennes, des capitales déchues et des cités marchandes ou industrielles en expansion, dont la carte reconduit pair ailleurs globalement une ligne Saint-Malo – Genève du développement inégal de la France des notables »(9)

Vidal de la Blache : découpe le territoire en pays. Cette définition territoriale procède autant de l’inventaire, de la délimitation érudite, que de la réinvention descriptive.

Dans cet ouvrage, il est question de la constitution de la province antiquaire : le Directoire, le Consulat et l’Empire ont assuré la transition de la pensée patrimoniale entre l’âge des lumières et le moment romantique. La Restauration fut moins structurante institutionnellement mais est l’âge d’or de l’excursion savante et du voyage pittoresque. La Monarchie de Juillet est centrale dans l’institutionnalisation de l’histoire et des politiques du patrimoine.

L’auteur souligne aussi l’importance d’Augustin Thierry dans l’invention de la couleur locale comme mode d’accès à la vérité historique.

 

Introduction

 

L’époque moderne a constitué l’âge d’or de l’antiquarisme, défini comme pratique de connaissance du passé. Au 17ème siècle, la science des antiquité était devenue une discipline autonome, émancipée des curiosités multiples qui intéressaient les humanistes. L’antiquarisme était dès lors susceptible de fournir un fondement théorique à des pratiques archéologiques nouvelles (numismatique, iconographie comparée), de nourrir une réflexion sur la méthode historienne, d’orienter la fouille de terrain dans la perspective d’une recherche des origines nationales. AU 18ème siècle, l’antiquaire était  cantonné par l’homme des Lumières à la frontière du monde de la création artistique et de la réflexion critique, par l’encyclopédiste à un statut d’amateur.

Selon Françoise Choay dans l’Allégorie du Patrimoine, s’affirme en 1820 une attitude, une mentalité qui rompt avec celle des antiquaires et avec celle de la Révolution française. Le 19ème siècle attribue en effet un nouveau statut aux antiquités nationales, avec la consécration du monument historique qui aurait sonné le glas de l’ère des antiquaires. Ces derniers n’ont pas disparu, mais les historiens vont alors dénier aux vestiges monumentaux le statut de source de connaissance historique que leur donnait l’érudition classique. Les monuments deviennent alors des supports, des illustrations du sentiment national.

Au 19ème siècle en France, deux conceptions de l’histoire :

  • Inspiration contre-révolutionnaire, volonté d’en revenir à une historicité archaïque, visant à légitimer les liens nationalistes avec la présence constante du passé.
  • Inspiration libérale, imposée par Guizot, approche rationnelle du passé fondée sur l’inventaire et le classement des édifices et des textes.

Mais ces deux conceptions partagent la survivance de 2 apports majeurs de l’antiquarisme classique : le vestige comme médiateur entre le présent et le passé, et la volonté de fonder sur une méthode de recension des sources des connaissances objectives et une discipline autonome.

Les mutations qui suivent la Révolution portent moins sur les méthodes appliquées par les érudits dans leur étude et leur classement que sur la manière d’inscrire l’histoire et l’archéologie dans les nouveaux cadres territoriaux.

Entre 1830 et 1860, le mouvement antiquaire se structure. Il s’institutionnalise dans les sociétés savantes dont la création est voulue par l’Etat. Cette période est aussi celle du renouvellement des cadres conceptuels de la recherche sur le passé, avec une redéfinition de l’usage des archives et du statut des monuments historiques. Ils deviennent des passages obligés de l’acte historiographique. Guizot donne ainsi à l’antiquarisme provincial un rôle à sa mesure. Il recommande par ailleurs la généralisation du modèle de la société d’antiquaires dans tous les départements. Ces sociétés deviennent alors la pièce maitresse d’un dispositif centralisé de collecte des sources, servent à la fois les aspirations à la reconnaissance sociale des élites provinciales et le projet historiographique de l’Etat.

Cet âge d’or de l’antiquarisme provincial est aussi celui de l’histoire locale, qui se définit d’abord par un ensemble de méthodes et de pratiques (excursion archéologique, fouille de terrain, travail sur les documents d’archive). Ces pratiques expriment « un mode de relation au territoire et une conscience du temps historique » (18). L’histoire locale se caractérise aussi par un type d’écriture et un format de publication adapté au resserrement des cadres territoriaux et à l’émiettement des objets de la recherche historique. Le jeu d’échelles multiples aboutit à la résurgence de mémoire locales, à la redécouverte de particularités culturelles qui concourent au façonnement des images nationales.

 

  1. Le réveil historien de la province

 

L’histoire dans le réaménagement de l’imaginaire de l’espace sous le Consulat et l’Empire

 

A la fin du 18ème siècle s’était développée une historiographie provincialiste, soucieuse de souligner l’ancienneté des privilèges institutionnels. Mais cette forme d’écriture du particulier vole en éclat avec la Révolution. Les provinces deviennent des lieux de mémoire, des cadres naturels de l’enregistrement et de l’évocation sensible des souvenirs historiques. En même temps, dans l’espace national, la mémoire des provinces fait obstacle et se mettent en place des voies de contournement par miniaturisation des fractions de territoire observés par l’histoire, qui devient véritablement locale.

Si les académies et sociétés littéraires avaient été supprimées, le décret du 8 août 1793 les rétablit, signe de la reprise d’une activité savante dans les villes de province.  Apparaît tout de même une dialectique : doit-il y avoir continuité ou rupture avec les sociétés d’avant Révolution ? L’option polymathique choisie par la majorité des savantes s’inscrit plutôt dans la continuité. Mais apparaît le souci d’utilité publique. Les réformes révolutionnaire ont créé de nouveaux espaces d’exercice du pouvoir que l’activité intellectuelle tente de s’approprier. Par exemple, les autorités administratives locales s’emploient à la création de sociétés savantes. Dan les sociétés polymathiques, l’histoire n’a souvent qu’un rôle secondaire par rapport aux recherches sur l’action et l’utilité publique. Ainsi s’établissent de nouveaux liens entre les élites locales et les nouvelles instances administratives du pays. Se construit par la même occasion l’idée de coordination de l’activité des savants de province, sous l’égide de Paris. Mais cette coordination n’abolit pas le souci d’indépendance des corps savants provinciaux.

