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Green Halal. A la recherche du halal éthique

Publié le par anthropohumanisticienne critique

Green Halal. A la recherche du halal éthique

Spot Gaïa

A l’approche de l’Aïd el Kebir (qui a eu lieu le 15 octobre cette année), GAIA, le groupe d’action dans l’intérêt des animaux, a envoyé un message audio aux hommes et femmes politiques belges afin d’interdire l’abattage rituel sans étourdissement. Quelques jours plus tard, le 12 octobre, le message audio était diffusé sur les chaines de radio nationales. Le voici :

Voix masculine : « Ils sont venus nous chercher, ce matin tôt. On dormait encore. C’est le claquement des portières qui m’a réveillé. Ils se sont mis à nous crier dessus dans cette langue que personne ne comprend en nous poussant dans un camion. En route, j’ai vite vu qu’on ne prenait pas le chemin de d’habitude. C’était plus long. Le camion a fini par s’arrêter devant un bâtiment froid et puant, où on est tous entassés maintenant. Ca fout les jetons. Les cris, l’odeur, et tout ce rouge qui coule par terre. Moi, je sais bien comment ça va se finir, je ne suis pas naïf. Mais qu’est-ce que je peux faire ? A part attendre qu’il vienne me chercher, lui là, avec son couteau et son tablier de moins en moins blanc… »

Voix féminine : « Sans étourdissement, les animaux sont conscients de ce qui leur arrive dans les abattoirs. Chers politiques, évitez-leur la peur et la douleur de l’égorgement à vif. Faites évoluer la loi et imposer l’étourdissement avant l’abattage rituel. Plus d’info sur Gaia.be ».

Dans ce message audio, GAIA aborde les thèmes de l’étourdissement, du bien-être animal et de son respect, et donc d’éthique envers les animaux. J’entends ici par éthique tout type de réflexivité et de normativité qui, sur base du principe moral du Bien, propose aux êtres humains des manières de se comporter au mieux.

Dans la suite de mon exposé, j’aborde la question de la place de l’éthique dans la qualification halal. Pour y « répondre », je me base sur l’exemple de l’association Green Halal, basée à Bruxelles. Plus spécifiquement, j’ai effectué plusieurs entretiens avec les initiateurs de cette association et avec des membres (des consom’acteurs), j’ai consulté leur blog, et j’ai participé à deux évènements organisés par l’association : la projection d’un film « LoveMeaTender » et la journée de l’Aïd le jeudi 17 octobre 2013.

Green Halal est une association belge qui compte actuellement une trentaine de membres, tous musulmans. L’association fut créée en 2010 par un couple, Merieme, une belge d’origine marocaine, et Gerlando, un belge d’origine sicilienne. Ils promeuvent un éco-islam, et regroupent autour de la couleur verte à la fois l’islam et l’écologie (le durable, le naturel, le renouvelable).

Leur revendication d’un halal plus vert et d’une nouvelle éthique islamique passe par la diffusion d’informations via leur blog, mais aussi par des actions, comme l’organisation de soirées-débat et la vente mensuelle de colis de viande de bœuf. Ces colis de 5 kilos sont vendus 55 euro et doivent suffire à un couple avec deux enfants pendant un mois. Le cheval de bataille de Green Halal est en effet la réduction de la consommation de viande : il s’agit de consommer moins, mais de consommer mieux, de consommer une viande heureuse. Face au halal comme marché gigantesque et industrie désastreuse pour l’environnement, leur objectif est de changer les modes de consommation. Merieme et Gerlando soutiennent que le Halal n’est pas « un esprit de consommation » mais un ordre divin dont le respect passe par une « éthique de la consommation »

L’éthique selon Green Halal

A la différence de Bionoor, qui propose une viande bio et halal, Green Halal met l’accent sur une « éthique de consommation » respectueuse de l’Homme, de l’animal et de l’environnement, là où le bio ne fait pas assez pour le bien-être de l’animal.

