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Sacrifice du buffle - Village de Tung - 8 juin 2014

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Tung, sacrifice du buffle, 6 heures du matin. Premier sacrifice depuis 12 ans, depuis en fait qu’ils ont changé le village de place. Les villageois ont décidé de faire un sacrifice, car plusieurs d’entre eux ont fait le même rêve : ils ont rêvé qu’ils vivaient toujours dans l’ancien village. C’était comme s’ils ne vivaient pas dans le nouveau village. Afin de marquer et d’assurer leur vie au nouveau village, ils ont décidé de faire une fête du sacrifice du village. 

Nous arrêtons la moto un peu avant la maison communautaire. Devant celle-ci un « autel » a été construit par les anciens, selon la tradition. Quatre piliers en bois, gravés et brûlés (motif géométrique). Les piliers font un mètre de haut. Ils sont reliés par des planches, et forment un carré. A côté de chaque pilier part une longue tige de bambou, verticalement. Au bout de chaque tige est attaché un long mobile.

Un jeune buffle est attaché à cet autel par le cou . Il a été acheté vendredi à Banlung pour 600$.  Il ne provient pas du village, car, selon le chef du village le dit, les villageois n’ont que un ou deux buffles, et ne peuvent donc pas se permettre d’en vendre un pour le sacrifice.

Derrière l’autel se trouve donc la maison communautaire. Comme ils ont déjà sacrifié des cochons la veille, les hommes ont déjà commencé à boire. Ils boivent du vin de jarre qu’ils ont fait et de l’alcool de riz qu’ils ont acheté. Les hommes sont devant la maison communautaire, sur la droite (en y faisant face). Un des hommes est complètement saoul et, à de nombreuses reprises sur la journée, vient nous parler en un mélange de lao et de khmer.Certains hommes jouent aux cartes, d’autres dorment tellement ils ont bu. Sur la gauche, il y a un petit groupe de femme et d’enfants, qui ira en grandissant à mesure que la journée avance. Le groupe des femmes est séparé de celui des hommes, car les femmes ne veulent pas boire. 

La maison communautaire et l'autel

La maison communautaire et l'autel

L'autel

L'autel

Un des quatre mobiles

Un des quatre mobiles

Les piliers de bois

Les piliers de bois

Le buffle lors de son arrivée au village vendredi

Le buffle lors de son arrivée au village vendredi

Dès notre arrivée, le chef du village et le chef de tribu viennent à notre rencontre. Ils expliquent que le village est « fermé ». Il y a derrière nous, une barrière sur la route, et un péage sur le côté : quiconque passe dans le village doit payer un montant. Comme il n’est pas possible de fermer le village, qui s’étend le long de la route, ils demandent un droit de péage. Les gens donnent ce qu’ils veulent. Avec cet argent,  ils achèteront l’animal pour le sacrifice du dernier jour.

Le chef du village nous demande d’ailleurs bien vite quelle est notre contribution à la fête du sacrifice : 20,000 riels et deux packs de bière. Je donne l’argent de suite, et irai acheter les packs de bière plus tard. Comme nous avons payé, nous pouvons manger le riz et boire le vin de jarre avec eux. Une crainte m'envahit alors : viendrais-je d'enfoncer une porte permettant à tout étranger  de venir assiter à un sacrifice moyennant paiement. Dans ma tête, je vois déjà les minibus de touristes s'arrêter à la barrière du village, et une armée d'appareils photos et de caméras en sortir...

Ils précisent aussi que les villageois ont fait le vœu de ne pas quitter le village. Ils n’iront ni aux champs, ni à la ferme. S’ils quittent le village, ils auront des ennuis. S’ils conduisent une moto, ils auront un accident. S’ils utilisent un couteau au champ, ils se couperont. Cela dure trois jours, depuis samedi (de samedi à lundi donc, pendant les trois jours de la fête). Ils ne peuvent pas non plus aller au marché. Ils peuvent seulement acheter aux marchands ambulants. Dans le temps, alors que les marchands ambulants n'existaient pas, il fallait que les villageois prévoient de la nourriture pour trois jours...

 

Sacrifice du buffle - Village de Tung - 8 juin 2014

Vers 6h30, les villageois bénissent une jarre de vin. Le nom de cette jarre est « laver le visage ». Ils trempent des bâtonnets dans la jarre en récitant des incantations. Quelques minutes plus tard (une dizaine), les hommes prennent des gongs de tailles différentes en main, et tournent autour de l’autel et du buffle en faisant de la musique. Cela dure environ 3 minutes. 

Vers 7h00, le sacrifice a lieu. C’est assez rapide. Un homme arrive avec un couteau. Le petit buffle s ‘était justement couché, et il reçoit un coup de couteau sur le côté droit près de la colonne vertébrale, un centre du dos. Il se relève et gesticule. Il reste une minute comme ça, et le même homme revient et lui donne deux coups de couteau, espacés de 30 secondes, dans le jarret arrière gauche : le buffle s’effondre sur son côté gauche. Du sang sort de la plaie. Après quelques minutes, l’homme revient avec un pieu, et fracasse le nez du buffle, côté droit. Il nous dira après que c’est pour ne pas faire souffrir l’animal et l’empêcher de respirer. Le buffle émet son dernier souffle 10 minutes après le coup de couteau. 