L’opposition Paris/province est déjà palpable. Si l’on critique la médiocrité des intellectuels de province, certains rappellent que si l’homme de lettre de Paris peut consacrer tout son temps libre à la recherche, les amateurs de province sont aussi absorbés par leurs tâches professionnelles. Pour eux, l’étude est une activité secondaire. Se joue là un décalage dans les partages sociaux du temps libre. Des intellectuels parisiens en profitent pour rajouter que la différence entre l’académisme parisien et de province n’est pas que de degré, mais aussi de nature, et invitent par là les sociétés savantes de province de ne se livrer à des spéculations philosophiques que de manière modérée. L’académisme provincial ne se fait donc aucune illusion quant à sa capacité de rivaliser avec Paris, mais place le souci local comme argumentaire de légitimation, revendication culturelle.

L’arrivée d’une ligne historiographique encadrée par la capitale (bureau de la statistique du ministère de l’Intérieur qui entend faire l’inventaire des éléments constitutifs de la nation entre 1799 et 1830, secrétariats généraux des préfectures) empêche la reprise de la greffe du provincialisme sur l’érudition. L’histoire des provinces est subordonnée au discours de justification des départements. Toutefois, le retour aux antiquités donne un rôle à la démarche antiquaire de province. Au départ, la statistique départementale s’intéressait au progrès économique, et laissait peu de place à l’histoire et à l’archéologie.

La littérature descriptive des départements est le lieu de la reprise de la parole historienne après la Révolution. Elle tente de convaincre que le département n’est que le retour à une forme ancienne. Si les érudits locaux participent à la recension des gloires locales, cet exercice aboutit rarement : les recensions chronologiques sont discontinues, et les écrits ne peuvent être inscrits dans la composition de la justification des départements. Les classifications périodologiques montrent plus de preuves. Ainsi, la littérature descriptive des départements devient le lieu de conjonction entre engouement pour le celtisme et pratique inventoriale. Les deux se nourrissent mutuellement et contribuent à un retour en force des antiquités dans le façonnement des consciences historiques locales. La pratique de la statistique, sous l’Empire, permet de désamorcer les questions de l’historiographie provincialiste en les retournant ou en substituant l’inventaire archéologique. Il est alors question de mettre en relation des trouvailles, leur lieu d’invention, et leur époque supposée d’invention. Le département devient le cadre de la récapitulation des traces laissées par chaque époque d’hune histoire partagée par la nation. Ainsi, la statistique historique affadit les couleurs locales et les particularisme, en même temps qu’elle replace les antiquité au cœur de la curiosité historique.

Les descriptions départementales sont le lieu d’une ligne de partage entre nostalgie et désir d’action, entre passéisime et volonté de faire advenir la modernité. On retrouve ainsi deux types d’écrits : les mémoires et annuaires destinés à un public local d’érudits et la statistique préfectorale. Cette dernière est un « instrument de liquidation des particularismes institutionnels et de relégation des particularités culturelles au rang de curiosités historiques en voie de disparition, elle a surtout contribué à déporter la vigilance historienne vers le monumental et l’archéologique ». Elle constitue une inversion du rapport à l’histoire locale et régionale : si l’histoire provincialiste mettait à l’honneur les chartes,  les actes et les titres anciens pour leur pouvoir de légitimation à l’action politique, les écrits préfectoraux les déclarent invalides. De plus, si la statistique amorce le début de la recension des monuments, ces derniers sont appréhendés seulement dans leur dimension archéologique (ce sont des vestiges qui permettent de mesurer la distance temporelle). Plus que de réactivation du passé, il est question de mesure du progrès, les monuments permettent d’évaluer le retard de certaines civilisations.

 

Appel de l’inventaire et retour aux antiquités

 

Entre 1807 et 1824, » la statistique historique et archéologique s’impose comme pratique autonome » (55). La pratique inventoriale se généralise, replaçant les antiquités au cœur de la démarche d’investigation en histoire locale.

L’Académie celtique est fondée en 1804 et devient en 1814 la Société des Antiquaires de France. Certains voient dans le questionnaire qu’elle a fait circuler l’invention d’une première ethnographie française. L’objectif de l’Académie celtique est cependant, non pas de sérier méthodiquement les types de monuments, mais de retrouver la perfection originelle du primitif. Cela dit, sa transformation en 1814 en Société des Antiquaires marque le retour aux pratiques classiques de l’érudition, qui relie l’étude des antiquités et la mise en évidence de la dynamique continue du progrès de la civilisation. L’étude des antiquités devient le préalable à toute construction théorique sur le sens de l’histoire. Pour autant, le questionnaire de l’Académie celtique avait posé les bases d’une première ethnologie de la France, avait imposé le local comme cadre de recherche (villages surtout, et seulement les villes ayant gardé certaines traditions populaires), et a mis en place le réseau de correspondance entre la capitale (qui recevait les questionnaires) et les provinces (qui effectuaient les enquêtes).

Se développe sur ces bases de correspondance la statistique archéologique, avec une première enquête en 1810 (Montalivet-Laborde) ayant pour but de localiser, répertorier et apprécier l’état des monuments détruits par la Révolution. Cette enquête est reprise par l’Académie des Inscriptions entre 1817 et 1824. Pourtant, aucune de ces deux initiatives n’aboutit à un état des lieux exhaustif de la richesse monumentale de la France. Elles ont néanmoins suscité l’installation de la préoccupation archéologique au centre de l’activité intellectuelle et administrative de l’époque. De plus, il faut faire une différence dans la nature des réponses aux questionnaires avant d’évaluer le degré de mobilisation des milieux provinciaux. Les réponses étaient de deux types : réponses administratives émanent des préfectures (lettres ou notes faisant sommairement état de la couverture monumentale du département) et publications d’érudits. Il a fallu du temps pour passer des premières publications aux secondes, qui émergent véritablement lors de la relance de 1818-1819. Enfin, au niveau des zones géographiques, il y a des différences, avec des réponses érudites de la France du Sud (Sud-Ouest, Languedoc antiquaire, Sud de l’Aquitaine) et les réponses plus administratives de la France du Nord.