  • Adopter un comportement qui respecte les prescriptions et les valeurs religieuses : dans le Coran, Dieu préconise la restriction, la modération et le maintien de l’équilibre de la création et la recherche du juste milieu dans les comportements, y compris alimentaires. Sur leur blog, Merieme et Gerlando font de nombreuses références au Coran et aux hadîth pour justifier le respect des créations de Dieu et le respect de l’équilibre écologique. Selon eux, la surconsommation de viande pose des problèmes écologiques importants, car elle nécessite un apport considérable d’eau (il faut 15.000 litres d’eau pour un kilo de viande de bœuf) et utilise une surface importante de terre cultivable pour la monoculture (près de 80% des céréales produites le sont pour les animaux).

Parmi les actions promues par Green Halal, on retrouve la promotion d’ablutions eco-conscientes. En 2012, Merieme avait mis en place un ramadan vegan pour remettre en question la surconsommation de viande et pratiquer le renouveau spirituel du ramadan comme il se doit et revenir aux sources de la spiritualité en nourrissant correctement le corps et l’esprit.

  • Manger sainement pour être en bonne santé : sur le blog de Green Halal, on retrouve des informations relatives à la santé. Selon l’OMS, la consommation de viande doit être de 400g par semaine pour un adulte, car la surconsommation de viande entraine des problèmes cardio-vasculaires. L’obésité, le cholestérol, l’hypertension et le diabète touchent de plus en plus de musulmans. Aussi, à ingérer les antibiotiques présents dans la viande, les corps humains deviennent résistants aux microbes. L’alimentation industrielle, ou junk food, est morte et n’apporte rien au corps.

Plus généralement, Merieme et Gerlando proposent 7 conseils pour manger « saint et intelligent », car le halal ne va pas sans le tayyib (pur, saint). Les 7 conseils sont : manger bio et local pour aider l’économie locale, manger de saison (aliments de meilleure qualité nutritionnelle), manger moins de viande, acheter des produits équitables, cultiver ses fruits et légumes (même sur le balcon), composter les restes (pour maintenir le cycle de l’équilibre), cuisiner sain (pas de mode de cuisson agressif).

  • Respecter les animaux : chez Green Halal, à la fois l’élevage et l’abattage des animaux sont éthiques, car ils visent le respect de l’animal. Les animaux sont élevés en Belgique et en pâture. La viande de bœuf et de mouton qu’ils proposent provient d’un élevage naturel au grand air, sans OGM ni farine animale dans l’alimentation, sans césarienne,

Aussi, l’idée de sacrifice est préférée à celle d’abattage. Pour Meriem et Gerlando, l’exemple même du respect de l’animal durant le sacrifice est incarné par Mercy Slaughter, un abattoir musulman aux Etats-Unis qui présente dans des vidéo (disponible sur Youtube) la manière de soumettre les animaux par la parole avant de les égorger, et de respecter ainsi leur bien-être en ne sacrifiant que les animaux qui acceptent leur sacrifice.

A défaut, Merieme et Gerlando tentent de promouvoir les infrastructures d’abattoir mises au point par Temple Grandin aux Etats-Unis. Si le but est d’abattre sur place à la ferme, il est possible d’améliorer la circulation des animaux dans les abattoirs pour réduire leur stress, comme les faire débarquer dans un système en escargot dans lequel les bêtes avancent sans voir ce qui se passe devant.