Jarre bénie

Jarre bénie

Buffle mort

Buffle mort

Les hommes reviennent avec du bois pour brûler le buffle. Ils placent les bambous sur le sol, non loin de la maison collective, le long de la route. Ils déplacent le buffle : le détacher de l’autel, le tirer par les pattes (il y a trois hommes), le mettre sur le dos, et le couvrir de branchages. Un homme va allumer quelques branches au feu de la cuisine, dehors en face de la maison communautaire, et met le feu au buffle. Il brulera près de 25 minutes. 

Pendant ce temps, les préparatifs culinaires commencent. Des femmes apportent du riz cuit à la vapeur dans des feuilles de bananier. Ce riz sera mangé lors du repas de midi, avec la viande de buffle. Certaines apportent aussi du vin de jarre. De l’autre côté de la route, une dizaine de femmes pilent du riz que les gens du village ont donné : chaque famille a donné une boite de conserve. Cela doit faire près de 10 kilos de riz. Il y a trois grands mortiers, avec deux à trois femmes par mortier. Elles travaillent près de 40 minutes pour tout réduire en poudre. Cette poudre servira à faire de la soupe à la poudre de riz (slor maslow). 

 

Préparation de la mise à feu

Préparation de la mise à feu

Femme apportant du eiz dans une feuille de bananier

Femme apportant du eiz dans une feuille de bananier

Femmes pilant le riz

Femmes pilant le riz

En face, les hommes attendent que le feu s’éteigne. 8h25. Un des hommes prend un couteau de boucher (couperet) pour enlever la peau et les poils. Se dessine alors un fort contraste entre le blanc de la peau grattée et le noir de la peau brûlée. Ils grattent aussi la tête. 

Une fois l’animal gratté (dizaine de minutes) commence sa découpe. Un homme commence par couper l’épaule avant droite, puis successivement : la cuisse arrière droite, la cuisse arrière gauche, l’épaule avant gauche. Il découpe ensuite la peau qui recouvre le ventre, mettant les entrailles à l’air libre. Le sang et les poumons seront mis dans une bassine, et les entrailles dans une autre. Le sang et les poumons serviront pour faire une partie de la nourriture phlea (à base d'entrailles et de piment) et la soupe slor maslow. La carcasse est retournée afin de bien découper la tête. Celle-ci sera placée sur l’autel. Elle y restera toute la journée, et fera l’objet d’une cérémonie après le repas. Elle est censée apporter la prospérité sur le village. Finalement, les côtes sont découpées. Il ne reste à la fin que la colonne vertébrale. Toute cette viande est emmenée dans la maison communautaire. 

Sacrifice du buffle - Village de Tung - 8 juin 2014

Dans la maison communautaire, cinq hommes entreprennent la découpe de la viande. Ils ont des planches à découper, et des couteaux. Ils coupent les meilleurs morceaux de viande pour le partage. Les côtes sont aussi découpées pour faire la soupe slor maslow. Cela dure près d’une heure.

Pendant ce temps, un homme dispose deux longues tiges de bambou devant la maison communautaire, comme pour faire une barrière basse, et y attache les jarres de bière de riz. Il y met ensuite des pailles pour boire, et de l'eau. Les jarres seront consommées après le repas de midi. 

Découpe de la viande

Découpe de la viande

Préparation des jarres

Préparation des jarres

Une partie de la viande du buffle sera distribuée à tous les villageois (partage équitable entre toutes les familles). Une autre sert à préparer de la nourriture pour manger le jour même : slor maslow (avec les bouts d’os) et phlea (avec les entrailles). 

Les femmes s'activent alors en cuisine, deux casseroles posées sur des feux devant la maison communautaire. Les entrailles cuisent, près de 30 minutes avec du sel et du Mono Sodium Glutamate (MSG). Elles sont bouillies. Une femme surveille la cuisson dans la grande casserole. 

Les femmes commencent alors à cuisiner la slor maslow. Elles font bouillir de l’eau dans une grande casserole. Elles ajoutent ensuite des morceaux de viande (généralement les côtes, avec des bouts d’os), de la citronnelle, du bokreav (petit onion), du MSG et du sel. Elles ne mettent pas de piment, afin que les enfants puissent manger. La viande est arrivée de la maison communautaire dans un gong dans lequel a été placée une feuille de bananier. 

Dans une bassine en plastique, une femme mélange de la poudre de riz avec de l’eau. Elle ajoute ensuite le sang et les poumons. Elle mélange alors le tout, d’abord avec une louche, puis à la main, afin d’enlever tous les grumeaux. Cela prend plus de 5 minutes pour mélanger. Le liquide obtenu est rouge vif.