Il est intéressant également de regarder qui étaient les correspondants de l’Académie des Inscriptions : une majorité des représentants de la noblesse provinciale. Durant la Restauration, les anciennes élites se reconvertissent dans des activités touchant à l’histoire. Pour eux, l’inventaire monumental permet de s’attarder sur les stigmates des destructions révolutionnaires, et d’entretenir l’illusion d’un renouement avec l’âge d’or perdu. L’engagement dans des activités liées à l’histoire permet donc de répondre en partie à la crise identitaire qu’avait créée l’abolition de sa séculaire prééminence sociale. Ainsi, l’investissement dans ces activités d’histoire peut être une activité de retour d’migration. Elle permet alors la réappropriation symbolique. Un certain nombre d’aristocrates provinciaux pratiquent alors l’inventaire des antiquités et la collection naturalistes pour se réapproprier la province (volonté de déchiffrer la nature et l’histoire de la terre natale). Bon nombre de ces correspondants font également preuve d’un éclectisme des centres d’intérêt. Cela place l’amateurisme comme la marque d’un statut social : propriétaire terrien que la rente foncière dispense de l’engagement dans une activité professionnelle. La présence de l’église quant à elle est discrète, elle-même étant en voie de reconstruction.

L’inventaire a par la suite permit de dresser la curiosité antiquaire. La commande officielle de l’inventaire des antiquités implique des impératifs qui modèlent le paysage érudit provincial, influence l’éclosion de vocations antiques, et suscite une émulation qui prend la forme d’une course à la notoriété. Les circulaires parisiennes rendent de plus en plus précises les exigences méthodologiques en termes de recension, de relevé et de description, devant aboutir à l’harmonisation des démarches. Mais les parcours des antiquaires de province peuvent varier :

  • Alexandre du Mège : amateur aux curiosités mal canalisées, les circulaires lui fournissent les conditions pour devenir un antiquaire officiellement reconnu.
  • Arcisse de Caumont : déjà rompu aux pratiques de l’inventaire, il s’impose comme un organisateur et un théoricien de cette pratique.

 

Invention de la province pittoresque et romantique

 

Le paysage archéologique s’invente entre 1800 et 1830, à la faveur de la généralisation des pratiques d’inventaire, mais aussi de l’épanouissement des valeurs romantiques qui se fixent autour des notions du pittoresque et de l’admirable. Sous la Restauration, le romantique d’arrime au pittoresque, et des liens se créent entre la description statistique et la production pittoresque. L’invention du territoire pittoresque « est une manière de penser et de traduire le rapport des territoires locaux à leur passé » (116). Le voyage pittoresque et romantique nourrit les pratiques provinciales de l’histoire et de l’archéologie : l’inventaire et l’érudition.

Ce voyage pittoresque est un art du découpage : les provinces sont préférées aux départements. Le voyageur pittoresque  n’ a que faire des départements. Le territoire provincial n’apparaît d’ailleurs que sous la forme d’une succession, souvent aléatoire, de tableaux qui en donnent une image fragmentée. On retrouve dans ces récits la métaphore picturale, et la rhétorique de la spontanéité.

Ce voyage pittoresque constitue souvent une expérience initiatique mêlant quête du passé et recherche de soi, en même temps, il est un récit d’utilité publique visant à faire connaître les lieux fondateurs et à sauver les monuments de la destruction.

Sa relation avec l’antiquarisme est donc complexe. Il est une version poétique de l’excursion archéologique, se pose en alternative à un inventaire systématique et à une description trop sèche des vestiges. Mais il participe bel et bien à un effort de documentation des paysages et sites archéologiques, et valorise souvent l’histoire et la monumentalité comme force légitimante. Certains antiquaires, dont les antiquaires de Normandie, s’opposent à ce lien, faisant de la résidence dans le canton le gage de la fiabilité de l’érudit (ils opposent ainsi la culture du voyageur à celle du savant). Cela dit, quelques érudits s’essaient au genre pittoresque.

Avant 1830, la littérature des voyages pittoresques emprunte autant à la littérature descriptive qu’à l’érudition locale. En prenant de la distance avec les démarches savantes, ses méthodes et ses sources, le récit du voyage pittoresque fait la part belle aux impressions, à l’histoire sensible et vivante.

Les récits pittoresques font donc revivre l’idée de province. Il ne s’agit pas pour autant d’une première forme de régionalisme. Il faut garder à l’esprit le contexte politique : si le Premier Empire avait cherché l’équilibre du pays dans l’assise locale des élites des départements, dès 1815, il est à chercher dans l’assise provinciale des soutiens aux ultraroyalistes. De plus, ces études provinciales entre 1815 et 1830 n’ont aucune structure institutionnelles et ressemblent plutôt à un foisonnement d’initiatives, de publications isolées.

L’engagement provincialiste de l’antiquarisme romantique est donc affaire de personnalités et est contingente aux contextes culturels locaux. C’est sur cette base que se développe dès 1830 une politique d’inventaire plus centralisée, en même temps que se dessine un mouvement dissident de coordination des sociétés savantes provinciales.

 

  1. L’âge d’or de l’antiquarisme provincial (1830-1860)

 

S’il était présent sous l’Empire et la Restauration, l’antiquarisme provincial acquiert une réelle visibilité institutionnelle sous le Régime de Juillet suite à deux dynamiques qui s’avèreront contradictoires : dynamique centralisatrice de Guizot de faire participer les élites provinciales à l’entreprise mémorielle du régime en favorisant la propagation dans toute la France du modèle de la Société des Antiquaires de Normandie ; et la dynamique provinciale de Arcisse de Caumont, de fédérer les sociétés savantes de province dans un front uni contre le centralisme pour orienter le travail des antiquaires vers les réveil des mémoires provinciales. Les deux dynamiques avaient besoin de milieux érudits structurés autour de projets intellectuels lisibles inscrits dans des territoires bien délimités. La culture antiquaire pouvait alors servir à la fois le projet d’Etat et celui de l’Institut des provinces. Elle se trouvait ainsi sur une ligne de partage délicate, dans un contexte où l’archive avait acquis un nouveau statut et où les besoins d’histoire de la nation et des provinces faisaient l’objet d’une reformulation radicale.