Etourdissement et respect animal

Dans cette section, je me base plus spécifiquement sur la journée passée dans un abattoir temporaire le jeudi 17 octobre 2013 à l’occasion de l’Aïd el Kebir. Green Halal avait acheté 26 moutons (des Texel et des Limousin), et la plupart des membres sont venus choisir leur mouton. Depuis l’enclos, chaque mouton parcourait les 7 mètres le séparant de la salle de jugulation, entouré de deux hommes. Dans cette salle, il était couché sur le dos sur une table spéciale, et égorgé. Il passait ensuite sur une autre table pour être dépecé. Le tout dans une ambiance de fête : les membres de Green Halal sont entre eux, prennent leur mouton en photo, viennent à la ferme pour choisir leur mouton. Ce processus peut paraître classique mais, afin de respecter les animaux et leur bien-être :

  • Le sacrifice a lieu le troisième jour de l’Aïd : sacrifier le troisième jour fait partie de ce respect des animaux qui ne côtoient pas des centaines d’autres moutons lors du premier jour de l’Aïd, et ne connaissent pas le stress de la ferveur du premier jour de la fête. Selon le sacrificateur, qui avait aussi officié les deux premiers jours, les moutons sont égorgés par quatre et le sang coule partout.
  • Les moutons avaient reçu un traitement homéopathique la veille et étaient massés avec de l’huile de lavande avant de quitter l’enclos afin d’être moins stressés. Le traitement homéopathique TIVAPA est constitué de tilleul, de valériane et de passiflore (gélules du laboratoire Boiron). Il est dilué la veille et le matin du sacrifice dans l’eau des animaux avec un peu de miel. L’idée provient de Bernadette Bressard, une vétérinaire française, qui sur son blog Serenity, entend promouvoir des initiatives pour diminuer la souffrance animale avant l’abattage. Dès qu’il prenait un mouton, Gerlando déclarait que ses moutons étaient « chouchouttés ». Aussi, Gerlando était conscient qu’il était impossible d’éviter le stress à 100%, car les moutons sont « instinctifs » et stressent lorsqu’ils voient leur groupe réduire.
  • Le processus d’abattage est lent et individuel : aucun mouton ne pouvait voir de congénère égorgé. La salle de jugulation était séparée de l’enclos par une paroi fermée aux ¾. Après chaque égorgement, la salle était nettoyée à l’eau afin qu’il n’y reste plus de sang. Le sacrificateur attendait aussi trois minutes après l’égorgement avant d’envoyer le mouton au dépeçage, effectué par des membres de l’abattoir. Gerlando tenait absolument à respecter ces opérations quand le sacrificateur et les membres de l’abattoir voulaient accélérer la cadence, ou quand la salle n’avait pas été bien nettoyée (il attendait alors en dehors avec le mouton).

Les initiateurs de Green Halal sont bien conscients que cet abattage éthique ne peut être réalisé par tous pour des questions logistiques et matérielles. Comme le dit Gerlando, Selon lui, « rentabilité et respect ne vont pas ensemble ».

Revenons maintenant à la problématique évoquée au début de l’exposé : l’étourdissement.

Plusieurs membres de Green Halal l’ont évoqué. Tout d’abord, Dieu et le Prophète Mohammed préconise un sacrifice sans étourdissement et dans le respect de l’animal. Cet argument religieux vient au premier plan dans le discours de nombreux membres de Green Halal.

Parmi eux, Certains voulaient que les poulets soient aussi égorgés sans étourdissement, à la manière de Green Halal, car rien n’assure que les poulets ne meurent pas de l’électronarcose. L’étourdissement est en effet considéré comme une technique de mise à mort et non comme une technique de réduction de la souffrance.

Au contraire, Gerlando et Merieme considèrent l’étourdissement comme une souffrance et une violence supplémentaire pour l’animal, que l’étourdissement ait lieu avant ou après l’égorgement. Aussi, l’étourdissement ne permet pas d’éviter la maltraitance des animaux durant leur transport ni le stress provenant de la mort de leurs congénères. Selon eux, l’industriel, plus que le rituel, est source de souffrance. Si l’animal est respecté et que la cadence d’abattage n’est pas industrielle, il n’y a pas besoin d’étourdissement. Selon Gerlando, « c’est à nous de montrer aux non-musulmans que l’abattage rituel est une bénédiction pour l’animal s’il est bien pratiqué », sans rythme effréné et par un bon sacrificateur (savoir où égorger et ne faire qu’un passage au couteau).

