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FLICHY Patrice, 2010, Le sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Paris : Seuil

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Attention : ce résumé a été fait en fonction de mes questions de recherche du moment. Il n'est donc pas complet mais offre un bel aperçu des propos de l'auteur.

 

 

Introduction

 

Le web est devenu le royaume des amateurs, car ils y occupent le devant de la scène, en comparaison à d’autres médias du 20ème siècle. Les productions des amateurs ne sont plus marginales sur Internet. « Les amateurs n’ont pas de compétences précises ni de diplômes particuliers ; et pourtant, leur parole est devenu omniprésente, indispensable » (7).

Aux démocratisations politiques et scolaires succède une nouvelle démocratisation : celle des compétences. Cette démocratisation est le fait d’individus éduqués qui grâce aux outils de communication peuvent acquérir des compétences dans le cadre de leurs loisirs. Ainsi, la démocratisation repose sur l’accroissement du niveau de connaissances et sur la possibilité de faire circuler des savoirs sur Internet. Il s’agit là d’une révolution de l’expertise, car grâce à l’informatique et à Internet, les amateurs ont acquis des savoirs et des savoir-faire qui leur permettent de rivaliser avec les experts (dialoguer ou contredire). Ces nouveaux amateurs sont des pro-am. Ils développent leurs activités selon des standards professionnels.

Certains sont enthousiastes de la montée de ces pro-am. Grâce au réseau, les amateurs peuvent mobiliser des connaissances similaires à celles de l’expert. Mais d’autres refusent ce culte de l’amateur qui détruirait la culture (les blogs tuent la presse, Wikipédia remplace les encyclopédies,..). Pourtant, les amateurs ne vont pas chasser les experts : Internet ne pourra pas combler les inégalités de savoir. Ce ne sont pas non plus les mêmes compétences que celles des experts. Richard Sennett par le de l’expertise quotidienne des individus, détenteurs de savoir et compétences distincts de l’expertise des élites. Les amateurs ne vont ni ne veulent se substituer aux experts. Ils développent une expertise ordinaire acquise par expérience.

Le mot expert a deux significations : rendu habile par l’expérience et spécialiste.

L’amateur agit rarement seul, il est dans des collectifs qui lui procurent avis, conseils et expertises.

Deux formes d’amateurs : celui qui réalise, fabrique  (artisan) et celui qui apprécie, explique (connaisseur), ces deux formes pouvant être présentes chez un même amateur.

L’amateur agit par plaisir : il choisit un domaine d’activité et y définit son projet. Le développement de son expérience-expertise lui procure du plaisir.

« Ce qui distingue l’amateur du professionnel, c’est moins sa plus faible compétence qu’une autre forme d’engagement dans des pratiques sociales » (12). Un amateur n’agit pas sous la contrainte d’un emploi, d’une institution, mais est guidé par la passion, la curiosité, l’émotion.

Selon Donnat, la passion prend deux figures : le jardin secret (passion discrète loin de la famille et des collègues, passion qui a des limites) et l’engagement total (axe central de la construction identitaire, passion dévorante). 

 

  1. La « culture amateur »

 

Art : Plus de 50% des utilisateurs d’ordinateur se sont livrés à une activité d’autoproduction créatrice, avec des intensités variables. Ce sont majoritairement les enfants et les adolescents qui apprennent les activités artistiques amateurs, mais la majorité de ces gens arrêtent à l’âge adulte.

Musique : deux profils parmi les musiciens amateurs de l’ère numérique. Celui qui a pratiqué un instrument et voit dans l’ordinateur la possibilité de pratiquer autrement ou d’innover ; et celui qui découvre l’ordinateur en même temps que la musique et s’oriente vers le rap ou le rock. Pour ces musiciens-informaticiens, l’émotion, l’énergie, le plaisir de l’écoute, la création, sont importants. Le réseau leur permet d’accéder à des genres et morceaux, mais également de diffuser leur musique. 

Photographie :

Ecriture : les blogs sont souvent multimédia, car ils associent au texte des photos, des vidéos et de la musique.

Fans : Internet est un dispositif parfaitement adapté à des communautés dispersées dans le monde.

 

  1. Amateurs et citoyenneté

 

Internet est un outil qui permet « d’étendre la citoyenneté en facilitant l’expression publique de tous les citoyens » (43) en écrivant un article de blog, participant à des débats sur des forums,… Internet peut prendre deux formes :

  • dispositif d’expression et de débat public : l’amateur de politique. Certains amateurs témoignent, sans pour autant vouloir entrer dans le débat public, de s’opposer aux experts-spécialistes. Ils destinent leurs informations et opinions à une communauté restreinte. Ils s’adressent alors dans un espace extime (= espace dans lequel l’énonciateur s’adresse à un nombre restreint de récepteurs plus ou moins connus). L’écrit en ligne est pour lui un espace de liberté où il peut mobiliser sa créativité sans pour autant rencontrer les journalistes. Dans l’espace extime se trouve ce « plaisir de faire qui caractérise la pratique amateur » (46).
    • Plus que la presse en ligne, le blog permet de recourir à un registre d’intervention mêlant expérience privée et expérience publique. L’argument rationnel a moins de poids que l’émotion, le récit personnel, l’analyse sous un angle inédit. Le blog est particulièrement adapté à une audience a priori restreinte : l’auteur ne recherche pas une forte visibilité, mais peut l’obtenir. Mais le blog ordinaire est un moyen de communication qui convient bien à l’expression extime d’une opinion » (47).
    • La participation à l’écriture collective sur des sites encyclopédiques relève aussi du mode d’expression extime.