Projet mémoriel du régime de Juillet : le moment Guizot. Au niveau de la reformulation, des besoins d’histoire : reformulation des logiques d’articulation de l’archive et des monuments à l’historiographie, ce qui met à l’épreuve la culture antiquaire. Se pose en effet la question du déficit en histoire nationale, avec un pays démuni en termes d’histoire. L’idée est alors de fonder une histoire totale fondée sur le paradigme culturel (la civilisation). L’archive est alors promue comme matériau de base d’une histoire conçue comme dynamique des progrès de la liberté. C’est un principe de rationalité qui inaugure le nouveau lien entre le document et l’historiographie. Le passage par le document (archive ou monument) répond à une exigence critique répondant au rapprochement avec les sciences de la nature. Cette conversion à l’histoire de la civilisation conduit à une complexification des faits pris en compte par l’historien, et donc à une extension considérable des besoins en archives de la nation, car il y a cette volonté de privilégier le document original sur l’écrit historiographique. A cela s’ajoute que les « monuments de la monarchie » deviennent des « documents de l’histoire de France ». Ces monuments ont principalement une fonction mémorielle (marquent une étape dans le développement  intellectuel et social d’une nation). Mais le monument peut aussi devenir un document quand on considère qu’il peut révéler des aspects ignoré de l’histoire du peuple dont il  émane (idée que l’architecture est le reflet fidèle de l’état moral d’une époque). Cette dialectique du souvenir et de l’oubli, du mémorable et de l’inédit, éclaire la philosophie de la source chez Guizot. La redéfinition des besoins documentaires implique donc que les monuments soient intégrés à la réflexion. Guizot demande alors la création d’un poste d’inspecteur général des monuments historiques à Louis-Philippe en 1830. Guizot accentue également les exigences en matière de compétence des membres des sociétés savantes provinciales et commande la rédaction d’instructions. Avec Guizot, la province antiquaire fait l’apprentissage du centralisme culturel. Elle est ainsi mise sous tutelle par les comités parisiens. Le projet d’institutionnalisation de l’antiquarisme provincial entend : mobiliser les élites provinciales et les stabiliser au sein de sociétés savantes officiellement référencées, coordonner leurs efforts au sein d’un réseau de correspondants patronné par des comités ministériels, encadrer méthodologiquement leurs travaux par des instances parisiennes.

Projet fédérateur des sociétés savantes provinciales : Arcisse de Caumont organise la résistance provinciale au mouvement centralisateur pour structurer autrement le mouvement antiquaire. S’il est au départ d’accord avec les idées et méthodes de Guizot, Arcisse de Caumont s’en éloigne dès 1834, lorsque les exigences de Guizot deviennent plus importantes et que les perspectives inventoriales s’élargissent. Il n’est plus simplement demandé d’inventorier et de décrire les monuments, mais aussi de dessiner et d’étudier les monuments. Caumont demande alors la création d’une structure d’une ampleur nationale, la Société française pour la conservation et la description des monuments historiques ». A cette époque, Caumont est à la recherche d’une nouvelle stature, nationale cette fois, et entend prendre de la hauteur par rapport au monde des antiquaires provinciaux. Se met donc en place une configuration tripartite entre l’Inspection générale dirigée par Mérimée, les comités parisiens créés par Guizot, et la Société française. Au sein de cette configuration, les sociétés savantes sont prises en tenaille : raillées par Mérimée, placée sous tutelle par Guizot et instrumentalisées par Caumont. En 1837, le contrôle étatique se renforce alors que les rapports entre Arcisse de Caumont et l’administration des monuments historiques se dégradent. Cette même année est créé une commission des monuments historiques, pour contrecarrer la Société française. L’administration veut en effet combler le retard pris sur les réseaux d’antiquaires fédérés par Caumont. S’opposent alors deux philosophies de la conservation : celle de Caumont, qui milite pour la sauvegarde d’un maximum de monuments provinciaux, et celle de la Commission, basée sur la sélection de monuments représentatifs de l’évolution des arts de bâtir. L’antiquarisme provincial reste dans cet entre deux du côté de l’administration : utilisé pour son côté pratique sur le terrain, mais écarté des prises de décision.

La monarchie de Juillet est un moment favorable à l’antiquarisme provincial, car c’est une période brouillonne, marquée par l’avènement de l’histoire de la civilisation et des impératif de l’inventaire monumental.

 

L’institutionnalisation d’un mouvement antiquaire provincial (1830-1850)

 

Il y a, sous la monarchie de Juillet, une explosion du nombre de société savantes dédiées à l’histoire et à l’archéologie. On peut donc dire que la monarchie de Juillet marque l’apogée du mouvement antiquaire provincial.  De 1834 à 1839, il se crée 4 ou 5 sociétés par an. Les sociétés prennent souvent le nom de sociétés d’archéologie, y associant parfois l’histoire ou l’histoire naturelle. Entre 1849 et 1855 par contre, les 14 sociétés créées renouent le lien avec le polymathisme ou l’émulation. Les créations reprennent en 1856.

Ces créations répondent en premier lieu à l’appel de Guizot, relayé par les préfets. Elles répondent aussi à la sollicitation d’Arcisse de Caumont. Mais elles répondent aussi à un mouvement de fond qui depuis 1810 avait contribué à la prise de conscience  de l’importance de conserver les monuments anciens, et à la diffusion du gôut pour les études archéologiques.

Au niveau géographique, l’aire d’influence des sociétés d’antiquaires est le nord-ouest de la France, avec 3 sociétés presque contigües (Normande, Picardie, Morinie). Cette région apparaît comme le bastion de l’antiquarisme institutionnel. S’ajoutent quelques sociétés dans le Centre-Ouest. Ces sociétés antiquaires classiques coïncident avec l’aire de rayonnement de Caumont. Il s’agit aussi d’une partie de la France où l’architecture gothique est très implantée et où, par voie de conséquence, la vigilance à la préservation contre le vandalisme est très développée.

Le dénominations choisies pour les sociétés d’antiquaires en disent beaucoup sur la manière dont ces derniers considèrent le territoire sur lequel ils exercent un rayonnement en termes de protection monumentale ou de recherche et d’étude. Si  les sociétés d’antiquaires officiellement nommées s’occupent plus volontiers des provinces, et les sociétés d’histoire et d’archéologie sont plus volontiers départementales, la distinction n’est plus simple quand on regarde aux déclarations d’intentions dans les statuts.