Des arguments scientifiques font aussi surface : des médecins et des vétérinaires (autrement dit des experts) comme Temple Grandin, Bressard, Yves-Marie Le Bourdonnec ou Joe Regenstein, sont mentionnés. Certains proposent des pratiques pour réduire la souffrance animal, que l’abattage soit rituel ou conventionnel, d’autres affirment que l’abattage rituel non industriel cause moins de souffrances aux animaux que l’abattage avec étourdissement.

Aussi, les membres de Green Halal, comme ceux de Al Kanz, s’opposent aux campagnes de GAIA et des autres sociétés de protection des animaux (SPA, 30 millions d’amis, Fondation Brigitte Bardot). Ils dénoncent que dans leurs campagnes, seul l’abattage rituel est présenté comme occasionnant des souffrances aux animaux, et les communautés musulmanes, et dans une moindre mesure juives, sont alors stigmatisées. Le débat prend alors des couleurs civiques sur base d’idéologies politiques. L’extrême droite fait alors rapidement son apparition (pour soutenir ou pour dénoncer).

Conclusion

Au cours de cet exposé, l’éthique a pris plusieurs facettes et a dépassé le cadre de l’étourdissement et du respect de l’animal. Plusieurs pistes théoriques, qui sont autant de pistes exploratoires actuellement, peuvent rendre compte de cette multiplicité.

La première piste est celle de la consommation éthique comme mode d’engagement politique. Selon Johnston et al. (2012), le consommateur éthique est socialement responsable. Il fait des choix relatifs à une consommation qui cause peu de pollution, qui respecte le recyclage,… Consommer éthiquement revient à faire des choix selon le plaisir et des idées de ce qui est bon, durable, sain, équitable, peu polluant, recyclable, respectant les animaux,… L’éthique est alors relative à l’environnement et au durable, à la nature et à la biodiversité, aux OGM et aux produits exotiques, aux pratiques de travail abusives, à la qualité des aliments, au bien-être des animaux.

La consommation éthique constitue donc un mode de participation politique des « gens ordinaires » (Barnett et al., 2005), un terreau idéologique pour des réactions politiques et identitaires, un mode de résistance au capitalisme et à l’alimentation industrielle. Ce ne sont plus des mouvements politiques collectifs, mais des individus qui décident de changer leur alimentation en fonction de valeurs, de leur entourage (influence des amis et proches). On retrouve cette forme d’activisme politique chez Green Halal, qui désire prendre distance de l’alimentation de masse, industrielle, pour promouvoir une alimentation locale, vivante et heureuse.

La piste « engagement politique », si elle permet de rendre compte de l’importance du local et des valeurs dans le choix d’une consommation éthique, est néanmoins trop réductrice. En effet, l’engagement politique n’explique pas tout, et l’éthique ne se résume pas à des choix citoyens faits en fonctions d’idéologies politiques. Par exemple, selon Jabs et al. (1998), les végétariens suivent deux modèles de « conversion » : la santé (peurs alimentaires, problèmes de santé, lien alimentation/santé) et l’éthique (considérations morales, valeurs relatives aux bien-être animal et à l’environnement ethic of care).

D’un côté, le projet Green Halal est né en 2010 après le visionnage d’un film documentaire, « We feed the world » à propos des conditions d’élevage et d’abattage industriel. Gerlando, grand mangeur de viande, prend alors conscience de ce problème et décide de ne manger que de la viande dont il connaît l’origine (question de traçabilité). En même temps, la santé fait partie des arguments avancés par Merieme et Gerlando pour diminuer la consommation de viande et favoriser une consommation éthique.

