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La drôle de vie des expatriés au Cambodge de Frédéric Amat, morceaux choisis

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Petite sélection de passages de ce livre qui fait découvrir  d'autres facettes du Cambodge. 

Frédéric Amat est né à Narbonne en 1968. En arrive au Cambodge dans les années 1990, après être passé par Hanoï. Il vit à Siem Reap. Il collabore avec l'agence France-Presse, puis intègre l'agence photos Sygma jusqu'à sa reprise par Corbis. En 2007, il devient rédacteur en chef de Cambodge Soir Hebdo, et ensuite directuur de la rédaction jusque 2009. 

 

« L’humanitaire d’urgence a aidé ce petit royaume à se remettre sur les rails à une époque où la population manquait de tout. Les expats’ de ces premières organisations s’en sont allés dans d’autres pays une fois la presque normalité revenue. Ils sont partis là où les catastrophes naturelles ou humaines avaient poussés les habitants dans une misère encore plus grande que celle du Cambodge. Mais, à cette solidarité là, s’en est substituée une autre. Le « développement durable » a ainsi pris la place de l’aide d’urgence. Si cette dernière est louable et nécessaire, la légitimé des actions se targuant de « développement durable » est contestable. Ainsi, une organisation non gouvernementale (ONG) qui offrait des jambes en plastique aux victimes des mines antipersonnel, s’est mise à fournir des radars mobiles et des éthylomètres aux policiers de la circulation. Juste pour continuer à exister…

Il fut un temps où les lecteurs du Pèlerin magazine recevaient, aux environs de Noël, une lettre dans laquelle se trouvait une minuscule béquille réalisée en fétu de paille dans de lointaines contrées, par d’anonymes indigènes. Elle était censée faire verser une larme accompagnant l’envoi d’un petit billet, pour que le fétu se transforme en véritable béquille pour ceux qui avaient eu la malchance de croiser le chemin d’une mine. L’œuvre était louable. Elle l’a été également au Cambodge lorsqu’il a fallu appareiller les milliers de victimes de mines ou de polio. Dit-on aujourd’hui, à ces bonnes âmes occidentales, que ce ne sont plus des prothèses que reçoivent les pays pauvres mais de vulgaires radars autoroutiers ? Que penser d’une organisation étrangère qui œuvre à agrandir l’arsenal répressif de la police d’un pays qui n’est pas le sien, surtout lorsque l’on connaît les penchants pour nombre de personnels de cette administration à arrondir leurs difficiles fins de mois par des pratiques qui consistent à fermer les yeux sur une infraction en échange d’une modeste obole ? Qu’une organisation caritative mène des campagnes d’éducation sur la circulation routière, soit ! Qu’elle sensibilise la population au code de la route, passe. Mais qu’elle fournisse la maréchaussée en matériel servant à dresser des procès verbaux contestables, est tout simplement ahurissant.

Tout cela parce que cette organisation n’a pas réussi à couper le cordon qui la relie au Cambodge. Pourquoi ? Peut-être parce que dans les ONG se trouvent des hommes qui estiment parfois être mieux ici qu’au Pôle Nord, à équiper en pattes en plastique les ours blancs victimes de braconniers »  (46-48).

 

« Parfois, en queue de comptoir, un touriste se mêle au groupe, écoute, tente de participer et pose ses questions, un brin envieux, un brin étonné des conversations des expats’.

Envieux, car pour un touriste, un expat’ est quelqu’un de différent, un brin non conformiste à mi-chemin entre le rebelle et l’aventurier. Ce n’est pas tout à fait vrai.

L’expat’ se caractérise par le fait qu’il a su partir à un moment donné de sa vie ; qu’il a eu le courage de briser le corset de la routine, et ne paye généralement plus d’impôts en France. Il est donc à ce titre perçu comme un peu plus libre que ceux piégés par le tourbillon du métro-boulot-dodo. Quelque part, l’expatrié, aux yeux du touriste, incarne le vacanciers perpétuel » (67-68).