En Picardie, le débat reste vif sur la compatibilité de la géographie administrative issue e la Révolution avec une démarche d’inventaire des antiquités. En 1836 est créée à Amiens la Société d’archéologie du département de la Somme. La lettre des membres fondateurs au préfet laisse supposer que leur démarche suit celle de Caumont : association d’une société historique et d’un musée d’antiquités. Cette idée est intéressante en ce qu’elle dit des représentations du territoire lorsque l’histoire et l’archéologie sont en jeu. Il y a recomposition de l’imaginaire de l’espace picard qui recentre sur la Somme et son chef-lieu la totalité de l’héritage picard. La Société archéologique du département de la Somme reproduit cette réduction dans ses statuts. Ainsi, selon l’article 2 : « La Société recherche, par des soins assidus, tous les monuments de l’art et de l’histoire que l’antiquité et le moyen âge ont laissés dans la Picardie et notamment dans la fraction de cette province qui forme aujourd’hui  le département de la Somme ». Mais est-ce là une maladresse d’expression ou une réelle incertitude identitaire ? Amiens affirme tout de même la prééminence de la Somme dans la gestion du patrimoine. Au sein de cette société, les sièges des titulaires sont réservés aux résidants d’Amiens. Les membres de l’Aisne et de l’Oise sont considérés comme non-résidents.  Cette situation est d’ailleurs dénoncée. EN 1837, la Société devient la Société des Antiquaires de Picardie. Lors de la première séance, le secrétaire perpétuel justifie le changement de nom (qui ne comprenait pas au départ l’Aisne et l’Oise). Les prétentions amiénoises à vouloir voir dans la Somme l’âme de l’ancienne Picardie crée polémique et montre que  si les Picards dénient au département la possibilité d’être un cadre pour la recherche, ils le posent en cadre de concurrence entre érudits. Ainsi, la délimitation de l’aire d’influence de la Société des Antiquaires, est élargie à « toutes les parties de la France du Nord où l’idiome picard était anciennement utilisé ».

Dans d’autres endroits, on se trouve face à des territoires inventés : Morinie, Austrasie. Ailleurs encore, la topique des points cardinaux masque le flou des délimitations possibles (Société archéologique du Midi de la France à Toulouse, Société des Antiquaires de l’Ouest à Poitiers) tout en traduisant les prétentions hégémoniques des villes. La formule des sociétés d’antiquaires n’induit donc pas un mode spécifique d’inscription dans la territoire. Ainsi, les représentations liées au territoire mettent en jeu plus que des motifs historiques, et qu’elles se chargent de tensions qui s’expliquent par des réalités politiques locales contemporaines.

S’opère par contre dans les Sociétés d’antiquaires créées entre 1830 et 1850 une réappropriation de la fonction historienne en même temps que se développe  un discours autonome sur les monuments. Ne voulant pas être cantonnés aux tâches subalternes de l’inventaire voulues par Paris, les antiquaires réfléchissent au statut de l’érudition dan le champ des savoirs historiques et archéologiques. En 1830, la figure de l’antiquaire commence à donner prise à la dérision. Surfant sur la vague de l’histoire des civilisations, l’idée des antiquaires est alors de dépasser l’archéologie pour aboutir à l’histoire. En rapprochant les démarches historiques et archéologiques, les antiquaires rapprochent aussi deux figures : l’historien et l’antiquaire. Ainsi, les membres de sociétés d’antiquaires en viennent à imaginer un mode de traitement autonome des monuments provinciaux, au risque de s’éloigner des désirs de l’administration. L’Inspection attendaient d’eux qu’ils ne contentent de descriptions, de relevés. Mais une libre parole se développe chez les antiquaires portée par l’idée que les monuments illustrent le progrès de la civilisation, mais traduisent aussi l’esprit des époques et des lieux. Ainsi, on retrouve dans la lettre des fondateurs de la Société archéologique du département de la Somme au préfet, l’idée que « les lois, les mœurs et les arts se résument dans les monuments ». Parcourir la monumentalité et parcourir l’histoire de la Picardie relève donc d’une seule et même démarche. Cette prise de distance est surtout le fait des Sociétés d’antiquaires. Les commissions départementales d’archéologie sont restées plus fidèles aux exigences de l’inventaire. Leur action conservatrice laissait d’ailleurs moins de place au débordement de l’histoire et à l’expression des appartenances provinciales.

 

Antiquaires en société

 

Les rituels d’accueil et d’adieu [moins fréquents] (réception, remerciements, nécrologie), participent à la construction d’une image de soi. Il existe également un discours assez homogène sur l’éveil de la vocation, la capacité à surmonter les affres du travail en bibliothèque, la tendance philanthropique. Cette homogénéisation entraine l’effacement d’éventuelles discordances dans les parcours individuels. Ces discordances sont en effet ramenées dans des récits de vie immuablement consensuels. Il est donc difficile de saisir la singularité des individus : élites départementales, notabilités urbaines, hommes d’influence,…

Eléments de définition d’un « milieu antiquaire » de province entre 1830 et 1850 : caractéristiques institutionnelles et sociologiques :

  • Cadre statutaire comme facteur d’homogénéisation du milieu : des textes statutaires, hérités du modèle académique des Lumières provinciales, structurent et homogénéise le milieu en réglant les modalités d’admission, la hiérarchie des membres, les objectifs de travail et de publication,… Il y a ainsi la distinction entre :
    • les membres titulaires et les membres correspondants : pour des raisons pratiques ou pour asseoir la prééminence de la ville siège ? Une distinction supplémentaire entre titulaires résidants et non résidants va dans le sens de la prééminence de la ville siège. Ainsi, la Société des Antiquaires de Picardie fait la distinction entre titulaires résidants et non résidants.
    • Les membres au sein de la société en fonction de leurs attributions scientifiques et participation aux décisions relatives à la société. Souvent, comme à la SAP, seuls les titulaires ont voix délibératives dans le fonctionnement de la société.
    • Les conditions d’admission [passage de la cooptation à la bonne volonté] : impliquent le versement d’une cotisation annuelle, avec parfois l’obligation pour les nouveaux venus de faire un don d’objet pour enrichir la collection du musée. Ce n’est pas une obligation statutaire à la SAP, mais le don est fortement encouragé. Ces obligations impliquent le recrutement des membres dans un milieu de fortune et de goût.
    • Les activités impliquent que l’activité professionnelle n’absorbe pas trop de temps. Le rythme des séances, et les obligations inhérentes aux membres du bureau  impliquent d’avoir du temps pour rédiger, tenir à jour les données relatives à la société. C’est le poste de secrétaire, plus que celui de président ou vice-président, qui est chargé d’obligation.
  • Critères socioculturels : difficiles à déterminer à cause de la grande diversité des orientations des sociétés savantes (sociétés d’agriculture, à vocation historique, polymathique,…). Au fil du temps, tendance générale à l’effacement progressif des nobles et d’une montée de la bourgeoisie à talents.