Etape supplémentaire dans la mise au jour de la multiplicité de l’éthique, la théorie des conventions permet de rendre compte des différents mondes au sein desquels se retrouve l’éthique. Murdoch et al. (2000), s'inspirant des travaux de Boltanski et Thévenot (1991), ont définit six genres de conventions dans le domaine alimentaire, à savoir des conventions commerciales (compétition sur le prix, recherche de la qualité des produits), industrielles (établissement standards), publiques (importance des marques), domestiques (contact interpersonnel, transparence, traditions), civiques (emploi local, développement rural) et écologiques (bio, petites distances, bien-être animal).

Green Halal se situe clairement dans le mode domestique (il n’y a aucune certification halal ni éthique des produits vendus, et cette vente passe par Merieme et Gerlando), le monde écologique, et le monde civique (défense de principes collectifs religieux et éthiques), en opposition au marché et au monde industriel. Au cours de l’exposé, j’ai également évoqué les mondes religieux (référence au Coran), scientifique (appel à des scientifiques, plantes pour réduire le stress des animaux), économique (marché halal = filière spécifique), santé (manger sain, esprit sain dans un corps sain, aliments de qualité et diététiques), éthique (respect animal), goût (meilleur goût, Bionoor promeut l’éducation au goût).

Cette approche permet aussi des rapprochements « inattendus » entre acteurs et collectifs. Par exemple, GAIA et Green Halal mènent le même combat contre la souffrance animale, mais se réfèrent à des conventions différentes. GAIA entend faire agir la loi, ou des conventions civiques légales. « GAIA veut que les animaux abattus pour leur viande aient tous droit à la même protection au moment de l'abattage. Ce droit suppose que chaque animal puisse bénéficier d'un étourdissement avant d'être saigné pour limiter ses souffrances. Cette protection doit être apportée par la levée de l'exception légale qui autorise les abattages religieux à être pratiqués sans étourdir les animaux. ». Tandis que Green Halal agit en fonction de conventions religieuses, de conventions civiques (mais non légales), de conventions écologiques.

Néanmoins, l’approche par la théorie des conventions pose la question du nombre de mondes : où faut-il s’arrêter dans l’énumération des mondes, et surtout, où s’arrête empiriquement un monde ? Plus spécifique, l’éthique ne constitue ni un monde, ni une convention. L ‘éthique est plutôt une grandeur qui se retrouve dans différents mondes : l’éthique religieuse, l‘éthique écologique, l’éthique commerciale, l’éthique civique (qui se rapproche alors de la consommation éthique comme engagement politique).

Plutôt que de parler de grandeur, je préfère parler de qualification d’un aliment comme éthique. J’entends par qualification toute attribution d’une qualité à chose dans le cadre de l’expérience de et avec cette chose. Suivant la théorie des conventions, la sociologie pragmatique et l’ANT, la qualité d’un produit ne lui préexiste pas mais émerge dans l’expérience et en fonction du ou des cadres de cette expérience. Ainsi, il s’agit d’étudier la qualification (ou construction de qualité) des aliments et de suivre la filière de la qualité éthique, et donc de sortir de l’approche soit consommation, soit production.

Tout d’abord, le terme « qualité » revient assez souvent dans les écrits et les paroles des membres et initiateurs de Green Halal pour qualifier l’alimentation qu’ils promeuvent. Il s’agit de produire une viande de qualité tout en suivant l’exemple du Prophète. La qualité est aussi bien relative à la catégorie de viande (viande de classe D) qu’à sa dimension éthique.

Au niveau scientifique, certains chercheurs se sont aussi intéressés à la qualification des aliments, comme Goodman (2003), qui parle de « quality turn » et de systèmes alimentaires alternatifs. Bonne et Verbeke (2006) ont par exemple investigué le régime socio-technique de production de la qualité halal, qui tient en 7 points : l’élevage halal, le bien-être animal, l’étourdissement, le couteau, l’égorgement, l’évocation du nom de Dieu, emballage, vente. Ils ont dans ce cadre mis en avant l’importance de la contamination, et de son évitement, dans la qualification halal. D’autres chercheurs, à l’instar de Florence Bergeaud-Blackler (2000), ont mis l’accent sur les qualités gustatives, nutritives et sanitaires, qu’elles soient réelles ou supposées – c’est l’attribution qui m’intéresse ici. Tous ces chercheurs s’accordent sur le fait que l’alimentation halal est une alimentation de croyance.