D’autres amateurs revendiquent leur citoyenneté sur une question précise. Ils contestent les spécialistes sur un point, ils dénoncent les projets politiques.

  • configuration d’action : l’engagement en amateur. L’engagement affilié à une organisation précise est remplacé par un engagement affranchi. La parole individuelle a remplacé la parole collective exprimée par des porte-parole. Dans cet engagement affranchi, l’action politique ou citoyenne ne nécessite plus la présence des militants. Amnesty par exemple fonctionne sans coprésence physique. Internet permet alors de
    • collecter des informations
    • dénoncer : cette activité comprend deux séquences. La mobilisation de consensus (rassembler et rallier l’opinion, la maintenir en éveil) et la mobilisation d’action (transformer la sympathie obtenue en action lors d’évènements). Internet permet alors de faire circuler des pétitions, d’articuler des collectifs,
    • donner un autre sens 

 

  1. L’amateur et la connaissance

 

Si la production de connaissances par les amateurs était confinée dans des groupes restreints comme les sociétés savantes, elle est devenue une activité de masse. Cela est dû à l’amélioration du niveau de formation des gens, qui ont alors les compétences pour collecter des informations, de rédiger des comptes-rendus, d’exprimer des opinions argumentées ; et aux outils informatiques qui permettent de diffuser cette activité intellectuelle. Internet est alors utilisé dans deux configurations :

  • Partage d’expériences : échanger des informations sur les goûts et les savoir-faire.
  • Partage de connaissance (vulgarisation) : diffuser les savoirs existants de façon ponctuelle (participation occasionnelle à la rédaction d’un article, correction des erreurs de fonds ou de forme) ou régulière (collaborateurs assidus).

Exemples :

  • Contre-expertise scientifique : Wikipédia, qui est un mouvement de contestation des experts-spécialistes par les amateurs. C’est une recherche de plein air (selon l’expression de Callon, Lescoumes et Barthe), qui n’est plus la recherche de laboratoire. Les amateurs peuvent ainsi mettre en évidence les effets inattendus des sciences et techniques, ouvrir des brèches,… Les amateurs sont alors producteurs de connaissances.
  • Prendre en charge sa santé :
  • Faire de la recherche de plein air : les sciences naturalistes et l’informatiques sont deux domaines d’hybridation entre production amateur et production scientifique. Les sciences naturalistes nécessitent des observations in situ, qui ne nécessitent pas d’instruments de mesure complexes, et dans lesquelles l’amateur trouve parfaitement sa place. Ainsi, « ce qui distingue l’amateur du scientifique, c’est son faible niveau d’expertise, mais aussi son inscription dans un cadre local. L’amateur produit une connaissance inscrite dans un milieu, alors que le scientifique élabore des savoirs globaux valables dans toutes les situations. Mais ce que le savoir local perd en universalité, il peut le gagner en précision et en capacité de description » (78). Mais la collaboration n’est pas toujours facile. Pour le scientifique, l’amateur est une main d’œuvre abondante, gratuite, mais aussi incompétente. Le scientifique l’encadre alors avec des protocoles rigoureux. Mais il n’y a pas de différence de nature entre le travail du scientifique et celui de l’amateur : ils mobilisent des processus cognitifs voisins. Ainsi, l’amateur n’est pas une petite main de la science mais un de ses acteurs. La démocratisation des compétences réduit la distinction entre ramasseurs d’informations et savants pour proposer une construction commune de la science et des savoir-faire qui sont devenu ce que le courant de la sociologie interactionniste a appelé un « objet frontière ».
  • Logiciels libres : il faut distinguer deux motifs de l’action humain. L’intérêt à, qui relève de l’instrumentalité (ce que l’action rapporte en termes d’usage, salaire, notoriété) et l’intérêt pour, qui relève du plaisir (l’action est sa propre fin).

Conclusion

 

L’amateurisme contemporain, sous une apparente diversité de pratiques et de modes d’actions, est l’articulation de trois évolutions contemporaines :

  • Individualisme : volonté de l’individu de construire son identité, de poursuivre son épanouissement personnel, d’agit pour son plaisir. C’est le règne de l’intérêt pour.
  • Diffusion des savoirs et compétences : l’amateur réalise un effort d’apprentissage et de formation par rapport à l’individu ordinaire. Il accumule une expertise en raison de l’attachement à telle pratique. Cet apprentissage passe rarement par l’école ou la formation continue, mais est un autoapprentissage dans le cadre de structures associatives, de l’éducation populaire, et des nouvelles technologies numériques.
  • Société plus démocratique : dans cette société, chaque individu détient des ou des parcelles de compétence qui peuvent être associées à travers des dispositifs coopératifs. L’amateur ne s’en remet plus à l’expert, mais peut le critiquer, voire le remplacer. L’amateur intervient selon différentes modalités dans des espaces divers. Sur Internet, il peut s’adresser à des amis ou à une communauté large. Il peut aussi accéder à l’espace public par sa production artistique ou son blog. Mais cette publicisation a géométrie variable ne permet pas de distinguer des types d’amateur. L’amateur utilise fréquemment le copier-coller : il sélectionne et se réapproprie ce qui l’intéresse au sein d’une culture foisonnante. « Il porte à son plus haut degré de perfection la tradition de la répétition et de la variation, caractéristique des cultures populaires » (91). « L’amateur n’est donc ni un intrus, ni un succédané de l’expert ; il est l’acteur grâce auquel notre société devient plus démocratique et respectueuse de chacun » (91).

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