La société d’antiquaire est aussi le creuset de formation de nouvelles élites. Au delà des clivages nobles/roturiers, poids des traditions/dynamisme et progrès,… il s’agit de questionner les dynamiques sociales qui agitent le 19ème siècle.

Il existe un ensemble de signes, de comportements, qui rejaillissent sur la pratique de l’histoire et de l’archéologie, sur l’engagement dans une société savante.

  • Il y a tout d’abord un lien étroit entre l’appartenance à l’aristocratie et le goût pour l’antiquarisme. [Maintenant : prof ?]Il existe en effet des facteurs favorables au sein de l’aristocratie : sens de la tradition, intérêt pour les questions généalogiques et héraldiques, possessions de châteaux et collections, bibliothèques familiales,… La prééminence nobiliaire renvoie également à des enjeux politiques locaux qui peuvent avoir entrainé la fondation d’une société [cf. Laon], alors même que les contemporains ont eu tendance à minimiser ou à taire ces enjeux politiques.
  • On note également une présence cléricale. Gérard de Cholvy a mis en évidence ce qui dès 1840 favorise l’activité érudite du clergé français : essor des vocations important qui fait des serviteurs de Dieu des hommes peu occupés, élévation du niveau d’étude, origine rurale du recrutement qui contribue à enraciner les prêtres dans leur milieu. Le personnel clérical est mobile, souvent d’origine rurale. L’admission au sein d’une société savante correspond pour eux avec l’installation dans le chef-lieu du diocèse, et donc à une consécration de fin de carrière. Ainsi le prête s’installe-t-il dans l’élite urbaine, et dans l’élite cléricale. La présence de prêtres dans les sociétés antiquaires qui, dans leur inventaire, s’intéressent aux biens religieux, doit être considérée à l’aune de ces prédispositions propres à leur exercice. Mais il ne faut pas se leurrer sur le nombre de membres du clergé, qui n’était au final pas si élevé. L’étude des productions des membres du clergé confirme une tendance d’intérêt pour l’histoire médiévale et l’archéologie monumentale.
  • La bourgeoisie est également présente, avec les membres des professions libérales. Parmi eux se distinguent ceux issus des métiers du droit. Les notices biographiques contemporaines mentionnent souvent les prédisposition acquises grâce aux études juridiques. La bourgeoisie dont il est question est donc caractérisée par un niveau de formation et un engagement professionnel. Cet engagement professionnel ne permet pas pour autant de les distinguer des nobles sur les listes, car ces derniers occupent de plus en plus souvent un métier. Les nobles et les bourgeois se retrouvent également sur le terrain de l’occupation des loisirs. Au 19ème siècle, le loisir est une marque socialement distinctive et occuper son temps libre de manière savante est vu comme un signe de civilité. Il y a tout d’abord le loisir inhérent à certaines professions (occupations administratives,…) mais aussi le loisir forcé des fidèles légitimistes dont la monarchie de Juillet a brisé la carrière. Autour de l’inventaire des richesses monumentales se rejoignent donc l’ancienne noblesse, s’apitoyant sur les stigmates de la Révolution, et la nouvelle bourgeoisie libérale,  pressée de participer à l’archéologie de la civilisation. Cette activité se présente donc comme consensuelle.

 

Antiquaire et provincial : construction d’une figure

 

Au milieu du 19ème siècle, l’antiquaire est devenu une figure. A l’homogénéité des parcours professionnels et des modes de recrutement s’ajoute la forte cohésion d’un système de référence permettant au groupe de se poser comme différent.

  • Admiration mutuelle : le thème des bienfaits de l’association et de son utilité publique  est une stratégie d’homogénéisation qui marque la cohésion du groupe et son inscription dans une logique de progrès.
  • Personnalité des membres : les notices nécrologiques soulignent souvent la sympathie bienveillante des érudits, leur urbanité, leur accueil, leur commerce savant. Ainsi l’antiquaire est-il rattaché à un monde policé, de tradition et d’élégance.
  • Excursion archéologique
  • Discours sur la vocation : l’antiquaire a un sens inné du travail. On souligne alors l’initiation, l’éveil de la vocation. Certaines professions amenant à voyager prédisposent plus que d’autres à l’éveil de la sensibilité historique (ingénieur des Ponts et Chaussée, numismate). Dans ces discours, la vocation est présentée comme vécue sur le mode de la passion, nourrie de l’émotion de la rencontre fortuite avec le monument. Ce discours occulte par ailleurs les mécanismes réels d’accès à la connaissance. Lorsque les origines sociales ne correspondent pas à une origine élitaire, l’accent est souvent mis sur l ‘apprentissage et les prétentions ultérieurs [Martinet ?].  L’amateurisme peut alors déboucher sur un discours fortement valorisant. Circule cette image de savants qui se sont faits tout seul, et qui occulte l’influence du mouvement historiographique national. L’influence littéraire prime d’ailleurs sur la reconnaissance d’une dette vis-à-vis des historiens. Le discours de la vocation tend également à privilégier le sensible, l’empirique, l’inexplicable, ce qui explique en partie pourquoi la figure de l’antiquaire est restée emprunte d’amateurisme. 

Les modèles de références sont cependant ambigus, et oscillent entre le bénédictin et l’homme de progrès. Il y a volonté de prendre distance par rapport au modèle bénédictin en ouvrant le culte du passé à tous [démocratisation]. Mais cette prise de distance n’est pas rejet total : l’érudit local travaille bien entendu à se poser comme homme de progrès, mais il aime aussi à se présenter comme un homme souffrant : lenteur de la recherche, pénibilité des écritures à déchiffrer, enfermement dans les bibliothèques,… Il s’agit là de l’image immémoriale du savant coupé du monde. L’érudition classique, dans sa version monastique, demeure une source de fascination (clôture, souffrance, indifférence au temps, ampleur de l’œuvre accomplie, isolement et austérité). L’érudit du 19ème prend conscience des vertus du cloître, dans un univers savant laïcisé ou au moins sécularisé. Cette figure monacale met pourtant l’érudit en porte à faux avec son époque, qui est celle du progrès, de la vitesse.

