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Stéphane Foucart, "La fabrique du mensonge"

Publié le par anthropohumanisticienne critique

L’ouvrage de Stéphane Foucart, La fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger, mérite quelques lignes le décrivant et le résumant.  L’auteur a porté un regard attentif à l’association entre science et technique, ce « couple cimenté par l’économie de marché, et qui règne sur notre monde » (19). L’argument clé de l’auteur est que les entreprises définissent les contours de la connaissance et de l’ignorance, et ce aux dépens de la science. Les entreprises, loin de s’opposer à la science, en utilisent les armes et les outils pour poursuivre leurs intérêts. Les cigarettiers américains ont les premiers, et ce dès le milieu des années 1950, utilisé ces procédés que je propose de résumer dans les lignes qui viennent. Je me baserai pour ce faire sur un exemple décrit par Stéphane Foucart, la disparition des abeilles suite à l’épandage de pesticides.

En plus de produire du miel, les apidés (abeilles domestiques, bourdons,…) participent à la pollinisation de végétaux, dont certains sont très utiles pour l’être humain. Depuis les années 1990, ces insectes pollinisateurs disparaissent, mystérieusement. Ainsi le syndrome d’effondrement de colonies, avec des ruches qui se vident du jour au lendemain, les larves étant abandonnées.

Cette disparition n’est pourtant rien d’un mystère. Elle coïncide avec la mise sur le marché d’une nouvelle gamme d’insecticides, les néonicotinoïdes. Thiaméthoxane, imidaclopride, thiaclopride, sont commercialisés sous les noms Gaucho, Cruiser, ou encore Poncho. Ces insecticides ont plusieurs particularités : ils ne s’accumulent pas durablement dans l’environnement (il n’y a pas de bio-accumulation de molécules toxiques dans la chaine alimentaire ou dans l’eau de mer provenant de la fonte des glaciers où étaient stockées les molécules toxiques), ils sont très efficaces à faible doses (très peu de produire permet d’éradiquer les ravageurs), ils ne nécessitent pas d’épandage (ce sont des insecticides dits « systémiques » : les graines sont gainées du produit actif avant d’être semées, et le produit imprègne la plante au fur et à mesure de son développement). Par exemple, la « dose l’étale 50 », à savoir la dose qui tue la moitié d’une population d’abeilles lorsqu’elle leur est administrée, est des milliers de fois plus faible que celle du DDT. La dose officielle du Cruiser est de 5 nanogrammes (avec 5 nanogrammes, une abeille à 50% de chance de survie).

Outre ces avantages, les néonicotinoïdes s’attaquent au système nerveux des insectes. Plusieurs études scientifiques ont mis en évidence le lien entre ces insecticides et la disparition des apidés (Laura Maxim et Jeroen van der Sluijs ; Séverine Suchail, David Guez et Luc Belzunce). Les connaissances disponibles au début des années 2000 montraient que ces insecticides avaient été autorisés sur base de test lacunaires, et avaient des effets néfastes sur les abeilles. Il aurait été possible de prendre des mesures en connaissance de cause. Pourtant, les autorités chargées de règlementer les produits phytosanitaires interprète ce que la science produit comme étant insuffisant, incomplet, imprécis. En France, l’AFSSA s’accommode de cette ignorance, et fait preuve d’apathie quand il s’agit de prendre des décisions. Il y a plusieurs raisons à cela. Et si le Gaucho ne peut plus être utilisé pour le tournesol en France depuis 1993, d’autres insecticides tout aussi néfastes sont autorisés (Cruiser, Régent TS).

Tout d’abord, les phyto-pharmaciens vont, par le biais de porte-parole ou de scientifiques amis, mettre en avant l’idée qu’il faut chercher les causes du déclin des abeilles dans leurs pathogènes naturels. Les adversaires naturels des abeilles (prédateurs, parasites, champignons, virus), sont alors définis comme les responsables. Or, ces pathogènes sont connus de longue date, et surtout, ils ne sont pas implantés partout de la même manière et ne peuvent donc expliquer à eux seuls la disparition des abeilles qui, elle, est générale (tout comme l’est la présence de néonicotinoïdes). Or, on observe que les scientifiques accordent plus d’intérêt aux effets d’acariens de genre Varroa (un acarien destructeur) qu’à ceux des pesticides chez les abeilles, et ce depuis le milieu des années 1990. Ce brusque revirement de situation est pour le moins suspect. Il l’est moins lorsque l’on sait que les fabricants de pesticides ont recours à des organismes publics de financement de la recherche (ils mêlent leur argent à l’argent public) pour influencer les orientations des recherches menées  au sein des universités et des institutions académiques. Ainsi, la question clé des insecticides systémiques se trouve évincée, ou à tout le moins diluée, dans la recherche des causes de disparition des abeilles. En conséquence, en 2009, l’AFSSA se contentait de lister une quarantaine de causes potentielles du déclin des abeilles, et n’bordait que rapidement les nouveaux produits phytosanitaires.