 

En 1998, un octogénaire se présente un beau  matin au portail de l’ambassade… Tout nu ! Et ne se souvenant de rien. La secrétaire du consul, une adorable petite dame, le recueille et croit d’abord qu’il a été drogué, dépouillé et volé. Elle prend soin de lui, l’écoute, l’aide. Elle apprendra des années plus tard que le « monsieur si bien, si gentil » avait seulement pris une overdose de Viagra ingurgitée non loin, dans un bordel de la rue des Petites fleurs. Au matin, groggy et hagard, il avait déambulé nu dans les rues adjacentes jusqu’à ce qu’une âme charitable le dépose devant l’ambassade et lui offre gentiment son krama pour couvrir sa nudité. Et il n’est pas le pire des exemples de personnages étranges (c’est le moins que l’on puisse dire) à fréquenter la salle d’attente du consul, confondant trop souvent consulat et baguette magique » (88-89).

 

Anciens dictons khmers :

« Si, grand fou, vous voulez marier une khème, étudiez les conseils suivants :

Taille : les petites femmes (moins de 1,50m), qu’elles soient grosses ou minces, sont souvent réputées méchantes, capricieuses, individualistes, et infidèles… En plus, si leurs tétons sont petits, leurs maris auront des difficultés à leur faire  plaisir. La fille qui mesure entre 1,50m et 1,65 m est réputée bonne. Elle n’est jalouse de personne. La fille qui mesure plus de 1,66 m a souvent des joues gonflées et rougeâtres. Mais si ses sourcils sont épais et ses poils des bras sont longs, elle est réputée sentimentale et passionnée. La fille qui a une taille masculine est réputée mauvaise. Cat elle a un caractère d’homme et s’allie souvent au clan masculin.

Lèvres : fille aux lèvres minces en veut à tout le monde. Elle médit, insulte, se fâche. Ce n’est pas une bonne fille. La fille dont les lèvres ne sont ni minces ni épaisses préfère bavarder et avoir de bonnes relations avec les autres. Fille aux lèvres charnues aime faire l’amour. Fille à lippe pendante manque de courage et est réputée insouciante. Fille dont les lèvres sourient est fidèle  à son mari et a bon cœur.

Joues : fille aux joues gonflées est méchante et cherche toujours des histoires. Fille aux joues plates et blanchâtres est gentille et préfère la tranquillité.

Sourcils et poils : fille dont les deux sourcils se rejoignent est une querelleuse. Fille poilue sur le visage ou sur le corps est méchante et n’aime pas faire l’amour.

Voix : fille à la voix grave et forte est réputée indifférente en amour. Fille dont la voix n’est ni grave ni aiguë a un caractère aimable » (122-123)

 

« Car il existe une différence majeure entre la prostitution en Europe et les jeunes filles e joie en Asie : la tendresse et le jeu sont des qualités absentes de l’industrie du sexe en Occident !

Cette relation débute donc par le jeu, par des câlins au coin du bar. Une impression de drague, de complicité, de réciprocité. Le dénouement à venir, ainsi préparé, n’apparaît plus comme un amour vénal, mais comme un consentement entre deux personnes qui se plaisent. Cette impression vient des modalités de la vente du sexe. Pour ces jeunes prostituées, le travail intègre un mode ludique. Il consiste à tirer le plus grand  profit de leur position, sachant que les clients occidentaux veulent croire à la séduction » (126).

 

« Le pourfendeur du tourisme sexuel feint d’ignorer les chiffres pourtant officiels : 95% des clients de prostituées en Asie, Cambodge compris, sont des Asiatiques, pour la plupart des habitants du pays. Il ferme les yeux sur les tours qui se dressent le long de la nationale 6 à la sortie de Phnom Penh, où les filles s’entassent. Dans ces karaokés géants, où les contrôles sanitaires sont aux abonnés absents, les jeunes filles ne font pas que tenir le micro du chanteur.

L’expat’ est un minuscule client dans le vaste monde du sexe à péage. Le zoom grossissant des médias le met pourtant toujours aux premières loges sur le banc des accusés » (129).