 

  1. Antiquarisme et fabrique de l’histoire locale (1830-1870)

 

Méthodes et formes sensibles d’une approche antiquaire du local

 

Il y a eu invention de l’histoire locale, suite à l’agencement de formes sensibles d’une culture historienne avec les nouvelles méthodes à  l’œuvre dans l’inventaire national. L’inventaire est un art de la vérification qui imposait un contact avec le monuments ou le document écrit. A ce contact physique l’érudit se laisse prendre au saisissement de l’émotion. Si les antiquaires romantiques sont conscients d’appartenir à une génération fondatrice en termes de méthode historique, ils sont tout aussi conscients de la dimension sensible de leur quête.

  • Excursion archéologique : observer les vestiges, les décrire, constater leur état, en faire des coupes et des plans, éclairer les autorités sur les mesures de sécurité qui s’imposent. Il s’agit de voyager pour porter n regard expert sur les traces du passé. Ce basculement de la promenade vers la mission scientifique est particulièrement visible dans les publications de l’époque. Mais l’excursion archéologique reste une expérience sensible, mêlant archéologie descriptive et poétique du voyage romantique. Cette excursion, ce situant entre voyage savant et flânerie romantique, s’effectue rarement seul : plusieurs savants voyagent ensemble, ou un savant est aidé d’un local. Elle est donc un moment fort de sociabilité érudite et constitue un temps fort de la vie des sociétés savantes. Le sensible, le physique est visible dans les descriptions de la pénibilité du cheminement, de le contemplation du vestige qui se présente comme une récompense. Se développent alors les idées de génie du lieu, comme les érudits attachent souvent le monuments à son environnement. Il y a tout d’abord l’image de la ruine castrale, vestige éminemment politisé, mais aussi la ruine religieuse considérée comme une aberration de l’histoire, une ruine scandaleuse.
  • Fouille archéologique : l’antiquaire provincial se défini volontiers comme un spécialiste de l’objet, du vestige matériel. Il est collectionneur par goût personnel, traque les vestiges par obligation officielle, mais il n’est que rarement impliqué dans la fouille de terrain. Quand il y a fouille, ce sont souvent des ouvriers qui creusent (partage des tâches qui conforte l’érudit dans son statut d’expert). Il faut d’abord comprendre que le terme « archéologie » s’entend dans un sens très large, dénotant plutôt de l’éclectisme des centres d’intérêt (collection, fouille, analyse architecturale). Ce n’est qu’en 1840 qu’émergent des définitions liant archéologie et étude des objets, monuments et œuvres d’art. Commence également à se développer la fouille de terrain, qui implique d’autres méthodes de recherche et ouvre d’autres perspectives à l’histoire locale. Jusqu’en 1850 perdure l’image de la trouvaille fortuite par des paysans, lors de travaux domestiques ou lors de travaux en milieu urbain. L’archéologie funéraire mérovingienne permettra cette mise en point de techniques, et impliquera la présence active de l’archéologue sur le terrain.
  • L’archive : suite à la promotion de ce que Augustin Thierry appelle « le document original » s’impose une critique documentaire qui ne se fie plus aux récits historiographiques de l’ancien régime. Se développe alors une fascination pour le document authentique, mêlant exigence scientifique et poésie rétrospective (rapport sensible au passé). L’érudit provincial est cependant tiraillé entre le dépôt public où l’appelle les obligations de l’inventaire, et le fonds particulier où il a un contact plus libre avec les documents. Les manuscrits sont en effet un objet de collection et les bibliothèques d’antiquaires peuvent se révéler très riches [Firino].

 

Antiquarisme provincial et relecture des temps historiques

 

Les monuments et les documents induisent une recomposition des mémoires locales et provinciales. Ces nouvelles manières de travailler induisent une relecture des temps historiques, et la recherche d’indices de datation devient l’obsession des archéologues. Les pratiques de l’historiographie en milieu provincial mettent à mal la tripartition Antiquité/Moyen-âge/Temps modernes de l’historiographie nationale.

  • Invention du Moyen âge monumental : le Moyen âge est la catégorie qui permet de placer tout ce qui n’est pas romain et n’est pas encore moderne. S’opère autour de cette période un réaménagement de l’imaginaire des temps historiques avec la recherche des origines du gothique et la reconstitution des enchainements techniques qui expliquent l’évolution stylistique. Outre une influence sur la chronologie, ces travaux révèlent aussi des enjeux identitaires. Caumont avait proposé une catégorisation du Moyen âge en trois styles (roman, de transition, gothique) chacun découpés en moments. Outre un découpage temporel, Caumont entend ainsi ériger la France de l’Ouest en modèle, en terre d’élection du gothique. Les visées de clarifications sont donc à la fois nationales (découpage) et régionales (identité). Les Antiquaires de Picardie vont répondre au modèle de Caumont en prenant distance par rapport à ce modèle, c’est à dire en induisant un décalage dans la périodisation. Il s’agit pour l’auteur d’ériger la Picardie en contre-modèle, et d’en faire aussi une terre du gothique.
  • Archéologie funéraire et invention d’un Haut Moyen âge franc : la France du Nord-Ouest est un terrain privilégié de l’observation de la transition entre l’Antiquité et le Moyen âge. C’est l’invention des temps mérovingiens.
  • L’invention de la préhistoire : une démarche d’antiquaire. L’antiquarisme provincial a mené en 1859 la conversion de la communauté scientifique à l’idée de préhistoire. Boucher de Perthes était pourtant un Parisien qi s’ennuyait en province. Il avait eu plusieurs résidences avant de s’installer à Abbeville, où son père avait participé à la fondation de la Société d’émulation.

 

Registres de l’histoire locale

 

Il y a eu dévoiement des intentions initiales de l’inventaire, glissement de l’inventaire vers l’écriture de l’histoire. Ce n’est pourtant pas le fait d’érudits locaux frustrés, mais le résultats des conditions matérielles et techniques de l’entreprise étatique de collecte et de publication des sources de l’histoire nationale. Cela a impliqué le recours à des notabilités locales en l’absence d’une administration formée à la tâche, notabilités ancrées dans un territoire pour lequel elles ont manifesté un sentiment d’appartenance, et l’introduction de la description du contenu des sources dans la pratique de l’inventaire, qui a conduit à l’acte historiographique.