Le contenu de la bassine en plastique est alors versé dans la casserole avec la viande bouillie. Le tout est mélangé dans la casserole avec une louche pendant près de 20 minute. La soupe est épaisse, de couleur brunâtre.En tout, deux casseroles seront préparées. 

 

 

 

Les entrailles

Les entrailles

Mélange de la poudre de riz et du sang

Mélange de la poudre de riz et du sang

La soupe enfin prête

La soupe enfin prête

Toute la nourriture préparée n'est pas destinée à être consommé le jour même. 

Une fois la découpe de la viande terminée, les hommes ont pesé tout ce qui était à partager, et distribuent les morceaux de viande dans des sachets en plastique. Le fond d’une bouteille en plastique sert de récipient mesureur. Chaque famille reçoit l’équivalent d’une poignée de viande. Les femmes sont attroupées à la fenêtre de la maison communautaire, et chacune repart avec un ou plusieurs sachets en plastique, en fonction du nombre de ménages dans leur maison. 

Une casserole de soupe slor maslow sera partagée entre les familles. Les femmes, encore une fois, apportent une petite casserole ou un Tupperware, et repartent avec deux louches de soupe chez elles. Deux femmes sont en charge de la distribution.

Partage de la viande

Partage de la viande

Partage de la soupe

Partage de la soupe

L'autre partie de la nourriture est consommée lors du repas de midi, qui a lieu vers 11h20. 

Nous avons droit, Ratana (l'assistant de recherche) et moi, à une table spéciale dans la maison communautaire : sur des planches posées sur le sol, des feuilles de bananier ont été disposées. Il y a aussi des assiettes : deux avec du riz (une pour Ratana et une pour moi), une avec la soupe slor maslow, une avec du phlea (entrailles), et une avec du phlea avec sang (personne n'en mange à notre table...). Ratana et moi avons droit à une cuillère occidentale en métal. Le chef du village et le chef de tribu se joignent à nous. Ils ont du riz dans une feuille de bananier, et chacun une cuillère en métal asiatique. Après le repas, on nous apporte des cannettes de bière Angkor.

Derrière, les hommes mangent en plusieurs services. Chaque fois, des feuilles de bananier sont disposées sur les planches. De la soupe slor maslow est disposée au centre chaque feuille, avec de chaque côté du phlea. Une feuille de bananier avec du riz est posée à côté du phlea. Ainsi, les hommes mangent face à face. Ils n’ont pas de cuillère mais mangent à la main. Ils utilisent un bout de feuille de bananier pour prendre la soupe. 

Les femmes et les enfants mangent un peu après les hommes, dehors, sous les bâches qui ont été tendues devant la maison communautaire pour se protéger du soleil. Des feuilles de bananier ont été disposées sur une bâche. Comme pour les hommes, la soupe épaisse est disposée au centre des feuilles de bananier, et un peu de phlea de chaque côté avec, également, des feuilles de bananier contenant du riz. Pas de cuillère non plus. 

Notre table : riz dans des assiettes et dans la feuille de bananier, phlea avec sang (à gauche), soupe (au centre), phlea (à droite)

Notre table : riz dans des assiettes et dans la feuille de bananier, phlea avec sang (à gauche), soupe (au centre), phlea (à droite)

Table des hommes dans la maison communautaire

Table des hommes dans la maison communautaire

Table des femmes dehors

Table des femmes dehors

Après le repas ont lieu les dernières cérémonies du jour. 

Un homme apporte un bol  plein de riz sec. Il a aussi deux petites bougies en main. Il allume une bougie et la place sur l’autel, non loin de la tête du buffle. Chaque villageois (ou presque) prend alors une poignée de riz et se place, en arc de cercle, autour de l’autel. Il doit y avoir une trentaine de personnes. Ils jettent alors la poignée de riz sur l’autel en récitant des incantations.

Juste après, c’est la bénédiction des jarres des bière de riz. Les villageois prennent une baguette et la trempent dans les jarres (ils ne les font pas toutes, juste une), afin de terminer les bénédictions aux dieux et les demandes de protection. Beaucoup de villageois y participent, pas seulement les aînés. Il y a aussi de nombreuses femmes. 

Finalement, les hommes, et surtout les aînés, préparent une danse sur la musique des gongs. Ils s’équipent d’un gong, et d’une grosse tige de bambou pour le marteler (certains utilisent le poing sur les gros gongs). Ils forment alors un cercle autour de l’autel et jouent la musique en tournant autour. Cela dure, comme d’habitude, 3 ou 4 minutes. Deux aînés n’ont pas de gong et prennent une bidon en plastique vie et un bâton pour le frapper. Toute musique provenant d'une sono étant interdite, la musique des gongs, telle que la pratiquaient (et la pratiquent) les aînés est la seule autorisée. 

Bénédiction de la tête

Bénédiction de la tête

Bénédiction des jarres

Bénédiction des jarres

Dernière "danse" avec les gongs

Dernière "danse" avec les gongs

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