Ensuite, les industries (comme Bayer), influencent les mécanismes de construction et de validation des expériences. Il arrive aussi qu’elles ne publient pas le résultat de leurs expériences, qui sont alors invisibles à la communauté scientifique. Dans le cas des pesticides, les industries agrochimiques définissent la « dose létale 50 » des produits commercialisés suite à un test en laboratoire : les abeilles sont exposées, sur un laps de temps très court, à l’insecticide, et leur résistance au produit est ainsi évaluée. Mais aucune expérience n’est faite sur l’exposition chronique à l’insecticide, plus probable dans la nature que l’exposition à une forte dose. Les industriels, qui d’un côté reconnaissent la nocivité de leurs produits, plaident que l’exposition prolongée ou répétée à des faibles doses, n’est pas dangereuse. La faible dose acceptée comme seul de détection du produit est de 10 ppb (parties par milliard, à savoir 1 microgramme par kilogramme). Théoriquement, sous ce seuil, il ne peut rien se produire. Or, des expériences scientifiques ont prouvé qu’il se passe quelque chose pour les abeilles, notamment sur leurs performances d’apprentissage, dès 4 ppb. Une exposition répétée sur 10 jours (le temps de floraison du tournesol) à de faibles doses d’insecticide, produit la même mortalité que la dose létale. L’exposition répétée à des faibles doses, a donc des effets nocifs sur les abeilles. Pourtant, dans les tests toxicologiques règlementaires, les agrochimistes ne testent que la toxicité aigüe des produits, pas celle des faibles doses.

Enfin, les fabricants de pesticides placent des experts amis à la tête de groupes de travail étudiant la question de l’impact des pesticides sur les abeilles. Ainsi, des vétérinaires spécialistes du bétail de retrouvent à diriger de telles commissions. En plaçant des experts dans d’autres domaines à la tête de groupes de travail, les fabricants de pesticides s’assurent qu’ils ne tireront pas parti de toute la littérature existante. Ce non-spécialiste a de fait sélectionné les arguments scientifiques dans le rapport final en surreprésentant les pathogènes naturels.

Au final, deux ensembles se dessinent parmi les différent acteurs du dossier « disparition des abeilles » : les apiculteurs et les scientifiques du secteur public, et les experts des industries agrochimiques et leurs amis travaillant dans les agences nationales de sécurité sanitaire. Ces dernières agissent alors à l’opposé de leur mission, en créant du doute, en instrumentalisant la connaissance scientifique, et en retardant ainsi l’action politique. Elles organisent ainsi une cécité organisée.

 

Tout au long de l’ouvrage, Stéphane Foucart rappelle que la technique n’est pas la science, et vice versa. Tandis que la science tente, théoriquement, de comprendre le monde, la technique elle en tire parti. Science et technique peuvent aller de paire, la première permettant à la technique de s’élaborer, et la technique offrant de nouveaux outils à la science. Mais il est également important que, par la production de connaissances, la science limite, régule et raisonne la technique.

Mais la science n’est pas toujours en mesure de tenir ce rôle. Les entreprises détournent la science, son esprit et sa  méthode. Elles utilisent la science pour créer de l’ignorance, de l’incertitude, du doute, et ainsi détourner l’attention des politiciens et des citoyens, et semer la confusion. Non seulement elles financent de la science de distraction, mais en plus elles ralentissent l’acquisition de connaissance sur des sujets problématiques, en créant de la controverse. Elles ont, par exemple, établit la distinction entre la mauvaise science (junk science), celle qui souligne la fragilité de l’être humain et de la nature, et la science solide (sound science), celle qui alimente le système technique (Ce sont plus précisément les cigarettiers américains qui ont instauré cette distinction dans les années 1980 afin de mettre en cause le lien entre tabagisme passif et certaines maladies cancéreuses). Tout argument de la « mauvaise science » produit par les experts indépendants est mis en controverse par des experts de la « science solide ».

Les industriels instrumentalisent la science, en occultant des faits, en fabriquant des idées trompeuses, en se basant sur des arguments puisés dans la science. La science devient alors un outil de construction d’ignorance, ayant deux objectifs principaux. Tout d’abord, peser sur les instances d’évaluation des risques sanitaires et environnementaux en minimisant les risques induits par telle technologie. Les industries utilisent la science pour créer des situations de doute permettant aux pouvoirs politiques de ne rien décider. Ces derniers se voient servir, par le biais de rapports et de la presse, des arguments scientifiques pour ne rien faire. C’est autant de temps, et d’argent, gagné par les industriels. L’Union européenne devient une machine à perdre du temps pour les hommes, et à en gagner pour les industries.

Le second objectif est de coloniser les conversations, via la presse et autres formes de communication. Le système médiatique devient alors le relais de l’ignorance produite par les industriels. Selon Robert Proctor, ce relayage n’est pas dû à l’incompétence des journalistes, mais à leur volonté de neutralité en confrontant toutes les opinions afin de bien couvrir un événement. Mais cette confrontation peut parfois détruire la connaissance au lieu d’en créer.  

Pour un autre exemple de l'influence de l'industrie sur les politiciens, voir le documentaire ci dessous

 

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