La recherche des fragments d’histoire dans chaque document a conduit à une  parcellisation des objets et des territoires d’inscription de l’histoire en milieu provincial. Il y a fragmentation des trames narratives au profit de la description et du discours critique. L’écriture de l’histoire locale s’inscrit dans une poétique de la discontinuité qui la rend vite opaque et la rend dérisoire pour les Parisiens.

  • Logiques de miniaturisation : « L’histoire locale est l’enfant naturel des impératifs de l’inventaire et de l’attachement au sol natal. De la rigueur statisticienne et du sentimentalisme » (372). Le local devient l’échelle du recensement des antiquités nationales et les sociétés d’antiquaires deviennent le lieu privilégié de leur enregistrement. La société d’antiquaire, « tribune de l’apologie de l’infiniment petit » (372) assure le succès de la monographie et devient l’atelier de nouvelles formes de l’écriture historique.

L’Etat est le premier à imposer le local comme échelle d’inventaire. En 1830, Guizot fait de la commune le point de départ de l’enquête. Après la Révolution, ce local était supposé devenir un espace de mémoire autour duquel la France organiserait les relations à son passé. Le succès de l’histoire locale provient donc de la conviction partagée par l’Etat et par les érudits provinciaux que toute subdivision de l’espace national est susceptible d’être le cadre de la mise en évidence d’une particularité historique. En ce sens, l’histoire nationale se conçoit comme le rassemblement des histoires locales. Mais les milieux antiquaires provinciaux se réapproprient cette idée du local en la détournant. Le local est délesté de sa connotation administrative et devient un espace symbolique (sol natal, pays des ancêtres).  Le local des antiquaires des donc plus plastique que celui des circulaires ministérielles. Le sol natal renvoie en effet à des réalités variables (province, arrondissement,…). Ce processus de réduction des cadres territoriaux de la recherche s’enrichit d’une logique supplémentaire : faire de la sauvegarde des monuments provinciaux la responsabilité personnelle de chaque habitant de la province. L’aventure intellectuelle se double alors d’une dimension affective et morale. Le rayon de l’histoire locale se définit d’abord par la résidence et la possible intervention de l’antiquaire. Cette miniaturisation du territoire permet de développer une vigilance accrue au surgissement de l’indice archéologique.

Avec la réduction des cadres territoriaux d’inscription des objets et de la recherche, il y a réduction des formats de la production écrite. L’écriture de l’histoire locale se soumet aux contingences de la publication périodique des sociétés d’antiquaires. Les volumes d’écriture individuelle diminuent aussi, faisant dire à certains que les antiquaires sont devenus des « faiseurs de brochures ». La notice impose en effet ses normes d’écriture de l’histoire locale. La réduction des volumes d’écriture va néanmoins de paire avec une rigueur scientifique et un recentrage des sujet. La monographie locale triomphe entre 1830 et 1870. Cette monographie exprime parfaitement l’émiettement des espaces comme cadre de la recherche, et emprunte à la fois à la statistique (rassembler et ordonnancer les  éléments épars des mémoires locales) et à l’archéologie monumentale (rhétorique descriptive).

Avec ce centrage sur l’espace local, les antiquaires semblent s’être mis à faux avec l’entreprise centralisée d’historiographie nationale. Mais, le premier cadre d’appartenance territoriale auquel s’attachent les antiquaires (commune, pays, province,…) est considéré par eux comme une métonymie de la patrie. L’amour du sol natal est un préalable à celui de la nation. La petite et la grande patrie ne sont donc différentes qu’en termes d’échelles, pas de nature. La focalisation sur les particularités n’est pas dissidence, mais éclairage du sens profond de l’histoire nationale.

Les comités parisiens fondés par Guizot sont ne charge de sélectionner les documents envoyés par les antiquaires provinciaux en vue de la publication de la Collection des documents inédits relatifs à l’histoire de France.  Devenir « correspondant du ministère de l’Instruction publique pour les travaux historique » est une marque de reconnaissance pour les érudits, flattant leur patriotisme et renforçant leur notoriété locale. Les archives du CTHS livrent des informations sur la manière dont les comités parisiens ont évalué les apports des érudits et leurs méthodes de travail. On remarque par exemple une implication de la Société des Antiquaires de Picardie de longue date. Les documents montrent aussi que l’implication des érudits ne répond pas seulement à une activité savante, mais est aussi une forme de dévouement au régime en place. Sous le Second Empire, un engagement trop étroit dans l’histoire locale passe souvent pour être un obstacle dans la collaboration avec le Comité. S’annonce également une lente évolution vers la professionnalisation de la pratique de l’histoire. Les préfets préfèrent des jeunes archivistes diplômés de l’école des Chartres aux érudits locaux qui commencent à faire les frais de l’ironie de l’administration (processus de dévalorisation de l’amateurisme). Enfin, dès 1850, la fabrique de l’histoire locale semble tourner de plus en plus pour elle-même : les érudits locaux oeuvrent plus à reconstruire des mémoires locales qu’à participer à la collection nationale, dont ils voient de moins en moins ce à quoi elle peut aboutir.

L’antiquarisme a donc apporté à la redécouverte des cultures régionales, entre la monographie et l’histoire du tiers état. Les sociétés d’antiquaires sont toujours animées du désir de résurrection du passé qui a mené à leur création. Dans la tradition romantique, l’âme des peuples, les fondements des cultures nationales sont supposés se trouver dans les littératures, les chants, les légendes locales ; Cela mène donc à la redécouverte des langues locales. Entre 1840 et 1850, certaines sociétés d’antiquaires s’essaient à la question des parlers et des idiomes. Se développe alors une opposition entre le Nord et le Sud de la France, en tant que signe de l’influence de l’histoire locale sur le façonnement des consciences régionales. Les recherches linguistiques posent la question de l’articulation des cultures régionales à la culture nationale. En France du nord, les érudits s’intéressent à la philologie, dans un territoire partagé entre deux langues (picard et flamand). La SAP inscrit d’ailleurs la question linguistique dans son texte statutaire. Son approche du parler picard s’inscrit peu dans  l’archéologie de la province, et il faut attendre les années 1850 pour que les antiquaires lui manifestent de l’intérêt. Au milieu du 19ème siècle, l’étude linguistique des langues locales soulève des questions historiographiques, comme celle de la généalogie du picard et de ses rapports avec la langue romane.

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