L’idée est alors d’explorer ce qui fait la qualité éthique d’un aliment, qui doit en plus être halal. L’étude de la qualification d’un aliment comme éthique permet alors d’aborder la question de la manière dont les consommateurs conçoivent l’alimentation éthique et comment ils mettent leurs idées en pratique au quotidien. L’étude de cette qualification éthique passe dès lors par l’étude :

  • des relations sensorielles avec l’aliment (goût, odeur) : si pour le halal des différences de goût et de couleur sont clairement mentionnées comme des éléments discriminants entre viande halal et viande conventionnelle, quelles sont les caractéristiques organoleptiques d’un aliment éthique ?
  • des relations affectives : les interlocuteurs étaient souvent satisfaits de leur consommation éthique. Annie Hubert (2006) étudie notamment la dimension émotionnelle des aliments et soutient que les émotions sont une dimension essentielle de la relation à l’alimentation (création du lien affectif enfant/mère, plaisir et dégoût, souvenirs – avec la soul food -, l’angoisse et l’anxiété, la peur du manque).
  • des relations conflictuelles autour de l’aliment, comme la controverse entre Green Halal et GAIA, et des justifications attenantes (consommer éthique par souci écologique, politique, civique, religieux). La théorie des conventions est dès lors plus qu’utile dans l’étude de ces controverses et justifications.
  • de la relation de la qualité éthique avec d’autres qualités : halal, bio,… Il s’agit de poser la question des qualités auxquelles les individus portent attention et du pourquoi porter attention à ces qualités (processus « globaux » d’apprentissage à l’attention : quelles politiques ont permis l’émergence de l’attention à telle qualité ?).
  • et de l’expertise de la qualification. Cette dernière question est intéressante, car, outre les experts qui sont clairement évoqués pour prendre parti pour ou contre l’étourdissement par exemple (vétérinaires, professeurs d’université, Prophète), la qualification éthique ne passe par une certification officielle, par une expertise officielle, mais bien par des « drôles d’experts », qu’on peut aussi appeler amateurs ou experts autodidactes, dons l’expertise n’est pas le métier mais qui fournissent néanmoins des informations et/ou des pratiques de qualification, à l’instar de Merieme et Gerlando.

BARNETT Clive et al., 2005, « The political ethics of consumerism », dans Consumer policy review, 15 (2) : 45-53

BERGEAUD Florence, 2000, “Le goût de la viande halal, viande de boucherie française et viande de boucherie marocaine.’’, dans Bastidiana, 31-32, 193-205

BOLTANSKI Luc et THEVENOT Laurent, 1991, De la justification : les économies de la grandeur, Paris, Gallimard

BONNE Karijn et VERBEKE Wim, 2007, « Religious values informing halal meat production and the control and delivery of halal credence quality », in Agriculture and Human values, 25 : 35-47

GOODMAN David, 2003, “The quality ‘turn’ and alternative food practices: reflections and agenda”, dans Journal of rural studies, 19(1): 1-7

HUBERT Annie, 2006, « Nourritures du corps, nourritures de l’âme. Emotions, représentations, exploitations », dans lemangeur-ocha.com

JABS Jennifer et al., 1998, “Models of the process of adopting vegetarian diets : health vegetarians and ethical vegetarians”, dans Journal of Nutrition Education, 30 (4): 196-202

JOHNSTON Josée et al., 2012, “Les gens mangent bien : comprendre le repertoire culturel de l’alimentation éthique”, dans IdeAs, 3 :

MURDOCH Jonathan et MIELE Mara, 1999, “Back to Nature: Changing ‘Worlds of Production’ in the Food Sector”, dans Sociologia Ruralis, 39 (4) 465-483

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