 

« Les notions de précision et de temps, en particulier la ponctualité, sont perçues différemment en Asie (…). Ainsi le tcham tik – qui se traduit littéralement par ‘attends un peu’ – ne signifie pas forcément d’attendre quelques minutes. Dans la réalité, cette expression passe-partout ne correspond à rien de précis. Ne secrétaire qui accueille un expatrié ayant un rendez-vous avec son patron, peut très bien l’utiliser pour signifier que le rendez-vous a été annulé. Au restaurant, le tcham tik peut être répondu en souriant par le serveur au barang qui, après une heure d’attente, s’inquiète de ce que son plat ne soit pas encore arrivé. Le garçon n’ose tout simplement pas annoncer à l’étranger qu’il n’y a plus de pommes de terre pour faire ses frites. Et que tous les marchés environnants sont fermés. Et pourtant, fait remarquable mais insoupçonné, le restaurateur a bien tenté s’envoyer un employé pour acheter des patates, ais ce dernier est revenu bredouille.

En énonçant cet idiome, le serveur pratique ce que le barang appelle la politique de l’autruche. La tête dans le trou est préférée à l’explication, car la situation conflictuelle peut se transformer en gravissime et impardonnable affaire de « perte de face ».

Plus l’adepte du tcham tik laisse couler le temps sans rien dire ni rien faire, plus le client étranger s’énerve, au risque d’exploser et de piquer une colère en public. Ce qui, lit-on dans tous les guides e voyage sur le Cambodge, n’est jamais bien vu. Ni très efficace non plus.

A la laverie, le même tcham tik peut vouloir dire que le sac de linge propre a été donné par erreur à un autre client. Bref, les possibilités sont infinies.

Un barang averti se méfie donc, cat tcham tik est souvent une manière de s’excuser sans rien dire, un faux-fuyant et un signe convenu de danger de perte de face » (146-148)

 

« Barang : Ce terme (une translitération) date de l'époque coloniale et servait de toute vraisemblance à désigner les fonctionnaires français qui se déplaçaient à cheval (barangset). Il était alors utilisé comme un titre. L'arrivée de l'automobile lui a valu la disparition de sa flatueuse syllabe finale et le mot a maintenant la même connotation que le farang en Thaïlande. Il n'est appliqué qu'aux Occidentaux, reste révérencieux (au moins dans les campagnes). Il existe une panoplie d'autres mots pour désigner les étrangers... Ces mots ne sont jamais neutres et peuvent être franchement péjoratifs, tout comme le Boche en français ou le Yuôn en Khmer qui désigne le Vietnamien. Mais il n'existe pas d'équivalent simple du mot étranger » (p. 168).

 

« La célèbre chaussure en plastique, la tong, est une invention cambodgienne que l’on doit à monsieur Chip Tong. L’usine où étaient fabriquées ces chaussures dans les années 1960 se trouvait à Phnom Penh dans le quartier du Tuol Kork. Elle est devenue une usine de textile dans les années 1990 avant d’être rasée un peu plus tard » (170).

Petite précision, ce n’est pas le principe de la tong, chaussure à lanière en Y, que ce monsieur a inventé, mais bien sa fabrication en plastique. Il a décidé de fabrique la chaussure des bonzes, en plastique. La tong existait déjà avant, sous d’autres formes (en cuir) et sous d’autres noms (claquette, savate,…).

 

« De tous les rituels qui parsèment le mariage khmer, il en est un qui choque particulièrement le barang qui y participe. La jeune femme s’agenouille devant son futur époux qui, lui, reste debout ou s’assied sur une chaise. Plusieurs variantes sont possibles : la fille lave alors les pieds de l’homme dans une bassine, ou bien elle lui cire les chaussures ou, plus simplement encore, elle asperge les pieds de l’homme de quelques gouttes de parfum. Cette action manifeste ainsi son total dévouement et le respect qu’elle porte à celui qui va partager sa vie. En échange, l’homme lui remet un billet de banque ; non en paiement de la prestation ainsi effectuée comme se l’imagine l’étranger, mais pour lui signifier qu’elle gèrera l’argent du ménage. Un clin d’œil à la tradition matriarcale en vigueur au Cambodge ! L’homme dispose du respect et son épouse du budget… » (179).

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Damien 16/02/2017 19:19

J'y ai appris que la tong est une invention cambodgienne...